Marseille : projet Imertium, projet citoyen
Si nous vivons une période marquée par la désaffection croissante des citoyens pour s’engager en politique dans les partis électoraux pour gouverner, l’investissement de l’habitant-citoyen, dans la vie locale, dans les associations, ne se dément pas et porte des besoins en provenance du terrain. Tels ces projets, comme celui de la Navale à Marseille qui s’enracinent dans des groupes qui ont vécu une histoire singulière et qui désirent la porter à la connaissance de l’ensemble de la population, car à leurs yeux, elle a la valeur d’un héritage à transmettre, d’une mémoire à défendre à destination des générations futures.
Marseille, la Navale : histoire de la réparation navale
Si tout projet prend son origine dans des faits vécus, l’association la Navale (1) ne déroge pas à la règle : située dans les bassins de radoub, elle a été créée dans les suites des événements douloureux qui ont traumatisé en grande partie les travailleurs et leurs familles de la Réparation Navale à Marseille, à savoir la fermeture de leurs entreprises et le licenciement de milliers d’ouvriers qualifiés (2).
C’est un prêtre ouvrier, François Vidal (3) devenu ajusteur, dont le père était notaire à Cassis qui a débuté le recueil d’objets issus de ces métiers en vue de leur exposition dans un musée ouvert au public. Au-delà de la perte des métiers, il a entrevu l’aspect héritage à transmettre aux futures générations. La Navale a posé ces jalons de mémoire en espérant qu’un jour Marseille retrouverait son passé, celui d’une cité maritime d’ouvriers, d’artisans, de constructeurs, d’armateurs rayonnant sur l’ensemble méditerranéen.
Marseille avec ses anses abritées, son savoir-faire, a permis à des milliers de marins, au fil des siècles de se protéger des tempêtes, calfater leurs coques abîmées, réparer mâts et voiles, et, plus proche de nous, jumboïser les navires (4). L’obstination de l’association a porté ses fruits : le projet Imertium est né et se concrétise dans les objectifs de créer sur les quais de Marseille, sur les 3600 m2 de l’espace J1, une Cité de la Mer, avec un pôle culturel, pédagogique, scientifique, maritime, décliné comme une immersion dans le patrimoine de la mer Méditerranée et son histoire mais qui se veut aussi un lieu s’insérant dans la cité actuelle pour l’aide au développement des métiers maritimes y compris ceux de la profondeur sous-marine.
Imertium, une histoire méditerranéenne
Tout au long de son histoire, la mer a été et demeure un partenaire de la ville de Marseille (5). La Méditerranée cest cet espace vivant qui relie des pays différents, des cultures différentes, où se partagent mythes, religions, savoir-faire technique et scientifique. Dans la vie des hommes le partage concret donne souvent lieu aux conflits voire à la guerre et l’histoire de la Méditerranée cest aussi une histoire d’affrontements : les ports ont toujours été l’objet de luttes de pouvoir, pour maîtriser les voies maritimes et posséder les richesses transportées.
Pour retracer ces relations, dans un premier temps Imertium se rapproche de l’Algérie et de son musée maritime ainsi que du Maroc qui aspire à un projet similaire. Ce qui signifie qu’Imertium dès sa naissance participe à la vie méditerranéenne en nouant des relations au-delà de ses rives ,mais aussi sur nos côtes, grâce à ses relations avec Toulon, Sète, Port-Vendres, Gênes, Barcelone.
Les pôles d’intérêts de la vie maritime sont quasi inépuisables et les thèmes illustrés dans les différentes salles concentreront des choix autour de l’ingéniosité méditerranéenne et de l’histoire des premiers navigateurs, de l’évolution du port de Marseille et de son insertion dans les ports de la Méditerranée, des métiers maritimes mais aussi, plus littéraire, une salle sera consacrée aux monstres marins, à la mythologie, aux utopies, qui expriment les rêves et les peurs des marins.
Imertium, un projet citoyen
Toutes les cités portuaires des rivages méditerranéens ne font pas partie de pays démocratiques mais Marseille comme Gênes et Barcelone, appartiennent à l’espace démocratique européen. C’est une chance pour leurs citoyens en droit d’exprimer des intentions collectives qui élargissent le champ des innovations sociales, scientifiques et techniques ; rares sont les innovations qui ne s’enracinent pas dans des faits passés et se priver de mémoire c’est se priver de sources d’inspiration, de création nécessaires pour affronter les périls et les risques du temps présent et du futur.
La vie maritime a toujours été une vie de périls, les ex-voto de Notre-Dame de la Garde expriment les peurs que les marins devaient affronter sur une mer parfois démontée, grosse de dangers mortels. Notre époque n’est pas indemne de périls et la croyance naïve dans un progrès technico-scientifique qui résoudrait tous les problèmes se « cogne » (6) au réel. Paradoxalement c’est notre monde issu des connaissances scientifiques et techniques qui engendre des problèmes graves d’atteintes à l’environnement et met en danger les milieux naturels et leurs êtres vivants : que ce soit la surpêche par des bateaux qui utilisent des filets qui raclent les fonds marins ou le réchauffement climatique qui élève la température des eaux de la Méditerranée… Mais le danger ne se situe pas qu’au niveau physique du monde naturel, il surgit des défaillances spirituelles, de l’incapacité de discerner et pratiquer des valeurs morales pour le Bien de la cité :
1° nous défendons la liberté comme un de nos principes républicains, mais une des interprétations actuelles de la liberté est : « Je fais ce que je veux, comme je veux, quand je veux où je veux ». Cette interprétation devient une source de conflits permanents entre les citoyens, à terme elle pourrait remettre en cause une coexistence sociale pacifique et pourrait générer, à minima, une tentation autoritaire dans notre pays.
2° À rebours d’une histoire qui doit nous enraciner dans un lieu porteur de sens, porteur de la liberté comprise comme responsabilité vis-à-vis d’autrui et de toute créature vivante, des courants de pensée tendent à effacer la valeur travail au profit de la valeur consommation (7), et particulièrement celle de loisirs. L’histoire maritime de travailleurs, d’homo faber, s’efface au profit d’une orientation touristique, susceptible d’impulser une nouvelle prospérité économique mais c’est passer sous silence que cette économie sous-entend des travailleurs aux conditions précaires, peu qualifiés et mal rétribués (8).
Le projet Imertium : un point d’étape
Un point d’étape s’impose pour conclure cet article : Imertium est une société coopérative d’intérêt collectif (SCIC), ayant pour objet la production ou la fourniture de biens et de services d’intérêt collectif qui présentent un caractère d’utilité sociale. L’association a tenu son AG le jeudi 10 juin 2026 et outre les obligations réglementaires scrupuleusement respectées nous en avons retenu les points suivants. Elle a demandé le label ESUS (Économie sociale et solidaire). Nous sommes 38 « actionnaires » à ce jour, actionnaires qui ne toucheront aucun retour de bénéfices de leurs actions car les résultats sont investis dans l’association. Imertium souhaiterait atteindre, le chiffre de 100 sociétaires dans un premier temps. Le compte de gestion est rigoureux mais le loyer annuel réclamé par Adim n’est-il pas trop élevé : 1.300.000 euros pour que le projet soit viable sur le long terme ? La « Cité de la mer » devrait ouvrir ses portes au premier trimestre 2029, à proximité de bassins pour permettre des démonstrations nautiques.
Conclusion de l’actionnaire-auteur
Je me suis engagée dans ce projet, et avant d’en être devenue sociétaire, j’ai rédigé deux articles, Moi Jojo le scaphandrier de la Navale et Marseille et la mer : l’oubli d’une mémoire ouvrière pour informer et défendre l’importance pour Marseille d’un lieu d’histoire centré sur la mer. L’histoire n’est pas une science qui découvre des lois physiques mais elle recueille des faits, ouvre à des débats sur les conduites humaines, individuelles et collectives qui éclairent la construction matérielle et immatérielle des cités. Elle est indispensable pour tracer des voies vers le futur. L’histoire, comme l’a démontré Marc Bloch, n’est pas qu’une histoire événementielle, si elle se prive de l’histoire des populations et de leur travail elle ne peut donner sens aux faits. Nous, nous nous engageons dans ce projet qui valorise la cité de Marseille et toutes les populations qui par leur travail ont œuvré au rayonnement de la cité en témoignant de ce travail vécu dans un compagnonnage de responsabilité et de fraternité. Notre souhait : qu’Imertium communique ce sentiment de fierté qui revient dans la bouche de tous ceux que nous avons rencontré et qui ont vécu l’épopée industrielle et maritime du port de Marseille.
Christiane Giraud-Barra
- J’ai découvert la Navale par un de mes amis qui d’ouvrier ajusteur était devenu informaticien dans les suites de ces évènements douloureux et ce fut pour moi une grande découverte que ces salles remplies d’objets-vestiges d’une époque dont bien que marseillaise j’étais ignorante.
- Par exemple la SPAT (société provençale des ateliers Terrin) qui était spécialisée dans la réparation des pétroliers de plus de 500.000 tonnes et a licencié 3.500 ouvriers.
- Prêtre ouvrier, François Vidal a intégré Sud Marine du groupe Terrin où il exerçait le métier de mécanicien en atelier. À la fermeture du groupe Terrin il a créé en 1982 avec quelques compagnons l’ACRNM (association culturelle de la Réparation Navale Marseillaise), devenue la Navale afin de ne pas oublier le travail des Anciens et montrer le savoir-faire par l’exécution de maquettes animées. La Navale est un des piliers fondateurs d’Imertium au même titre que la communauté portuaire marseillaise.
- La jumboïsation est une technique d’allongement des navires pétroliers que Marseille a développée quand il a fallu à la suite des chocs pétroliers créer de gigantesques plates-formes navigables.
- La mythologie situe les origines de Marseille vers l’an 600 av. J.-C., date confirmée par l’archéologie : des Grecs venus de Phocée (aujourd’hui en Turquie) arrivent sur une partie de la côte méditerranéenne bien abritée par des chapelets d’îles et rencontrent une population celto-ligure, les Ségobriges ; de leur fusion naît la cité phocéenne.
- Terme de Jacques Lacan.
- La valeur de la consommation est défendue par ceux qui préconisent le schéma : consommation, production, pensant que l’enchaînement de ces actions serait à la base de la prospérité de l’économie, mais c’est inciter à ce que le pape François a dénoncé, la culture du déchet : je consomme, je jette, je consomme…
- Nous pensons aux marins et personnels maritimes des bateaux de croisière.
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