Qui est Dieu pour moi ?

Publié le par Garrigues et Sentiers

Note préliminaire  -  Pour répondre à cette question, j’ai été amené à faire un long détour par des spiritualités asiatiques (celles que je connais un peu, je ne suis pas exhaustif !) et par les révélations de l’Islam et du Judaïsme. Ma réponse vient après tout ce chemin de traverse. Le lecteur pressé ou peu intéressé par ces digressions devrait passer directement à cette dernière partie, intitulée « le christianisme » (1).

Quand j’ai lu cette question, ma première idée a été que j’ignore totalement qui est Dieu, qu’aucun homme ne peut le connaître sinon Il ne serait justement pas Dieu. Reste le « Dieu des philosophes », notion efficace pour développer toute une pensée et même pour asseoir la recherche scientifique, mais ici il ne peut s’agir de ce Dieu là. Dans un second temps j’ai mieux relu la question : il s’agit de ma foi, de ma relation d’homme avec Dieu. Alors, évidemment, il y a de quoi dire…

Des spiritualités peuvent approcher la réalité de Dieu

Lorsque on rentre en soi-même, abandonnant la surface des choses et de la vie, atteignant une certaine profondeur, on découvre un au-delà de la réalité qui nous concerne. Il y a toujours du plus loin, du plus profond. Cette expérience spirituelle semble vécue par la plupart des humains. Cela est lié à ce que l’on désigne souvent par le « sens de la vie », qu’est-ce qui est sous-jacent à toute notre expérience vécue ? Quelle réalité atteint-on ? Quel est ce « tout » au-delà de « tout », qui ne peut s’atteindre mais dont nous sentons ou imaginons la présence ? Si nous prenons comme exemple les grandes spiritualités asiatiques (histoire de ne pas commencer par imposer un Dieu révélé), nous trouvons trois directions, elles-mêmes avec de nombreuses ramifications, qui ont guidé la pensée, l’expérience et l’action des hommes, qui ont forgé leur vie collective et individuelle.

Pourquoi s’y intéresser ici ? Parce qu’elles semblent être une première approche possible de l’idée de Dieu, possible pour tout homme. Simple approche, évidemment, seul Dieu peut se donner, l’homme ne peut pas le découvrir par lui-même.

C’est probablement parce que je partage ces expériences (ce qui ne signifie pas une adhésion à l’ensemble des croyances qui leur sont liées) que cette approche de Dieu m’aide à avancer sur le chemin de sa découverte (2). Et si je crois, en chrétien cette fois, que Dieu est tout en tout et en tous, et que son Esprit anime le monde, je peux croire que ces recherches spirituelles sont aussi animées par l’Esprit, même si ceux qu’elles concernent l’ignorent. Ces démarches spirituelles sont alors non seulement un premier pas préparant à recevoir la Révélation, elles sont peut-être elles-mêmes une première Révélation.

Confucius

On peut commencer par la notion de « Voie » (Dao) chez Confucius. Il invite les hommes à être fidèles à la « Voie » qui doit guider toute action. Le supra-humain, ce sacré, ne se trouve pas dans le culte aux divinités mais dans la fidélité absolue à la Voie. Confucius croit à la bonté de l’homme et cherche les conditions pour que cette bonté leur permette de gagner en humanité.  Le Saint, pour lui, est l’homme arrivé à son authenticité, à la plénitude d’humanité. Son enseignement est une éthique et une recherche des prescriptions morales qui soient en phase avec la Voie qui structure le monde. Cette Voie développe une culture morale personnelle, une sainteté intérieure et œuvre à ordonner la société.

Taoïsme

La Voie est aussi un fondement de la pensée de Lao Zi, mais d’une tout autre manière. C’est la nature qui mène l’homme. L’homme s’accomplit en étant fidèle à la nature qui est un « spontané ». Le thème central de la pensée taoïste est « de soi-même ainsi. » Tout acte doit être comme un miroir, n’ajouter rien à la vie. L’homme accompli ne s’attache pas aux choses, il va au-devant d’elles, pour y répondre sans chercher à les transformer ni les retenir. Il faut laisser se faire le vide en nous pour arriver à l’illumination et l’oubli de soi. Le « non-agir » est au cœur de l’agir. Il n’y a pas de distinction entre ce qui relève de l’homme et ce qui relève du Ciel (le Dao). Le « non-agir » est l’agir qui épouse la nature sans ajouter aucune contrainte. Lao Zi ouvre une perspective où l’on aperçoit l’infini, l’insondable du Dao (la Voie), lequel aspire l’esprit en une régression sans fond. Cela rappelle quelques phrases importantes : « Je suis la voie, la vérité et la vie », ou encore « Celui qui perd sa vie la trouvera. »

Le confucianiste cherche la Voie qui exige de l’homme d’agir pour instaurer un monde de justice, éthique, de haute valeur morale. Le taoïste trouve la Voie dans l’effacement, laissant la nature guider toute action, lui-même ne devant rien ajouter à la nature. Il vit alors en parfaite unité avec lui-même et avec toute chose. Deux approches d’une transcendance qui ont chacune leur richesse et peuvent éclairer la relation que peuvent avoir les hommes avec ce qui les transcende, ce que d’aucuns peuvent nommer « Dieu. »

Bouddhisme

Troisième spiritualité : pas de Dieu non plus, mais une relation étroite avec la transcendance par la contemplation. Le but du salut est d’atteindre la vacuité (le nirvâna), en passant par le renoncement. Apprendre à renoncer au désir, à tout désir (encore une fois, comme pour Lao Zi : « celui qui perd sa vie la trouvera »). La réalité du monde est faite de phénomènes impermanents, le réel est au-delà de ce que nous percevons. Par la contemplation on s’approche de la sagesse qui atteint les choses telles qu’elles sont, dépourvues de nature propre, un pur « être-là ». Le nirvâna recherché est absence pure. Le détachement de soi et de toute chose est ainsi au cœur de la spiritualité bouddhique. Impossibilité de décrire une transcendance partout présente mais sous le mode de l’absence. Le bouddhiste passe sa vie à la recherche de la racine des choses à travers les phénomènes sur lesquels il médite, racine qui est faite de vide. Pas de Dieu personnel, mais une transcendance partout présente qui anime la vie des adeptes et les fait progresser dans la recherche de leur être.

Il n’est pas question ici de partager toutes les croyances liées à ces spiritualités ni de s’essayer à une synthèse (que les penseurs chinois des derniers siècles ont tentée), mais chacune d’elles ouvre une voie d’accès à la transcendance qui devient une richesse pour tout un chacun et révèle aussi à l’homme son humanité, son authenticité. Nous ne pouvons définir Dieu, car ce que nous trouverions ne pourrait alors pas être Dieu, c’est d’ailleurs saint Augustin qui l’affirme : « si comprehendis, non est Deus », « si tu comprenais, ce ne serait pas Dieu » (Sermon 117.5). Mais nous pouvons éclairer les rapports que nous avons avec ce « tout au-delà de tout », ces diverses transcendances, éclairer qui peut être Dieu, non un Dieu « en soi » mais un Dieu « pour nous ».  C’est probablement parce qu’en rentrant en nous-mêmes nous découvrons ainsi diverses transcendances qui éclairent nos vies qu’alors nous pouvons faire un pas de plus et devenir réceptifs à une Révélation nous invitant à entrer en relation avec ce que nous définissons comme Dieu. Encore faut-il que cela signifie pour nous un engagement. Toutes ces approches de la transcendance ne prennent sens que pour ceux qui s’engagent sur les chemins proposés. On n’atteint pas un « au-delà de tout » théorique, abstrait (disons un dieu pour simplifier), on l’approche en s’engageant sur la Voie proposée. Les spirituels de ces anciens temps n’ont pas attendu Kant ou autres penseurs modernes pour affirmer que c’est dans l’engagement de la vie concrète, la « Raison Pratique », que l’on découvre une Vérité, une Voie et la vraie Vie.

Trois chemins par lesquels Dieu se révèle

Au-delà de la connaissance des spirituels, les trois religions révélées nous ouvrent divers chemins qui enrichissent notre vision de Dieu. Ces approches ne sont pas concurrentes et nous n’adhérons pas à l’ensemble des croyances qui leur sont attachées, elles manifestent diverses facettes des relations de l’homme avec Dieu. Elles façonnent l’homme dans sa relation à Dieu. Comme pour les spiritualités évoquées plus haut, nous pensons que l’Esprit est à l’œuvre dans ces chemins vers Dieu.


L’Islam nous révèle un Dieu que l’on peut prier, c’est-à-dire se tenir en sa présence, avec lequel nous pouvons entrer en relation. Grande différence d’avec les spiritualités citées plus haut. Il nous révèle la grandeur de ce Dieu, le « Tout Autre » qui nous écrase peut-être quelque peu mais qui nous garde sous son aile, qui s’intéresse donc à nous. On est loin du dieu des philosophes, simple réponse technique aux interrogations rationnelles de l’humanité. Je ne sais pas si on aime le Dieu de Mahomet, mais au moins on le révère, on lui donne toute sa place et on est assuré de sa miséricorde. « Dieu le Miséricordieux » est au cœur de la foi musulmane qui nous appelle tous à Le reconnaître ainsi.

Le judaïsme est pour les chrétiens une source indispensable, nous en sommes les fils. On découvre un Dieu de l’histoire et un Dieu personnel. Il est aussi le « Tout Autre », dont on ne peut même pas prononcer le nom. Ce que nous décrit le judaïsme, c’est la relation que les hommes peuvent construire avec Dieu, c’est l’amour qu’Il offre à l’humanité, c’est l’histoire de Dieu avec les hommes. C’est Dieu qui, le premier, entre en relation avec les hommes. Au cours du temps cette relation a été comprise de bien des manières, pleine d’anthropomorphismes. Que l’on pense au Dieu vengeur, ou guerrier... Il a fallu en passer par là pour s’assurer de l’intérêt qu’Il a pour son peuple, et cela avant de découvrir qu’il s’agit d’amour. Que l’on songe aux textes du prophète Osée par exemple ! Le Dieu du judaïsme se révèle comme un « être » de bonté (le mot « être » est inadéquat mais comme humains nous ne pouvons pas user d’un vocabulaire adéquat), être exigeant car il ne nous méprise pas, qui veut le bonheur de l’humanité. Un Dieu sur qui on peut compter et qui en retour nous appelle à lui rendre un culte, c’est-à-dire à reconnaître sa place. Un Dieu qu’on peut aimer en retour, et envers qui on peut exprimer nos sentiments. Que l’on songe aux psaumes !

Le christianisme nous fait encore avancer dans notre quête. Forts des découvertes sur qui peut être Dieu, le Miséricordieux (Islam), le père de son peuple (Judaïsme), nous pouvons cheminer dans la découverte du Dieu des chrétiens, de mon Dieu, Celui en qui je prétends avoir foi. Il est toujours tout aussi inconnaissable, et les approches par les Musulmans ou les Juifs ne sont pas abolies, mais Jésus-Christ, Lui, peut et veut nous faire avancer plus loin. Il nous annonce un Dieu d’amour, au-delà de celui qu’a découvert le judaïsme. Dieu n’est pas seulement celui qui m’aime, qui veut que je l’aime. Que signifie aimer quelqu’un qui est « Tout Autre », que l’on ne voit pas ? – d’ailleurs Dieu est-il quelqu’un ? L’Amour de Dieu pour nous s’exprime dans sa volonté de nous faire entrer dans sa vie trinitaire. Notre amour pour Dieu est l’acceptation et la volonté d’entrer avec tous les hommes dans cette vie trinitaire. Quand nous aimons notre prochain, c’est Dieu qui l’aime à travers nous, c’est l’amour de Dieu que nous lui offrons. Aimer notre prochain est la façon de répondre à l’amour de Dieu.

Notre amour pour Dieu est en fait celui de Dieu lui-même, son amour à Lui. Le Dieu que je rencontre est essentiellement relation. En nous assimilant au Corps du Christ, en nous insufflant l’Esprit du Christ, Il nous fait participants de sa vie, échange entre Père et Fils, dans l’Esprit. L’homme Jésus-Christ nous a révélé son Père, et nous pouvons décliner nombre d’attributs : Dieu pauvre, Dieu souffrant avec nous, Dieu attentif, Dieu sauveur appelant chacun à se libérer de ses chaînes. Tout ceci décrit des qualités de Dieu qui soutiennent notre connaissance et notre relation avec Lui. Nous avons besoin de les énumérer parce que nous sommes des humains et nous raisonnons et connaissons comme des humains, elles nous permettent de le prier. Le culte de Jésus, notre prière envers Jésus sont d’autant plus importants que l’humanité terrestre de Jésus est l’expression même de Dieu, il est le « sacrement de Dieu. » En regardant Jésus, nous voyons le Père (« qui me voit voit le Père »). Nous avons une relation directe avec Jésus homme qui nous révèle son Père. Il nous est facile de nous adresser à Lui et c’est à travers Lui que nous aimons le Père.

Mais l’essentiel est plus loin, Dieu n’est pas un objet ou un sujet de qualités, Il est Celui qui est tout en tous et au-delà de tout, mystère insondable : par la mort et la Résurrection du Fils incarné, nous sommes devenus ses fils, nous sommes happés dans cet Amour qui devient la seule réalité du monde, cette réalité que recherchent tous les spirituels, bouddhistes, confucianistes ou taoïstes compris, réalité qu’adorent les Musulmans et que révèrent les Juifs. Jésus crucifié et ressuscité est le Christ universel, rappelant tout à lui. Cela dépasse la vie et l’enseignement de l’homme Jésus. Il est le Christ bien plus grand que tout ce que nous pouvons imaginer quand nous nous adressons à l’homme de Nazareth, il est bien au-delà du Messie attendu. En lui se réalise l’unité du divin et de l’humain, la « christification » du monde. J’ose comme chrétien affirmer que cette réalité de Dieu révélée en Christ, cet Amour vivent en moi, sont « Dieu avec moi. » Ceci est l’objet de ma foi, dans la mesure où cette réalité m’engage. Ma foi n’est pas seulement un culte de l’homme Jésus ou un engagement envers lui seul, qui serait alors simplement un second dieu, elle est engagement envers le Christ, Verbe de Dieu, qui attire à lui tout ce qui est humain.

Marc Durand 

(1) Ce texte est très insuffisant, décevant. Chaque jour je l’ai corrigé, modifié, complété... et il est toujours bien loin de répondre en vérité à la question posée. Mais finalement n’est-ce pas obligatoire ? Pouvons-nous écrire quelque chose de satisfaisant sur Dieu ? Alors il faut un jour le garder tel qu’il apparaît, insuffisant mais aidant peut-être à avancer sur notre chemin de foi.

(2) Les spiritualités asiatiques amènent les hommes à s’engager, elles ne sont pas une simple description de mythes fondateurs. Ceci au contraire, à mon avis, de la mythologie grecque. C’est pourquoi c’est à ces spiritualités que je me suis intéressé en laissant de côté la mythologie grecque qui n’a pas le même rôle, bien qu’elle soit une approche fondamentale de ce qui fait notre humanité.

Il y a une autre raison qui m’amène à m’intéresser aux spiritualités des hommes qui ne reconnaissent pas Dieu. J’ai toujours été étonné de me trouver très souvent plus en phase avec des non-chrétiens avec lesquels j’agis dans la vie qu’avec le public de mes messes dominicales. Je pense qu’en fait leurs recherches spirituelles sont les mêmes que les miennes, fondées sur le désir de vivre une humanité pleine et entière. Ma vie avec Dieu, ma vie de fils de Dieu grâce à la vie de l’Esprit en moi, ne court-circuite pas cette vie spirituelle qui fait de nous des humains authentiques. Et si je crois que le Christ attire tout à lui, dans l’amour vécu dans la Trinité, ces hommes et ces femmes qui cherchent leur humanité sans connaître Dieu, par leur humanité sont reliés au Christ par qui Dieu réalise la divinisation du monde. Cela m’amène à un respect infini pour tout ce qui est humain et au désir de partager mon humanité avec tous les humains que je rencontre, chrétiens ou non.

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