À quel Dieu je ne pense pas
Autre façon de poser la question : « En quel Dieu je crois ? ».
Mais sans s’exposer à lui apporter une réponse.
Celle qui nous vient sans doute le plus naturellement à l’esprit affirmera que « Dieu est Amour ». Mais pour être recevable, il aurait fallu qu’elle fût précédée d’une précaution accordant sa formulation à la pensée dont nait le monothéisme. Ce qui aurait donné : « À supposer un instant qu’il nous appartienne de décrire ce qu’est la nature de D.ieu, ce qui revient à énoncer qui est D.ieu, notre risque d’erreur le plus faible ne pouvait être que de faire du Père et de l’Amour des synonymes. »
À ceci près que l’amour figurant ainsi la personne du Père et l’amour présent dans les attachements des créatures humaines n’ont de commun que le mot qui les nomme. Un mot choisi pourtant non sans raison, car pour rendre le premier un tant soit peu imaginable – à défaut d’être concevable –, force était de lui trouver un répondant dans notre expérience et dans notre vocabulaire. Il en a ainsi été appelé à ce qui anime les fragiles affections humaines pour figurer une infime ressemblance avec une immuabilité et une immensité qui échappent à notre entendement.
Deux réserves qui renvoient aux contours de l’invention du monothéisme. À son dessein de nous affranchir de l’imagination d’une foule de divinités régnant sur le monde, ou chacune sur une composante de ce monde. On pense aussitôt aux idoles de bois, de pierre sculptée, d’or, d’argent et de tous autres façonnages. Mais à la perception d’un Être créateur unique s’est également attachée une intimation spirituelle, tenue pour essentielle : ne pas désigner ce Créateur divin par des noms ou des mots qui le configureraient à l’identique de ce à quoi aboutissaient les processus de fabrication et d’édification des idoles. Parce que ces noms et ces mots lui attribueraient une image, des traits, des pensées et des actes qui se conçoivent uniquement à partir des réalités et des matrices conceptuelles relevant de notre entendement. Et que de ce fait, ils Le réduiraient, en définitive, à n’être qu’une entité propre à ce monde. Conçue et définie par les hommes qui ont été voués à y vivre.
Rien ne parait pourtant avoir arrêté l’appropriation humaine du Divin inconnaissable. Deux des monothéismes ont pu dresser leurs listes respectives des noms sous lesquels il était permis de mentionner cet Inconnaissable (1), mais le besoin d’inventer une figuration de D.ieu a été plus fort que tout ; et qu’une codification restrictive des appellations aient été édictée ou non, ce sont les images, les récits, les gloses, tous les produits de notre inventivité qui ont façonné Celui que notre âme ne parvenait pas à concevoir comme l’auteur de la Création sans lui attribuer une forme. Une forme si décalquée de celles dont notre Terre nous entoure qu’elle a en pris en fin de compte quelque chose de presque matériel. Et surtout si voisine de la nôtre que nous avons largement modelé l’Esprit sur nos propres ressorts d’intellection.
Les ajouts de toutes nos descriptions de Dieu ont formé des théologies étrangères à l’incertitude et à la perplexité : l’une et l’autre les auraient guidées dans la plus humble démarche de questionnement, apparentée à la prière, puis dans la conscience que face à une obscurité par définition inentamable, leurs interrogations et investigations n’avaient pas d’autre vocation que d’appeler – inexplicablement, mais pour notre bien – à leur recommencement sans fin. Ces théologies se sont conçues comme didactiques, et se sont assigné d’édifier une armature de vérités intangibles dont quelques hommes seraient investis de la faculté de les proclamer. Ainsi nombre de cléricatures, ou équivalents, instituées parmi les monothéismes ont-elles sacralisé leur autorité, et assis pour des millénaires l’absolutisme de leur appareil de pouvoir, en décrétant que seul le rang le plus élevé de leur caste accédait à une connaissance de Dieu. Un accès que Dieu accorde à ceux auxquels il réserve le droit de dire qui Il est.
S’agissant du christianisme, ont cessé très tôt d’y avoir cours les approches d’entendement qui s’étaient élaborés au sein du monothéisme juif. Toutes renvoyaient à l’essence spirituelle contenue dans la désignation de l’Eternel par le tétragramme YHWH, consonantique et imprononçable pour notamment s’accorder à l'interdiction de prononcer le nom de D.ieu. Avec pour socle conceptuel, l’idée indépassable que D.ieu se définit par lui-même – ce qu’on Lui prête d’avoir fait entendre à Moïse par son « Je suis celui qui suis » : une lumière en forme d’énigme, dont l’hébreu rend de surcroît les temporalités insaisissables (d’où, entre autres, la traduction par « Je serai qui je serai »). Résidait là le fonds commun des recherches intellectuelles ou des investigations exégétiques qui aurait dû s’offrir, en même temps, à celui qui se tenait penché sur la source jaillie devant Abraham et à celui qui suivait désormais le regard porté sur cette source par le dernier prophète juif.
Se détacher d’un D.ieu seul à même de savoir qui Il est, tout en promettant d’entrouvrir des pistes –dont il est d’emblée perçu qu’elles seront labyrinthiques – susceptibles de nous faire avancer vers une part infime de son non-dit, conduit immanquablement à fabriquer une histoire qui statufie Dieu : comment désigner autrement la conception continue des dogmes qui ont édifié le monument du culte, avec pour matériau des pièces détaches des Écritures, voire des emprunts à des paganismes mitoyens ? De siècles en siècles, s’est ainsi agrégé un credo nourri d’inventions humaines, le plus souvent tirées ou inspirées de lectures à concordances littéralistes, et à jamais consacrées par les hauts dignitaires du religieux.
La représentation écrite de la Parole de celui que nous appelons Jésus a été tardive – de l’ordre du demi-siècle. Nous pouvons néanmoins penser que l’essentiel de l’enseignement a figuré dans les récits des ateliers d’écriture agréés – et ce malgré les différences d’inspiration, dont celles entre les évangiles synoptiques et la restitution prêtée à Jean. Reste que rien ne lève les incertitudes entourant l’histoire des textes évangéliques, versions apocryphes incluses, ni n’entame la complexité de leur débat et des controverses auxquelles elles ont donné lieu.
On soutiendra pourtant que l’important est d’un tout autre ordre. Car dans ses constructions de récits, la reconstitution messianique nous renvoie à la question primordiale entre toutes : qu’en est-il de la personne de Jésus de Nazareth ?
Et là, il ne s’agit plus tant de distinguer les parts respectives de l’authenticité factuelle et des ressourcements ou ajouts auxquels ont procédé les rédacteurs pour mieux faire comprendre, par le renfort du symbolique et en puisant à la fois dans les écrits juifs et dans la pensée hellénique, l’enseignement dispensé sur la brièveté de trois années. Mais de lire les versions finales pour ce qu’il en ressort : l’esquisse d’une greffe sur le messager humain d’une identité métaphorique, inspirée d’une généalogie allégorique reflétant l’agencement spirituel dont la Parole de ce messager devait procéder pour mieux se faire audible.
Pour prendre ensuite la mesure de ce que les détournements de sens qu’ont connu ces restitutions, et la validation perpétuelle de cette altération, ont comporté d’absolument décisif : à une démarche d’écriture ouverte à autant de compréhensions que les textes prophétiques qui l’avaient précédé s’est substituée une dogmatique divinisante qui a fini par effacer toute autre lecture. L’Incarnation et la Résurrection ont été les deux piliers de cette dogmatique, qui a abandonné le registre du symbole, fût-il le plus éminemment figuré (avec pour la Résurrection la relation de la Rencontre au tombeau, puisée dans le référentiel du judaïsme), pour dicter une vérité éternelle et d’énonciation infaillible : celle qui est notifiée au croyant en tant qu’unique recensement du vrai et de l’immuable, et qui est léguée comme le dernier miracle de la Révélation dont elle renferme tout ce qui est à connaitre.
Ainsi, en quatre siècles, est-on passé de l’écriture d’un récit, en quelque sorte romancé par l’invention d’épisodes et de figures – les miracles, la Transfiguration, la Cène, la résurrection, la filiation divine... – toujours conçus comme de paraboliques mises en scène, ou mises en images, s’offrant à éclairer le lecteur au départ de ses avancées dans les sens de la Parole, à son exact et verrouillant contraire : l’édification d’un credo pétrifié dont les auteurs affirmeront sans fin qu’ils avaient reçu de Dieu le droit de le graver. Et ce credo, qui a muré le champ des compréhensions jusque là ouvert, est allé au bout du pouvoir dont il s’était investi en disposant un Dieu en trois personnes, avec un Fils consubstantiel au Père – énonciations intrinsèquement ni vraies ni fausses, mais étrangères à la capacité humaine de formulation, tant pour la construction de la Trinité que pour la figuration divine du Témoin, et qui, là où elles s’avancent, marquent la séparation irrémédiable d’avec le judaïsme. Bien plus tard, la proclamation d’une Immaculée Conception conclura les appropriations du connaitre par des créatures oublieuses des bornes imparties à leur réfléchir.
Ne pas dire « En quel Dieu je crois », c’est ainsi s’en tenir à la personne d’un Jésus de Nazareth qui a n’a nommé que « le Père » et « mon Père ». Et garder en mémoire ce que D.ieu a dit irrévocablement à Moïse : « C'est ainsi que tu répondras aux enfants d'Israël : Celui qui s'appelle "Je suis" m'a envoyé vers vous. (…). Voilà mon nom pour l'éternité ».
Recevoir le nom qui nous mène à une idée de l’essentiel de l’Être, est-il une grâce qui mérite mieux son nom ?
Didier Levy
(1) Avec dans le judaïsme, la tradition des « sept noms divins ». Pour l’islam, ce sont 99 noms, dans une liste controversée et d’une complexité d’interprétation des plus extrêmes.