Vivre sa Foi sans Église ? Aucune conviction n'est solitaire...
Les premières réponses à la question posée par les bergers et bergères de notre blog montrent combien le sujet se ramifie dans l'ensemble du domaine qui définit notre condition de chrétien. Elles formulent déjà l'essentiel des interrogations et des essais de réponses que soulève le thème. La présente contribution ne peut que tenir pour acquit leur apport, et ne peut prétendre qu'à y ajouter quelques compléments tirés de ma simple expérience.
La question appelle, comme l'ont bien vu les premiers contributeurs, à spécifier les notions de foi et d'église, mais aussi de croyance et de religion, ainsi que l'acception donnée au mot « vivre ». Immense tâche que je me garderai d'attaquer, me contentant d'exprimer dans quel sens je les conçois pour rendre compte de mon rapport à l'engagement chrétien.
La Foi
Les historiens de nos langues nous apprennent que l'ancêtre du terme de foi est le latin fides, qui, après avoir eu un emploi religieux dans les quelques traces du latin archaïque, a connu une laïcisation qui lui a conféré le sens de crédit, de confiance (qu'on provoque ou qu'on éprouve), avant que la prédication chrétienne le ramène dans le domaine du religieux dont le français foi a hérité jusqu'à nos jours, les emplois laïcisés n'en étant qu'une métaphore, si on excepte des épaves archaïsantes comme de bonne ou mauvaise foi, faire foi, sans foi ni loi, et l'évanescent ma foi.... En revanche, les dérivés « fidèle, fidélité, confier, confiance, fiable, fiancé, infidèle, perfide, défiance... », s'ils peuvent avoir des emplois religieux, n'en sont pas foncièrement tributaires.
La foi, surtout celle du charbonnier, évoque une adhésion à une certitude qu'aucun doute ne peut ébranler. Cette stabilité granitique la rend apte à soulever des montagnes, même si on doit reconnaître que le phénomène ne s'observe pas fréquemment. Saint Thomas, pour en avoir manqué, se voit chapitré par le Ressuscité : Mê gínou ápistos, allà pistós (Jean, XX, 27), les termes ainsi opposés indiquant la confiance et la défiance ; la version latine, noli esse incredulus sed fidelis, ne sois pas incrédule, mais fidèle, glisse vers la croyance, en évitant « infidelis » qui supposerait une trahison plutôt qu'un scepticisme. Du coup, la « credulitas » est prête à devenir une vertu fondamentale qu'exalte au VIIe siècle un des penseurs les plus influents de la chrétienté, saint Isidore de Séville : la foi est la « credulitas » par laquelle nous proclamons Dieu comme tel, et encore : la foi est ce par quoi nous croyons à juste titre ce que nous ne pouvons voir aucunement (1).
Même si on atténue un peu le sens de « credulitas » en disposition à croire, alors que le latin classique l'entend bien comme nous dans celui de naïveté, il reste que définir ainsi la foi la colore de connotations d'ingénuité ou d'entêtement sectaire. Pour l'avoir ainsi affirmée comme un devoir de résistance aux sirènes de la clairvoyance, on peut penser que la prédication a largement contribué à la fragiliser. Est-ce à cette « foi » que l'Évangile nous invite, celle qui fait marcher saint Pierre sur les eaux en s'enfonçant au moindre fléchissement, celle dont un grain de moutarde donne à qui la possède une puissance à faire pâlir Hercule ? Je laisse aux herméneutes le soin d'en éclaircir le lien avec la thaumaturgie et d'y trouver un sens.
L'Évangile
Néanmoins, face à tous les doutes imaginables et même plutôt en les intégrant, je crois avoir la certitude que l'Évangile est porteur d'un discours auquel, comme on dit, j'ajoute foi. Ce discours, enraciné dans la longue et erratique quête biblique, et englué lui aussi dans les scories de son époque comme je le suis dans celles de la nôtre, m'apparaît néanmoins comme concentré en une évidence : celle qui fait de l'amour le seul attribut de la transcendance, et en exclut toutes les autres idoles, si respectables qu'elles puissent être : savoir, liberté, justice, égalité, efficience..., avec leurs ambigüités et leurs dévoiements. Exclusion qui me semble le sens même du monothéisme. L'incarnation est ce moment du temps humain où l'absolu de l'amour commence à se révéler comme seul divin à travers la figure christique, dans la chair d'un juif du Ier siècle bien ancré dans notre histoire. Cette conviction ne s'appuie pas sur un cheminement scientifique, mais sur une flagrance que Pascal exprime avec sa géniale simplicité : ce qui mérite d'être notre Dieu ne se connaît que par le « cœur », comme le sont les axiomes indémontrables qui fondent les mathématiques, et non par la raison, nullement en opposition à elle, mais appartenant à un autre « ordre ».
Or je n'ignore pas que la rencontre avec l'Évangile n'a pas été en ce qui me concerne le fruit d'une quête, mais un donné qui tient au milieu où j'ai été éduqué, dans lequel une Église a joué un rôle incontestable, mais aussi une évidence familiale et sociale dans lequel son message était respecté et, à des degrés très divers, ressenti comme une source de choix d'actions et de modes de pensée. Tout porte à croire que, né dans une société totalement dépourvue de cette référence, je n'y aurais pas eu accès et ne l'aurais très probablement pas recherché en tant que tel. Serais-je parvenu aux mêmes convictions sans l'Évangile, je l'ignore, mais j'incline à penser que non, et cela me conduit à juger impérieux l'appel à le diffuser de façon universelle, projet qui ne peut guère s'imaginer sans les étais d'une Église. Et on peut douter que la transmission du message évangélique aurait connu l'ampleur qu'elle a eue sans le corset de leurs appareils, et sans la terreur des châtiments de l'au-delà dont elles ont amplement brandi la menace.
L’Église
Une ekklêsía, dans le monde hellénique, est une assemblée convoquée pour écouter un message ou en débattre, et on reconnaît dans ce terme le radical du verbe kaleîn, appeler, inviter, convoquer. L'Évangile est l'histoire de cet appel, que Jésus a limité aux brebis de la maison d'Israël, mais que l'épreuve de la Résurrection a voulu étendre à toute la terre. Est-ce que les assemblées qui se sont ainsi dénommées depuis ont répondu à cet appel et en ont transmis l'élan ? C'est selon. Ceux qui en doutent leur reprocheront, outre d'avoir trempé ici où là et jusqu'à nos jours dans des crimes irrécusables, de s'être alourdies sans légitimité de dogmes ou de tabous, d'avoir imposé des jougs intolérables aux sociétés où elles ont prédominé, et d'avoir asséché en rituels les signes du Royaume, à commencer par le plus fondamental, le repas de reconnaissance, où se démultiplie l'incarnation par le partage des plus humbles biens terrestres, alors qu'elles l'ont pétrifié dans la sacralisation.
Mais ce serait bien injuste de réduire le regard sur les Églises à ces seuls dévoiements, et ce serait oublier la somme immense d'abnégation, d'héroïsme, de générosité, de bonté, de sacrifices que leurs pasteurs et leurs fidèles ont offerte au monde depuis la proclamation de l'Évangile.
Reste que, si nous pouvons ratifier la formule de Marcel Gauchet qui fait du christianisme la religion de la sortie de la religion, c'est donc que le christianisme n'en est pas vraiment une, et nous manquons d'un terme pour catégoriser cet objet si singulier. Ce qu'on peut alors reprocher à ses Églises, c'est d'avoir défiguré la révélation évangélique, qu'on la conçoive comme fruit d'une initiative transcendante ou d'une maturation humaine, en lui faisant porter et transmettre le fardeau du religieux avec ses mythologies, ses interdits, ses schémas sacrificiels. Du coup, les nomenclatures laïcisées rangent le christianisme à parité avec les autres croyances, comme si elle leur était semblable, et une sorte de consensus se dégage pour que l'appel évangélique se restreigne aujourd'hui à gérer le terrain conquis alors qu'il est destiné à tous, quelle que soit l'inculcation religieuse dont ils ont hérité, et qu'ils peuvent conserver dans ce qu'elle ne le contredit pas. Bien sûr, ce prudent confinement se comprend dans l'exacerbation des violences suscitées par les agressions des sectes djihadistes et évangéliques. Mais ce n'est pas le destin qu'on peut assigner à un appel qui a inauguré son aventure en soldant les tabous de sa religion pour mieux ouvrir les bras à la bigarrure de l'Empire.
Aucune conviction n'est solitaire
Aucune conviction n'est solitaire, parce qu'elle est en nous le fruit de tout le réseau humain dont chacun de nous est le centre, et parce que nous ne pouvons vivre en nous interdisant de la communiquer à autrui et de l'écouter communiquer la sienne en retour. Ce serait bien absurde de répondre au commandement d'amour en le vivant dans la solitude. En ce sens, le chrétien a constamment besoin de s'engager librement avec les membres d'une Église qui accueillent librement sa foi, devrait-il en parcourir plusieurs dans les méandres de la vie, et serait-elle seulement un cercle d'intimes où deux ou trois sont rassemblés au nom de Jésus, mais lui ne doit jamais accepter de mentir ou de faire taire sa conscience pour en préserver l'unité. Et s'il est vrai que toute Église, comme la démocratie, peut enfanter le meilleur ou le pire, il reste qu'on ne peut se passer de cet outil pour rendre présent l'Évangile dans le monde dont il est appelé à être la lumière.
Alain Barthélemy-Vigouroux
(1) Isidore de Séville, Differentiae, 1, 486 ; Origines ou Etymologiae, 8, 2, 4.