On peut vivre sa Foi dans l’Église sans allégeance à son institution
Je ne pense pas qu’il y ait de réponse claire à la question : « Peut-on vivre sa foi sans Église ? ». Par contre il semble intéressant d’approcher le sujet en suivant divers chemins qui peuvent mener à des contradictions, à des apories aussi, mais une pensée qui aborde la complexité doit accepter cela et creuser toujours plus.
Qu’est-ce que la foi ? Qu’est-ce que l’Église ? Plaçons-nous à l’intérieur des religions révélées, les notions de foi et d’Église dans les autres approches de la divinité, ou de Dieu, sont très loin des nôtres, nous les laissons de côté.
La foi
La foi ? Ce n’est pas une croyance, même si les croyances en font partie, c’est essentiellement une fidélité, un attachement à Celui qui se révèle, Yahvé, le Dieu du Prophète, le Dieu de Jésus-Christ. Et la fidélité à ce Dieu est associée à une fidélité à celui ou ceux qui le révèlent, les prophètes, le Prophète, Jésus-Christ. Pour ce dernier, pour les Chrétiens, il est lui-même ce Dieu à qui on est fidèle, la fidélité au Père et à Jésus-Christ est le même mouvement.
Pour être clair, je pense qu’il faut distinguer la foi « par assignation » ou « par choix ». Dans une interview de 2022, le cardinal Vingt-Trois, qui n’était pas un affreux gauchiste, insistait sur cela. Il expliquait qu’autrefois, avant les années 50, le fait d’être chrétien dans la France profonde était une assignation : on était du village, donc chrétien, le curé était le chef et passait son temps à vérifier, encourager, corriger ses « ouailles » pour qu’elles respectent leur religion. Avec l’exode rural, les populations n’ont plus trouvé cette identité qui les assignait à la religion. Sont restés fidèles dans l’Église, chrétiens vivants, ceux qui étaient chrétiens par choix personnel, une petite minorité, qui a diminué au cours des années, l’institution ne répondant plus aux attentes.
Alors que la foi par assignation, ou plutôt la religion, allait de soi dans l’Église, la foi par choix libère le croyant d’une assignation à l’Église.
L’Église
L’Église ? C’est un rassemblement d’humains (une communauté au sens très large) qui transmet la révélation, qui organise les relations entre les hommes et Dieu, par la prière, par la méditation, par l’étude, par l’action dans la vie de tous les hommes. Elle peut avoir des institutions très diverses. Catholiques, protestants, orthodoxes, mais aussi juifs et musulmans sont organisés de façons fort dissemblables, mais on constate qu’une Église est toujours présente, voire pesante.
Est-ce que je vis ma foi dans l’Église ? Une première constatation : sans Église je ne serais pas destinataire de la Révélation. Je peux avoir la Révélation par illumination comme Claudel au pied d’un pilier de Notre Dame (dans une église !) ou comme Éric-Emmanuel Schmidt dans une nuit au désert, mais après ? L’interprétation, la mise en musique ? Cela passe par la Bible, le Nouveau Testament, l’expérience des saints ou des prédécesseurs, les témoignages des contemporains, etc. La nécessité d’une Église apparaît comme une évidence. Mais on est loin en l’occurrence de la nécessité d’une Église du même type que celles que nous connaissons, chrétiennes, juives ou musulmanes.
Une fois admis que l’Église, une Église, m’a transmis la Révélation, je peux penser vivre ma foi, ma relation au Dieu qui m’a touché, de façon individuelle, plus besoin d’une Église. À un premier niveau, cela semble le cas des ermites, y compris actuels, Charles de Foucault en est un exemple récent, il y en a bien d’autres. Mais si l’on creuse un peu, il faut bien constater que ces ermites sont toujours restés en relation étroite avec leur Église. C’est le cas aussi des communautés monastiques cloîtrées, la communauté vit en lien avec le monde entier, avec son Église. Pour eux cela est essentiel. Pas facile donc de s’abstraire de toute Église.
Par contre cela ne signifie absolument pas une allégeance aux « autorités » de cette Église. Et pour enfoncer le clou et nous limiter au catholicisme, l’institution a tellement failli (et pas seulement dans les scandales actuels) qu’elle a perdu l’essentiel de sa crédibilité. Nous pouvons toujours nous rattacher à l’Église en gardant toute liberté et notre libre arbitre. Il faudra alors voir ce qui nous relie à elle, mais ce n’est plus, comme dans les siècles précédents, un lien de soumission à une hiérarchie, à une théologie imposée, à une culture, à une identité.
L’appartenance à une Église, catholique, protestante, orthodoxe, pour les Chrétiens, semble nécessaire aussi pour des raisons bien concrètes. Déjà les relations humaines sont sujettes à bien des dérives, alors a fortiori les relations avec un « Tout Autre ». La Communauté est là pour discerner, pour aider, pour éviter les embûches. Celui qui veut vivre sa vie de foi doit accepter le débat avec d’autres pour avancer en évitant les embûches. Ce rôle de « contrôle », ou de conseil, ou d’information – les théologiens sont utiles – ce rôle nous semble important, il ne s’agit pas de soumission à un dominant mais de mise en question de notre cheminement afin de nous mettre en route en toute liberté de conscience.
Une autre motivation est le désir d’éviter de tourner en secte. Très vite un petit groupe peut devenir sectaire, en tous les sens du terme, se fermer et décoller de la réalité. N’insistons pas.
Nous avons ainsi repéré tout un ensemble de raisons de vivre sa foi dans une Église, tout en gardant une très grande liberté de jugement et un refus de soumission à quelque autorité que ce soit. C’est d’ailleurs bien plus difficile que d’être un « bon chrétien » selon les canons de la hiérarchie, notre responsabilité est totalement engagée dans nos choix sur la manière de vivre notre foi.
Mais il semble que cela n’atteint pas encore le cœur du sujet.
Le cœur du sujet : de l’Église institution au Corps du Christ
Limitons-nous maintenant aux chrétiens mais toutes choses égales par ailleurs on pourrait parler un peu de la même façon pour le Judaïsme ou l’Islam. Si nous sommes fidèles au Christ, nous sommes amenés à le prier, et, à sa demande, à commémorer sa mort-résurrection. Besoin de prêtres ? Cela se discute et personnellement je pense que non, mais besoin d’une communauté pour cette commémoration qui est au cœur de notre foi, oui. On peut aussi élargir la question, il n’y a pas que l’Eucharistie dans la vie, il y a de multiples manières de s’adresser à Dieu, personnelles et dans l’intimité, communautaires aussi, les deux sont importantes. Il est fondamental, à mon avis, de trouver des lieux communautaires où célébrer sa foi, et c’est bien la faiblesse actuelle de l’Église catholique d’en proposer si peu, si peu adaptés surtout. La messe est devenue une prière hors sol de par son canon et la manière de la célébrer, il y a tout à repenser. Mais la hiérarchie reste arc-boutée sur le « canon de toujours », quitte à vider ses églises pour les remplir avec des chrétiens qui y trouvent leur identité, guidés par une nouvelle génération de prêtres désireux de reprendre en mains le peuple de Dieu pour en faire un troupeau guidé dans toute sa vie, dans laquelle la religion est un terreau culturel.
Le Christ n’a pas seulement demandé de célébrer, de faire mémoire, mais aussi de proclamer. La mission est inhérente à nos démarches de foi. Annoncer la Bonne Nouvelle n’est pas embrigader les gens dans une organisation comme l’Église, mais annoncer la Bonne Nouvelle, cela passe par le témoignage d’une communauté fidèle au Christ.
L’autre enseignement est de nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés. Pas seulement à l’intérieur de nos communautés (ce qui est un bon début !) mais d’ouvrir notre amour à tout homme. Cela, nous pouvons le réaliser si l’Esprit vit en nous. Cet amour ne se limite pas à des actions internes à l’Église, il s’adresse à toute l’humanité, il est réalisé avec tous ceux qui nous entourent, chrétiens ou non. Cet amour, fortement lié à notre foi, est donc vécu bien souvent hors de l’Église. Il doit être aux dimensions du Monde, y compris le Monde évoqué dans l’évangile de Jean, ce Monde d’où le Christ ne veut pas nous retirer mais nous préserver du mal qu’il porte (Jn 17, 15). Mais c’est l’Esprit invoqué dans l’Église, prié dans nos communautés, qui nous permet de vivre et pratiquer cet amour.
Ce qui nous amène au cœur de l’annonce de Jésus : à la suite de l’institution du Jeudi Saint, nous sommes devenus le Corps du Christ. Ce Corps, c’est l’Église. Oublions son institution, ce n’est heureusement pas de cela qu’il s’agit. Ce Corps, c’est l’ensemble de tous ceux qui choisissent d’avoir foi au Christ qui les rassemble. Notre foi vivante nous en fait membres. Il est constitué de gens très différents dans tous les domaines, mais dont l’amour trinitaire fait l’unité... si nous acceptons de vivre de cet amour, Esprit vivant au dedans de chacun. L’Église, c’est le peuple de Dieu, le peuple aimé de Dieu, déjà constitué au Sinaï, accompagné sans cesse par son Dieu à travers les prophètes et finalement devenu le Corps du Christ qui a aboli par-là la frontière entre Lui et son peuple.
Et ce Corps s’élargit à tous ceux qui sont aux marges, que ce soient ceux qui se contentent d’un christianisme identitaire qui les console sans trop les déranger ou ceux qui sont aux marges parce que sur des chemins de traverse. Il a enfin vocation à réunir toute l’humanité.
Alors cette Église, ce Corps du Christ, devient essentielle à ma foi, malgré tous les griefs qu’on peut lui imputer. On peut aimer l’Église sans allégeance à son institution qu’on peut désapprouver.
Marc Durand