« Choses vues (ou entendues) » 39 : Où en est le « mammouth » ?
C’est la rentrée ! Au moins une fois par an, début septembre, le pays, le gouvernement, la presse, les familles s’intéressent un peu plus à l’éducation, même si celle-ci est aujourd’hui parfois réduite à une simple « instruction ». C’est lorsque les enfants et les jeunes rejoignent leurs classes qu’on se rend compte de ce qui est en place, de ce qui manque, de ce qu’il serait souhaitable d’obtenir pour dispenser une véritable éducation, ouverte, préparant des « têtes bien faites », qui enrichisse et « élève » les enseignés, en restant vivable pour le personnel.
Combien de réformes de l’Éducation nationale depuis bien des décennies, réformes souvent caduques avant d’avoir été totalement mises en œuvre ? Combien de ministres pleins d’entrain avec plus ou moins de projets ? 40 depuis le début de la Ve République, 6 sous le second quinquennat d’Emmanuel Macron. Cette brièveté dans la fonction revient à dire que la plupart des titulaires ne sont restés que quelques mois à la direction d’un ministère si lourd, sans avoir le temps de prendre réellement en main ses réalités. À gérer : 1,2 million d’employés (enseignants, administratifs, et services), plus de 12,5 millions d’élèves dans le prmier et second degrés, 3 millions dans le supérieur.
Cette masse humaine présente, en outre, nombre de variables et d’inconnues compliquant le suivi : recrutement d’enseignants de qualité (pour un métier peu valorisant et mal payé), variations du nombre d’élèves de niveaux sociaux et culturels hétérogènes, environnements très différents, ajoutons y les humeurs des syndicats en réaction à l’écoute flottante qu’on leur accorde, le nombre croissant de cas particuliers nécessitant un traitement particulier, aveugles, sourds, autistes… (1) etc. Cette complexité explique l’incapacité dans laquelle se trouvent les meilleures volontés pour réaliser les réformes indispensables au bon fonctionnement du « mammouth ». Et ne soulevons même pas la question de la charge financière. Premier budget de la Nation avec près de 190 milliards d’euros (soit 6,7 % du PIB français), mais concurrencée récemment par les besoins de la Défense, l’Éducation nationale nécessite de gros investissements, même s’ils paraissent aux intéressés toujours insuffisants.
Pour quels succès ? Le ministre de l’E. N. se montre optimiste (comme ses prédécesseurs) : il y aura un prof pour tous à la rentrée, quoique les concours de recrutement restent souvent boudés, par exemple en mathématiques dont les connaissances acquises ouvrent des carrières plus attirantes matériellement. Les résultats du baccalauréat 2026, à s’en tenir aux seuls résultats affichés, devraient être encourageants : près de 96 % de réussites au bac général (pas loin de ce taux pour les autres séries), avec près de 68 % de mentions (dont 37,5 % de Bien et Très bien !). Les élèves exultent : ils ont le sésame pour l’enseignement supérieur ; les parents sont ravis et « fiers » de leur progéniture. Mais en aval ? Plus de 3 millions d’étudiants, certes, mais dont 28 % inscrits en licence sortiront sans diplôme de l’université. En cause, souvent, des cafouillages dans les orientations, jadis par choix personnel erroné, depuis par un système informatique mystérieux et inquiétant. Parmi les autres causes d’échecs, des lacunes de formation que l’on relève tardivement et qu’on dénonce mollement.
J’ai connu une université – il y a quelques décennies, mais il n’est pas assuré que les choses se soient améliorées depuis – où, pour essayer de mettre les nouveaux étudiants à niveau dans ces domaines (rédaction et orthographe), il avait fallu créer des unités de valeur spécifiques, « d’expression écrite et orale » ; et contraindre, pendant l’année, les futurs examinés à des exercices destinés à leur apprendre à rédiger des paragraphes clairement exprimés et cohérents.
Il y a surtout, pour doucher les enthousiasmes, les conclusions pour 2025 de l’enquête du PISA (Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves), qui « mesure la capacité des jeunes de 15 ans à utiliser leurs connaissances et compétences en compréhension de l’écrit, en mathématiques et en sciences ». Les critères de jugement qu’utilise cette enquête sont parfois critiqués, mais le déclin continu dans le temps de l’excellence, longtemps proclamée, de notre enseignement, n’en est pas moins réel. La France est 27e (en recul) parmi les 90 pays participant au classement, avec une baisse sensible, continue et inquiétante des élèves français en mathématiques (34e) et en compréhension de l’écrit (28e).
Cette baisse est attribuée par le rapport du PISA en partie au temps passé par les jeunes sur les écrans et aussi à une baisse du suivi parental pour les études de leurs enfants (par moins de la moitié des familles). Un tiers des élèves français se situerait sous le seuil de compétences minimales en mathématiques comme en compréhension de l’écrit. Plus inquiétant, le nombre d’élèves « très performants en mathématiques » serait tombé à 5%, alors que c’est devenu une discipline indispensable dans le fonctionnement des sciences et de l’économie contemporaines. Et ne reparlons pas de l’incapacité répandue à rédiger correctement un texte, et encore moins de l’orthographe, trop longtemps considérée comme la « science des ânes ».
Comment interpréter cette contradiction entre ce qui parait positif, voire brillant : être reçu massivement au bac, succès majoré par des mentions abondantes, et ce recul des élèves français dans le classement international, atteignant même les meilleurs ? Faut-il encore placer un espoir dans UNE réforme à venir, qui prendrait en compte toutes les contraintes et toutes les variables ? Attendons, sans illusions, les programmes présidentiels, qui ne manqueront pas de proclamer que l’Éducation est la priorité des priorités.
Marc Delîle
- Il faut traiter tous ces cas, bien sûr, avec les méthodes les mieux adaptées. Il n’est pas sûr que d’en saupoudrer un ou deux par classe soit la meilleure solution pour eux, pour les autres enfants et… pour les enseignants, qui doivent alors assumer un rôle difficile, fatiguant et pour lequel ils n’ont reçu aucune formation.