Comment « concevoir » le Dieu en qui nous croyons

Publié le par Garrigues et Sentiers

Question fondamentale pour situer et jauger les réalités de notre foi : comment concevons-nous concrètement, ou pourrait dire « visuellement », Dieu dont nous prétendons faire, à tous les sens du terme, la « fin » de notre vie ? La réponse est malaisée, l’idée que Dieu nous a « faits à son image et ressemblance » ne dissipe pas définitivement notre inconnaissance. Dieu est défini comme « Esprit », alors que nous… Pour discerner prudemment la part « personnelle » et intime de notre appréhension de Dieu, il faut, sinon éliminer, du moins tenir compte de deux « interférences » : ce que le catéchisme nous en a dit et ce que l’Église nous en montre.

1. Il est toujours étonnant de considérer la masse des gros ouvrages écrits par les théologiens pour tenter de nous expliquer que Dieu est « incompréhensible » (les grands dogmes restant souvent entourés de « mystère »), et en tous cas « indicible » – car nos pauvres mots ne parviennent pas à saisir et exprimer sa réalité (1). Le Catéchisme romain (éd. 1992) affirme que « Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être connu avec certitude par la lumière naturelle de la raison » (§ 36). Mais il reconnait, en même temps, que cette connaissance est limitée par notre langage, « Nous ne pouvons nommer Dieu que […] selon notre mode humain limité de connaitre et de penser » (§ 40).

2. L’iconographie religieuse percute notre imaginaire par ses représentations codées, complexes et changeantes au fil des siècles. Comment « effacer » de notre vision la figure du Père en noble vieillard barbu, au milieu des nuages ? L’Église a pourtant veillé à réguler les images autorisées pour illustrer ses croyances (2).

Si l’on révère, avec d’autres, le Dieu unique, la singularité de notre Dieu est d’être trinitaire. L’existence de trois personnes en un être unique constitue un symbole parfait de l’« être-Dieu », car défini comme Amour (1Jn 4,8), il ne peut vivre solitaire. Mais la polysémie du mot « personne », dans notre vocabulaire contemporain, complique un peu les choses. Le CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales)insiste longuement sur son emploi au sens d’« individu.». Il précise cependant que le dogme de l’Église catholique désigne ainsi « chacun des trois êtres qui constituent un même Dieu ». Notre perception chrétienne de Dieu doit donc prendre en compte les trois « personnes » (3), qui ne sont pas trois « individus » sous peine de polythéisme (4). Et la juste représentation mentale ou visuelle d’un Dieu unique en trois « personnes » n’est pas évidente. La définition de la personne par Emmanuel Mounier comme « une activité vécue dauto-création et de communication… » peut éclairer sinon résoudre cette difficulté.

Le Père « créateur du ciel et de la terre, de lunivers visible et invisible… » est, par là-même, perçu dans et par son acte créateur. Celui-ci a le mérite de donner une réponse, pas plus incroyable que le hasard, à l’existence de l’univers et de tout ce qu’il contient. Dans cette perspective et faute d’image plus pertinente, je « ressens » le Père comme une énergie absolue, celle qui a « explosé » au big-bang  (5). Cette conception permettrait, selon la physique d’Einstein – que d’autres ont déjà évoquée dans G&S – d’expliquer la « naissance » de la matière, l’évolution réglant ensuite les détails ! Mais cela risque de ressembler à du panthéisme.

Jésus de Nazareth n’est qu’épisodiquement cité comme « Fils de Dieu » dans les évangiles, et saint Paul en parle souvent comme d’un « Homme ». Je ne suis pas obsédé par les questions portant sur sa conception, sa parenté avec le Père, qu’il cite bien comme « son père » aimé et aimant, mais aussi « notre père ». Ces questions sont importantes, fondamentales en théologie (6), mais peuvent paraître secondes, pour animer notre vie de croyant, par rapport à ce qu’il a dit et ce qu’il a fait durant sa vie. À ce propos, on peut noter que les différents credo ne parlent pas de la Parole du Christ ni de son Action. Il n’en est pas moins au centre de notre foi et le pivot de notre vie. Et il est au cœur de la vie de l’Église, dont la liturgie, très christo-centrée, privilégie l’Eucharistie sur tout autre aspect du culte.

Le rôle essentiel de Jésus a été de nous révéler qui était le Père, et d’avoir « incarné » sa « nature » : être tout Amour. Il a vécu cet Amour dans un abandon total à la volonté du Père, jusqu’au don de sa vie. Il nous a montré par là le modèle d’une humanité véritablement humaine, suivant le projet initial de Dieu.

L’Esprit, lien du Père et du Fils, est présenté, dès l’ouverture des Écritures, comme co-créateur de l’univers : « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. La terre était informe et vide : il y avait des ténèbres à la surface de l'abîme, et l'esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux » (Gn 1,2). Ce « souffle » de Dieu a ouvert la voie à la vie et, dans nos vies, nous ouvre à Dieu.

Ces aveux ne sont ni forcément très clairs, ni assurément orthodoxes. Ce « devoir de vacances » aura eu, néanmoins, le mérite, pour certains d’entre nous, de nous amener à mieux cerner ce que nous croyons de l’être qui s’est emparé de notre vie et que nous prétendons suivre. Heureux ceux qui savent se contenter du catéchisme !

Et puisque saint Augustin est à la mode, grâce à notre pape Léon, terminons sur cette prière, qui est plus qu’un Credo :

 

Seigneur autant que j'ai pu
Autant que tu m'en as donné la force
Je t'ai cherché
Et j'ai voulu avoir l'intelligence de ce que je crois
Et j'ai beaucoup discuté
Et j'ai peiné.

Seigneur, mon Dieu
Mon unique espérance
Exauce-moi.
Ne permets pas que je me lasse de te chercher,
Mais mets-moi au cœur
Un désir plus ardent de te chercher.

Me voici devant Toi avec ma force et ma faiblesse.
Soutiens l'une, guéris l'autre.
Devant Toi sont ma science et mon ignorance.
Que je me souvienne de Toi.
Que je te comprenne.
Que je t'aime.

Albert Olivier

(1)    Excepté peut-être par la poésie.
(2)    Par exemple, le Concile de Trente a interdit, comme indécente, une représentation de la Vierge écroulée au pied de la Croix, car l’évangile écrit : « Stabat Mater », « elle se tenait debout au pied de la Croix » (Jn 19,25). Durant le Moyen-Âge, des tentatives de représentation de la Trinité avec trois têtes sur un seul corps ou un visage à trois faces ont été considérées comme monstrueuses.
(3)    Le mot latin persona désignait un masque de théâtre… Ne pourrait-on le traduire ici par « Rôle » ?
(4)    Ce que nous reprochent les Musulmans : « Ne dis pas trois » (Coran, sourate 4, verset 171).
(5)    On pourrait objecter : pourquoi cette énergie a-t-elle existé a priori et d’où provient-elle ? Éternel problème des origines…
(6)    Dans les trois premiers siècles de notre ère, la thèse d’une adoption de l’homme Jésus par Dieu, par exemple au baptême, a été débattue et combattue. Condamnée, elle disparait, malgré quelques résurgences… jusqu’au XIIe siècle…

 

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