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Publié le par Garrigues et Sentiers

Une nouvelle contribution à notre « devoir de vacances » dont nous nous réjouissons. Vous aussi, amis internautes, participez au débat que nous avons ouvert cet été. Il est encore temps de le faire, même en automne !

G & S

Remarquons tout d’abord que l’emploi de la majuscule pour Dieu doit limiter notre réflexion au Dieu unique des religions monothéistes (Judaïsme, Christianisme, Islam, religion mormone, foi Bahà’ie) ou à ses variantes philosophiques : Dieu horloger de Voltaire (1) ou « Grand Architecte de l’Univers » sous les auspices duquel se réunissent certaines loges maçonniques.

Puisque l’Église (catholique) nous rappelle qu’il ne faut pas séparer Foi et Raison je vais essayer de proposer une réponse suivant ces deux points de vue. Ma foi chrétienne, d’abord fruit d’une éducation puis d’une adhésion personnelle me pousse à adopter la formulation du livre de la Genèse : Dieu créa l’homme à son image. Mais suivant la phrase attribuée à Voltaire : « Dieu a fait l'homme à son image, et l'homme le lui a bien rendu. » Par ailleurs la formulation de la Genèse me conduit à me demander ce qu’est cette « image », c’est-à-dire : par quel aspect de notre être sommes-nous une image de Dieu ? Dieu créateur de l’Univers (visible et invisible comme le dit le Credo) est suivant cette formule source de tout ce qui est : non seulement les constituants physiques de l’Univers (Matière-Énergie comme le dit la Science dans les théories de la Relativité) mais aussi des lois qui le régissent.

Pour le non-croyant ce ne sont pas là les fruits d’une création mais des données sur lesquelles la Science peut se développer et expliquer les phénomènes observés. Il en résulte – et c’est valable pour le scientifique-croyant que je suis – qu’aucun aspect matériel de l’être humain ne peut être pensé comme le fruit d’une création « immédiate » par Dieu, mais au contraire par une action « médiatisée » par les lois de la Nature (dont pour moi il est l’auteur, mais ce n’est pas ce qui importe ici).

Pendant longtemps Dieu étant, entre autres, compris comme l’Intelligence suprême on a cru que l’intelligence humaine, définie comme l’aptitude à résoudre des questions ou à faire tourner à son avantage des situations qui n’avaient jamais été rencontrées auparavant, était un des aspects par lesquels la Bible nous dit « à l’image de Dieu ». Aujourd’hui l’étude du comportement animal dans la Nature (et non pas en captivité ou sous la dépendance des humains) montre que chez certaines espèces au moins il y a présence d’intelligence véritable et pas seulement de comportement instinctif. Je laisse donc pour le moment cette question sans réponse pour y revenir plus loin.

Pour réfléchir sur le point de vue de la Raison, je vais faire un détour par un vécu personnel : pendant longtemps je ne comprenais pas comment certaines personnes pouvaient se dire « athées ». Bien sûr j’acceptais comme un fait que ces personnes puissent refuser toute forme de religion, non seulement celles qui se disent révélées mais aussi le culte de la « Déesse Raison » ou de « l’Être Suprême » comme sous la Révolution française. Ce qui me gênait c’était le refus par avance de toute proposition nouvelle en ce domaine sans en connaître le contenu. Je n’étais pas seul dans cette difficulté puisque le philosophe Claude Tresmontant dans son ouvrage Comment se pose aujourd’hui le problème de l’existence de Dieu ? (2) va jusqu’à dire qu’à son avis les prétendus athées sont en en fait panthéistes puisqu’ils attribuent à l’Univers et à ses lois d’être incréés ce qui est généralement considéré comme une propriété essentielle de Dieu. Cette solution ne me semblait pas satisfaisante : je n’en avais pleinement conscience, mais elle cachait en fait un désaccord sur ce que désignons en employant le mot Dieu.

Ma réflexion a été éclairée par un ouvrage d’André Comte-Sponville (athée fidèle comme il se définit lui-même) dans lequel, développant en six chapitres pourquoi la croyance en l’existence de Dieu lui semble être une erreur, commence par définir ce qu’il entend par Dieu. À la fin de son raisonnement il conclut conformément à ce qu’il voulait prouver, mais un mathématicien pourrait dire qu’en fait il a réalisé la démonstration par l’absurde que sa définition de Dieu n’est pas la bonne.

Ainsi on peut expliquer de manière simple (peut-être simpliste) le désaccord entre athées et panthéistes. Parmi ceux qui croient que la « Totalité » est le seul « Incréé » les athées sont ceux qui, constatant que le Tout n’est pas créateur de ses parties et adoptant la définition des religions monothéistes (Dieu Unique Incréé Créateur de tout le Créé), disent il n’y a donc pas de Dieu. Par contre les panthéistes, avec Spinoza, changent semble-t-il la définition de Dieu en acceptant que le seul Dieu est le « Grand Tout ».

Mais ce qui a pour l’instant mieux éclairé ce que je crois fondamentalement de Dieu, en dehors des définitions théologiques détaillées dans les dogmes de l’Église, m’a été apporté par les ouvrages d’un athée notoire (on pourrait presque dire « antithée » tant sa virulence est grande), le biologiste britannique Richard Dawkins.

Ce dernier, auteur en 2006 de l’ouvrage The God Delusion traduit en français en 2008 sous le titre Pour en finir avec Dieu, s’était fait connaître dès 1976 par la publication de The Selfish Gene (la traduction française, Le Gène égoïste, publiée en 2003 sur la base de la réédition revue et complétée de 1989 est semble-t-il de mauvaise qualité sur le domaine des parties techniques). Dans ce dernier ouvrage, écrit en réponse aux critiques de la théorie darwinienne de la sélection naturelle (qu’elles proviennent de créationnistes, de partisans de « l’Intelligent Design » ou de théories scientifiques rivales), il développe l’idée que celle-ci agit, non pas au niveau des individus, mais des gènes eux-mêmes que de manière anthropomorphique il qualifie d’égoïstes. Il veut dire par là que ce qui importe, c’est qu’au cours du processus de la reproduction les gènes qui vont se répandre dans une population biologique (y compris en particulier ceux qui influencent les comportements) sont ceux qui favorisent leur propre reproduction même s’ils défavorisent les individus qui les portent.

Ainsi par exemple on peut imaginer deux gènes de comportement chez le mâle de la mante religieuse : dans l’un après la fécondation le mâle s’enfuit au plus vite, dans l’autre il reste près de la femelle (bien plus forte que lui) et est dévoré par elle. Si la sélection naturelle portait sur les individus c’est le premier gène qui serait sélectionné car plus avantageux. Or c’est le second : en effet en étant dévoré par la femelle celle-ci, bien nourrie, pourra pondre des œufs qui auront plus de chance de se développer en futurs adultes porteurs du gène ayant induit ce comportement, alors que dans l’autre cas la femelle devra chercher à se nourrir et à consommer de l’énergie pour cela ce qui diminuera les chances de bon développement de la ponte.

Étendant ce principe aux comportements humains, on peut argumenter en disant : les comportements d’amour que l’on observe chez eux ne sont-ils pas le signe en fait de l’existence de gènes égoïstes ? Ainsi l’amour maternel qui peut pousser des mères à se jeter dans les flammes pour tenter de sauver leur enfant en péril mortel dans l’incendie peut de manière cynique être décrit ainsi : imaginons cinq femmes porteuses d’un gène les conduisant à laisser leur enfant mourir dans le feu ; leur comportement assure la survie des cinq gènes dont elles sont porteuses. Imaginons en cinq autres porteuses du gène les poussant à chercher à sauver leur enfant : si elles y réussissent dans 60% des cas il y aura survie de trois gènes chez elles et d’autant chez les enfants sauvés, soit en tout six ce qui est mieux que dans l’autre hypothèse. Donc c’est ce deuxième comportement qui sera de générations en générations favorisé et nous aboutirons à la situation que nous nommons amour maternel.

La question se ramène donc à celle de l’existence de l’amour véritable, celui dont Jésus dit : « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn 15, 13). En effet aucun mécanisme naturel ne peut, si cet amour existe vraiment en ce monde, en expliquer la présence et il ne peut être que l’apport d’un Dieu qui ne peut être qu’Amour. Mais cet amour existe-t-il réellement ? Si c’est le cas Dawkins a tort : tout en ce monde ne s’explique par un processus de sélection naturelle au sens de Darwin.

Éliminons tout d’abord les cas où il s’agit d’altruisme dont on peut souvent supposer que ce comportement est motivé, même sans en avoir conscience, par l’espoir d’une réciproque : risquer sa vie pour autrui n’est pas la même chose que la donner. Ainsi le soldat qui risque sa vie (et parfois la perd) pour protéger des vies innocentes à l’arrière pourrait éventuellement le faire par action d’un gène égoïste. Il en est de même de toute profession où l’on peut prendre des risques pour autrui : guides de haute montagne, pompiers, policiers, corps médical… Nous devons exclure aussi tous les martyrs pour leur foi : l’amour pour Dieu peut être considéré comme folie par le non-croyant. Il est de même du sacrifice du Christ mourant sur la croix pour nous sauver car cette interprétation théologique sera elle aussi réfutée par l’athée militant qu’est Dawkins.

Un exemple d’amour véritable qui me vient à l’esprit est, dans les temps récents, celui de Saint Maximilien Kolbe qui, dans le camp de concentration d’Auschwitz où il était détenu, s’offrit pour mourir à la place d'un père de famille condamné à mourir de faim et qui était dans ce camp car il avait apporté son soutien aux Juifs persécutés par l'Allemagne nazie; Et ce n'est pas par solidarité d'opinion, mais vraiment par amour de son prochain qu'a agi ce saint car lui-même avait dans les années précédentes publié des textes religieux qualifiés par certains d'antijudaïsme car ils défendaient la conception théologique dite « théorie de la substitution ». Il y a bien sûr aussi de nombreux exemples décrits dans des œuvres de fiction : pour ceux qui ont vu le film Titanic, il suffit de se souvenir de ce que dit le héros à celle qu’il aime en lui laissant sa place sur la planche flottante qui va la sauver alors que lui-même choisit de périr dans les eaux glacées de l’océan. Mais évidemment les fictions ne constituent pas des preuves…

On ne peut savoir si des explications rationnelles du comportement d’amour vrai seront un jour proposées. Pour ma part je crois que cela n’aura pas lieu. L’être humain semble donc être capable d’aimer vraiment : cela répond à mon sens à la question posée plus haut. C’est en ce sens que nous sommes à l’image de Dieu qui lui n’est qu’Amour. Cette façon d’approcher le mystère que reste Dieu est la seule qui me semble digne d’intérêt. L’Amour supposant la relation, la Théologie traduira cela en mystère de la Trinité mais les subtilités sur les « hypostases » me dépassent ; ainsi j’arrêterai ma réflexion car je ne suis pas compétent pour en dire plus.

Jean Palesi

(1)         L’Univers m’embarrasse et je ne puis songer
Que cette horloge existe et n’ait pas d’horloger.

(2)        Ouvrage publié en 1966 aux éditions de Seuil et réédité en 2002.

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