Simone Weil, Maurice Blondel, deux grands témoins invités par nos internautes à notre débat « Vivre sa Foi sans Église ? »

Publié le par Garrigues et Sentiers

Simone Weil, Maurice Blondel, deux grands témoins invités par nos internautes à notre débat « Vivre sa Foi sans Église ? »

Simone Weil

 « Je ne puis m'empêcher de continuer à me demander si,
dans ces
temps où une si grande partie de l'humanité
est submergée de matérialisme,
Dieu ne veut pas qu'il y ait des hommes et des femmes
qui se
soient donnés à lui et au Christ
et qui pourtant demeurent hors de
l'Église » .

19 janvier 1942.
(Simone Weil, Attente de Dieu, Lettres écrites du 19 janvier au 26 mai 1942, p. 53

https://cielterrefc.fr/wp-content/uploads/2023/08/attente_de_dieu_1966.pdf)

Mon Église catholique me fait penser au peuple juif du premier siècle exigeant des premiers chrétiens qu'ils passent par la circoncision et tous les préceptes de Moïse.

Jacques

 

Maurice Blondel

Le 4 juin 2025, dans l’église de l’ordre de Malte à Aix-en-Provence, s’est tenue une cérémonie célébrée par l’archevêque d’Aix, Mgr Delarbre, consacrée à l’ouverture officielle de la cause en béatification de Maurice Blondel, philosophe catholique aixois surnommé le philosophe d’Aix.

En fait, ce fut un non-évènement pour la majorité des croyants catholiques qui ignorent tout de l’existence et de l’œuvre de ce grand philosophe, à l’image de la vie d’un homme humble (1) qui ne s’est jamais placé sur le « devant de la scène » sociétale et dont l’existence a été consacrée à l’étude, à la prière, à l’observance de la charité et pourtant tous ceux qui l’ont rencontré auraient pu témoigner « ce n’était pas rien de le croiser sur son chemin », sa présence illuminait les débats  comme, maintenant elle pourrait nous éclairer sur la question posée par G & S « Peut-on vivre sa foi sans Église ? »  

La réponse de Maurice Blondel est un non affirmatif, on ne peut vivre sa foi de chrétien catholique qu’en Église et dans l’Église, cet engagement n’a rien à voir avec le fanatisme d’une croyance, bien au contraire il s’agit d’une foi ouverte et active qui a inspiré les initiateurs du Concile Vatican II. Maurice Blondel a vécu la crise des « modernistes » comme une souffrance avec la crainte, le déchirement qu’aurait été pour lui la condamnation (voire l’excommunication comme celle prononcée contre Alfred Loisy). Il n’a jamais été inquiété et a poursuivi une œuvre philosophique imprégnée de sa foi, le discours de raison étant inséparable pour lui de vérités religieuses puisées dans la tradition, les textes de l’Ancien et du nouveau Testament, en dialogue permanent avec la communauté catholique ecclésiale et ses fidèles, ouverte aux questions du temps.

Que peut bien nous suggérer ce philosophe catholique né en 1861, mort en 1949 sur la question qui nous préoccupe ? (2)

Catholique, croyant, pratiquant, Maurice Blondel ne pourrait qu’être étonné par nos individualismes en recherche d’expériences spirituelles, en proie au doute et au relativisme post-moderne. Je crois qu’il nous retournerait notre question : comment pouvez-vous croire en dehors de l’Église, en dehors des liens liturgiques, rituels, communautaires de l’ensemble des croyants ?

La vie spirituelle de Maurice Blondel est celle d’un mystique, en recherche dans tous les actes de sa vie d’une union à Dieu. Dans sa vie relationnelle il témoigne de la charité comme une attention et une responsabilité tournées vers les autres et plus cet autre est proche de lui comme dans la vie familiale, plus il est de son devoir de s’en occuper et peu importent la charge et parfois l’entrave que cela représente pour ses activités.

De la même façon, il participe activement au Secrétariat Social de Marseille dans les actions sociales et éducatives concernant les jeunes, la classe ouvrière, les pauvres. Loin d’être un mystique éloigné des problématiques du temps, il défend le mystique comme « le plus raisonnable des hommes » (3) : loin d’être un « illuminé » il éclaire par sa pensée et ses actes ceux dont il partage l’existence, proches ou éloignés. Sa conception républicaine, démocratique de l’État français le démarque du courant catholique nationaliste, antisémite, xénophobe auquel appartient Charles Maurras. Dès l’annonce des discriminations anti-juives, il se préoccupe du philosophe Léon Brunschvicg et l’accueille auprès de lui et ce ne sera pas le seul juif auquel il ouvrira sa porte.

Ce qui le sépare de nous et de sa fidélité à l’Église, à l’institution catholique, ce sont nos doutes sur l’absolue vérité détenue par l’Église catholique, apostolique et romaine, de même que nos comportements d’affirmation de soi, post-existentialistes, dont nous sommes imprégnés, mais aussi notre expérience des dérives de cette même institution. Comment aurait-il réagi à la criminalité pédophile ? Difficile de le dire mais Augustinien, il comprend l’homme comme pécheur, en recherche d’une réalisation de soi qui n’atteint jamais son but ; mais la grâce du Seigneur, toujours possible, permet de vivre un destin en accord avec la foi et l’aspiration à la vie éternelle. Lui-même se définit comme « Serviteur », au service de la volonté divine, mettant ses pas dans ceux du Christ.

« Serviteur », l’enquête ouverte par la reconnaissance de la cause en béatification vient de lui en accorder le statut officiel dans l’Église et ce n’est pas la moindre des cohérences d’un Esprit qui, au-delà d’époques différentes, nous provoque à sa recherche, à nous en inspirer pour résoudre nos propres antinomies : être chrétien sans l’être, vivre une expérience spirituelle hors du collectif, vivre sa foi sans l’Église…

Encore une question que pourrait nous poser « l’esprit du temps » : avons-nous besoin de saints ? Écoutons Emmanuel Levinas : « Vous savez, on parle souvent d'éthique pour décrire ce que je fais, mais ce qui m'intéresse au bout du compte, ce n'est pas l'éthique, pas seulement l'éthique, c'est le saint, la sainteté du saint » (4). Et il affirme : Plus que le sacré il nous faut choisir le saint, le saint est celui qui donne un visage au sacré (5).

Christiane Giraud-Barra

 

  1. Une photo prise lors d’un rassemblement du Secrétariat Social le montre derrière une fenêtre, derrière le groupe des participants et cela me semble caractéristique de son comportement.
  2. Je vais tenter de répondre avec prudence car je suis loin de connaître l’ensemble de son œuvre.
  3. Maurice Blondel, « Le problème de la mystique », dans Chant Nocturne : Saint Jean de la Croix, mystique et philosophie. Éditions universitaires, 1991, p. 58.
  4. Discours « À-Dieu » de Jacques Derrida pour la mort d’Emmanuel Levinas : cela renvoie à leur dialogue permanent sur l’état d’Israël où Levinas défend qu’entre la terre d’Israël vécue comme sacrée et la sainteté de l’homme vivant il faut choisir la personne, la personne offensée, dans ce contexte ses propos dans le conflit actuel sont toujours d’actualité, mais ce n’est pas notre sujet.
  5. Nous savons tous combien le visage d’autrui dans le philosophie de Levinas nous provoque à l’exigence éthique.
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M
Ce texte est une hagiographie, je crains un peu les hagiographies et Blondel la récuserait certainement. Pour l’avoir passablement étudié, voici fort longtemps et j’ai beaucoup oublié, il me semble que l’intérêt de son œuvre est d’abord philosophique. Sa philosophie de l’Action (première mouture, qui donne toutes les clés, en 1893) est originale et une approche de l’être de l’homme fort enrichissante. Si elle s’ouvre sur Dieu, ou plutôt sur une simple transcendance, elle reste une philosophie, qui d’abord ouvre sur les autres, sur l’autre, le « premier cercle » atteint par la « volonté voulante ». Plus tard Maurice Nédoncelle écrira en 1942 « la Réciprocité des consciences », livre clé à la limite entre philosophie et théologie. Puis c’est Ricœur qui écrira en 1949 « le Volontaire et l’Involontaire » dans lequel je trouve un écho à la « volonté voulante » et « volonté voulue » de Blondel, sans oublier Lévinas, philosophe de « l’Autre ».<br /> Par ailleurs je ne crois pas à « l’absolue vérité détenue par l’Église catholique, apostolique et romaine » et je ne voudrais pas que l’on récupère Blondel pour critiquer nos interrogations actuelles, voire « nos comportements d’affirmation de soi, post-existentialistes ». Il nous apporte beaucoup plus que cela par une philosophie qui a toute sa place parmi les philosophies développées tout au long du 20ème siècle.
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L
Un très fort remerciement pour ces connaissances et cet éclairement que nous apporte Marc Durand.
L
"Je ne puis m'empêcher de continuer à me demander si (..) Dieu ne veut pas qu'il y ait des hommes et des femmes qui se soient donnés à lui et au Christ et qui pourtant demeurent hors de l'Église". Dans le débat ouvert sur Garrigues et Sentiers, ce qui, grâce à Jacques, se lit ici au sujet des hommes et des femmes qui se soient donnés à [Dieu]" formule une interrogation, à la hauteur de l'élévation de pensée de Simone Weil, mais à a laquelle beaucoup d'entre nous ont pour leur part clairement répondu par l'affirmative. En relevant que la mention de ceux et de celles "qui se soient donnés à [Dieu]" renvoie à tous les sens qu'est susceptible, en l'espèce, de comporter le verbe ''donner'' dans son emploi pronominal.<br /> En regard, l'évocation d'un autre philosophe, Maurice Blondel, nous éclaire sur un penseur catholique, certainement trop largement oublié de nos jours. Sur la personnalité "d’un mystique, en recherche dans tous les actes de sa vie d’une union à Dieu"', et d'un témoin de la charité active tournée "vers les jeunes, la classe ouvrière, les pauvres". Qu'il est réconfortant de lire qu'à son époque "sa conception républicaine, démocratique de l’État français le démarque du courant catholique nationaliste, antisémite, xénophobe auquel appartient Charles Maurras". Avec cette exemplaire confirmation que "dès l’annonce des discriminations anti-juives, il se préoccupe du philosophe Léon Brunschvicg et l’accueille auprès de lui et ce ne sera pas le seul juif auquel il ouvrira sa porte".<br /> On veut bien penser, avec Christiane Giraud-Barra, qu'il aurait opposé à nos contestations une réfutation catégorique : "comment pouvez-vous croire en dehors de l’Église, en dehors des liens liturgiques, rituels, communautaires de l’ensemble des croyants ?" Mais aujourd'hui, nous lui rétorquerions que "la fidélité à l’Église, à l’institution catholique", la soumission à "l’absolue vérité détenue par l’Église catholique, apostolique et romaine" ne sont pas des invocations ou des injonctions à la discipline qui feront taire nos doutes, ceux qui en appellent à l'Esprit pour qu'il "provoque (notre) recherche" à travers les contradictions qu'il nous faudra dépasser : "être chrétien sans l’être, vivre une expérience spirituelle hors du collectif (enrégimenté), vivre sa foi sans l’Église". Excellent résumé pour un guide de la liberté.
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D
.....nous lui rétorquerions que "la fidélité à l’Église, à l’institution catholique", la soumission à "l’absolue vérité détenue par l’Église catholique, apostolique et romaine" ne sont pas des invocations ou des injonctions à la discipline qui feront taire nos doutes, ceux qui en appellent à l'Esprit pour qu'il "provoque (notre) recherche" à travers les contradictions qu'il nous faudra dépasser..... :<br /> <br /> duns scot disait déjà au 13ème s., que c'est en se posant continument des questions qu'on parvient à la vérité. Une sorte de la palissade, mais ô combien nécessaire dans un monde catholique qui revient à une volonté d'être pris en charge par ses clercs. Il paraît que les nouveaux baptisés sont très preneurs de consignes.. Or, Jésus n'est-il pas celui que veut que l'homme se tienne debout? donc, qu'il cherche, qu'il critique, qu'il propose ! et le projet de synodalité dans l'Eglise va dans ce sens. de la place pour tous au plan des décisions, en matière d'organisation et pourquoi pas de dogmes ( après tout, c'est bien le sens du sensus fidei)?