Donnez-leur vous-mêmes à manger
Xavier Puren, un de nos fidèles internautes dont nous avons publié à plusieurs reprises des contributions, nous a confié pour le devoir de vacances auxquels nous vous avons conviés, amis lecteurs, les « bonnes feuilles » d’un ouvrage qu’il prépare actuellement et qui sera peut-être publié aux éditions Golias comme son précédent ouvrage, Jours sombres en Eglise. Quel avenir, demain ? dont nous avions signalé la parution en décembre 2022.
Un grand merci à lui pour cette contribution !
G & S
Être visité
L’acte de foi, celui de choisir de croire, est aussi la résultante d’un autre type de connaissance que celle philosophique ou intellectuelle. C’est celle d’une expérience de se sentir habité, de se sentir aimé, de se reconnaître comme mystère de la vie et, au cœur de ce mystère, découvrir un appel à devenir, comme Jésus, vraiment, des « fils de Dieu ». Il y a à apprendre et à découvrir cette visitation à chaque instant dans nos quotidiens. Cet apprentissage et cette découverte se dit par le dedans, par la voie/voix de l’intériorité. Ils se disent en se donnant du temps, une mise à l’écart face aux soucis et préoccupations qui savent si bien meubler nos esprits. Un temps comme un rendez-vous où l’on sera visité. La foi a besoin de se nourrir de ces visitations qui nous sont données. Elles nous permettront ensuite de traverser les nuits obscures de doute, d’insécurité intérieure. Passage de ce qui va de soi dans une attitude « religieuse » à la nudité et à la pauvreté, sans certitude aucune d’une foi qui affronte un vide nécessaire pour trouver un Dieu qui se dit dans l’absence dès que nous pensons l’avoir trouvé. Car on ne peut le trouver que dans nos pauvretés intérieures, dans nos fragilités assumées où il se dérobe sans cesse pour que nous puissions aller toujours plus loin avec lui.
Se sentir aimé
/…/ Pour moi, cette expérience s’est dite lors d’un temps dit de « retraite », où je me suis senti comme viscéralement visité de l’intérieur par la sensation d’un flot de tendresse qui m’a envahi et que j’ai « reconnu » comme étant celui d’un Dieu père. Je faisais l’expérience d’une paternité. Aujourd’hui, cinquante plus tard, dans cette expérience où je me suis senti aimé et que je reconnais comme fondatrice dans ma vie, je suis bien conscient de tous le poids d’interrogations que porte ce mot de « Père ». De l’extérieur, on pourrait y voir des projections sur un refus de grandir, un besoin de sécurité près d’un Père tout puissant, on pourrait discerner un complexe d’Œdipe mal résolu ou une idéalisation d’un vrai Père quand le père biologique est absent ou ne correspondant pas à ce qu’il devrait être. Les lectures anthropomorphiques ou psychanalytiques ne manquent pas !
Pourtant l’expérience est réelle et a été vécue comme libératrice des souffrances et des désolations où je me trouvais. Je ne peux la traiter comme fantasme, lubie ou besoin infantile, ne serait-ce parce que mon cheminement ultérieur m’a amené à purifier les images idéalisées de ce Dieu-Père qui se disait en moi. Sans doute est-ce pour cela que je suis sensible à l’approche et l’expérience, identique me semble-t-il, de Jésus qui découvrait que le Dieu qu’il fréquentait est un Père. Il l’appelait du nom de « Abba », « Papa ». Comment sa découverte s’est-elle faite pour qu’il le découvre comme un vrai Père sans puissance, sans autorité et sans coercition, voulant au contraire libérer ses enfants, les hommes, de toute peur, de toute culpabilité, aimant d’un amour inconditionnel et ouvrant un avenir de liberté ? Peut-être est-ce en apprenant et en devenant vraiment des fils que le Père surgira en eux. Ils découvriront alors combien la paternité de Dieu n’est rien sans sa « maternité ». Les deux intimement liés : Un Dieu Père qui a des entrailles de mère. Loin donc des critiques actuelles des féministes, des psychanalystes qui veulent la mort d’un certain Dieu tout puissant, et s’interrogent sur la pertinence de le nommer encore Père…
Découvrir Dieu comme Père
Près de dix ans plus tard, je recevais une autre expérience : celle de découvrir un Dieu-Père qui respecte ma liberté et m’appelle à devenir adulte dans la foi. Elle viendra conforter mon chemin jamais fini d’accomplissement de mon humanité en tant que fils. Seconde forte expérience fondatrice dans/de mon existence. Quand je dis « fondatrice », il ne s’agit pas de se référer ensuite à des « racines » qui figent et peuvent enterrer un individu dans des réflexes identitaires. Une histoire et une tradition personnelle relèvent bien plutôt de l’accueil d’une « source » qui sans cesse se donne. Sans cesse et sans cesse. Une source-ressource sur laquelle on peut revenir quand l’adversité revient et sur laquelle on peut s’appuyer pour continuer à avancer. Comme un « Amen », un rocher, sur lesquels s’appuyer pour continuer la route devant soi, quand le doute surgit. Comme une mémoire donnée dans une histoire d’homme ou de femme où Dieu se révèle pour continuer à avancer vers ce qui vient à soi.
Une troisième expérience viendra conforter ma foi, près de quarante ans plus tard : un jour, me promenant près du monastère de Montserrat en Catalogne, au milieu d’une luxuriance de genêts d’or d’Espagne, où je « voyais » la présence de mon Dieu, je rentrai ensuite dans le monastère austère et sombre, tout de granite froid, lisse et dur, pour écouter la manécanterie de jeunes enfants qui y résident. Dans une fulgurance qui me déconcerta, monta en moi, comme une certitude et une évidence, un « Dieu ne peut pas être ici ! » après mon expérience « soleilleuse » dans la garrigue. Et, tout aussitôt, avec la même soudaineté, surgit dans ma conscience la réponse, qui, je le sentais bien, ne venait pas de moi : « Il est dans la Parole et dans les frères ».
J’affirmerai plus tard combien il est important, à travers la banalité du quotidien, d’être attentif aux « visitations » de Dieu dans la vie. Rien de transcendant pourtant dans ces expériences « concrètes » qui se disent au ras de la vie, dans une lecture intérieure de ce qui se donne gratuitement – car ce sont des grâces, et une parole qui nomme, au-delà de ce qui pourrait sembler insignifiant ou quelconque, cette advenue « divine » en nos intériorités.
Car il faut mettre un nom sur cette expérimentation ressentie, en se faisant aider parfois, pour la rendre véridique, concrète, fondatrice de son existence. Sinon, ce dévoilement, cette discrète mélodie, tombera dans l’oubli, n’existera pas ou plus, sera comme s’il ne s’était jamais rien passé. Pouvoir nommer Dieu, et ses « clin-Dieu » dans des moments clés de sa vie est une grâce… /…/
Ces expériences ne sont-elles pas spirituelles, charismatiques, celles du don de l’Esprit qui ne cesse de se donner pour peu que nous en soyons attentifs et sachions les recevoir et les accepter ? Ces expériences à l’intime, réelles, sont loin des considérations et des raisonnements théologiques sur qui est Dieu, sur la pertinence de sa « paternité », sources de tant de conflits, de disputes et d’anathèmes qui fleurissent sur les réseaux sociaux et entre les chrétiens tradis et ceux dits d’ouverture et les autres croyants… /…/
Jésus, un regard nouveau sur la perception de Dieu
Jésus apporte un regard nouveau sur la perception du Dieu qu’il a découvert. C’est le fruit de son expérience avec la transcendance qu’il appellera « Père ». Expérience, vécue à l’intime, dans son cœur, dans la solitude d’une prière vécue dans la montagne (Lc 6, 12) ; différemment que dans les synagogues ou au Temple avec leurs rites et des autres perceptions véhiculées par les religions environnantes. Pour lui, ce dieu ne peut plus être enfermé dans un ciel, loin des hommes, pouvant intervenir pourtant dans leur vie et les jugeant. Ce dieu que les humains craignent et pour lequel ils construisent des sanctuaires pour le contenter de multiples manières par des sacrifices, des dons, des offrandes, Jésus n’en veut pas. Il dira que « désormais c’est en esprit et en vérité que vous adorerez Dieu »( n 4,23, dans le dialogue avec la Samaritaine). /.../
Qui peut dire qui est Dieu à part les sachants des doctrines religieuses portées et imaginées par ces hommes qui pensent pouvoir le faire ? Qui l’a vu ? Personne évidemment. Lorsqu’on parle de Dieu, on ne peut parler que de son expérience de lui. On ne peut que balbutier cette relation. Peut-être un moyen, un seul : laisser transparaître dans sa vie et ses relations, la joie et la liberté nées de cette expérience, « par le dedans ». On ne peut pas dire qui est Dieu, mais on peut tenter de raconter son expérience. /…/
Chacun est alors tenté de dire pauvrement comment il a expérimenté une présence qu’il a aperçue comme plus grande que lui, en lui. Elle a pu se vivre dans l’émerveillement d’un coucher de soleil, dans une étreinte amoureuse, dans la méditation du Poème, dans le regard croisé d’un enfant ou d’un pauvre, dans une méditation intérieure, derrière un pilier d’église comme Claudel, ou dans une écoute de ce qui monte en soi comme mon expérience à Montserrat. /…/
/…/ Dieu n’est pas celui qui peut satisfaire les besoins des hommes, mais celui qui les aide à vivre, à affronter et traverser les épreuves lorsqu’ils demeurent avec lui pour grandir en belle humanité. /…/ Manière de faire sienne les paroles d’Isaïe en les actualisant aujourd’hui : « l’Esprit du Seigneur est sur moi, il m’a consacré … » Le disciple n’est-il pas appelé, lui aussi, pour apporter au monde, suivant les dons qui lui sont propres, une bonne nouvelle aux pauvres, guérir ceux qui ont le cœur brisé, délivrer les captifs des prisons multiples où ils se trouvent, libérer les opprimés ?...
Avoir foi en Dieu, c’est avoir foi en l’homme
/…/ Ma foi en Dieu, ne serait-ce pas d’abord ma foi en l’Homme ? Dans le concret de mon existence. Croire en un dieu extérieur à moi, extérieur à l’homme, c’est croire en qui où en quoi en fin de compte ? Ne serait-ce pas tomber dans l’approche d’une déité qui ne m’engage à rien et qui ne l’engage à rien ? Ce dieu-là ne m’intéresse pas, tout comme la majorité des gens qui le fuient. Mais le Dieu de Jésus, lui, me donne envie de mieux le connaître. Il invite à une rencontre, à une vie de relation avec lui. /…/
Jésus m’a appris l’interdépendance de Dieu à l’homme et de l’homme à son Dieu à lui. J’ose dire qu’ils sont dans le même bateau et que si l’un tombe, souffre ou meurt, l’autre fait de même. En sommes-nous conscients ? Alors si l’on tombe, souffre ou meurt, nous sommes invités à participer à la restauration de Dieu abîmé en l’homme et de l’homme abîmé en Dieu…/…/
Voila, je crois, la vraie dignité des hommes et des femmes de notre époque… /.../ Au cœur de ce monde, j’aime bien me dire, à ma petite mesure, que je peux être aussi un ferment pour que Dieu naisse en chacun et s’incarne dans ce monde. Pour que viennent mourir, comme sur le rivage de Tabgha, sur la grève que chacun peut devenir, les haines et les bassesses des eaux de mort qui l’entourent. Et ça, je crois, implique de se vivre ensemble, en réseau, en communauté, entouré, pour ne pas sombrer dans la folie du monde. Oui, soyons rivage de tendresse et de foi en la vie comme Jésus l’a vécu. Invitation à rejoindre tous les « colibris » qui jettent leur goutte d’eau sur les incendies dévastateurs. Le monde a soif d’être désaltéré et « rafraîchi ».
On ne peut qu’être saisi aux entrailles et on étouffe de rage contenue quand nous savons qu’il y a plus de dix millions de pauvres en France et que le nombre d’enfants à la rue explose (trois mille en mars 2024 dorment sur le trottoir pendant que les pouvoirs publics suppriment dans le même temps près de 15000 places d’hébergement). Nous vivons dans un monde de fous. Les chiffres de la misère, du chômage, des sans-toits sont truqués. Les besoins vitaux de santé et de sécurité ne sont pas entendus. Les rejets des migrants sont violents et inhumains. Les silences, les mensonges et les inactivités complices et indifférentes des plus grands font perdurer les inégalités sociales et économiques. Les oppressions des travailleurs grandissent tandis que les conditions de travail se dégradent et poussent aux burn outs et à la démission. Le gouvernement légitime les injustices par ses coupes sombres dans le budget en expliquant que ce sont toujours les mêmes, les migrants, les chômeurs, les malades qui sont responsables de la situation économique actuelle qui ne sert que les plus riches et leurs élites. Nous sommes toujours dans le temps du règne du Mal et du malheur.
Qui dira la tendresse du Père pour tous les laissés-pour-compte ? Apprenons à entrer dans la vision que tout est en voie de transfiguration. Quand je vois les malheurs et pleure de chagrin au Journal d’information à la télévision, j’apprends que tout est déjà transfiguré, sauvé, vaincu, à condition que je m’y mette aussi avec mes amis dans ce travail de re-suscitation de la Vie parce que le « déjà-là » est à accomplir. Mais je dois avouer que parfois j’ai presque des envies de meurtre vis-à-vis des profiteurs et des menteurs. Il me faut m’accrocher pour ne pas répondre à leurs violences provocatrices !
Marcher au souffle de l’Esprit de Jésus
/…/ Ces dimensions d’exploitation, d’exclusion, de mépris de la dignité, je ne peux les aborder aujourd’hui que sous une forme « politique ». Se mettre en prise avec le réel de la société et du monde. Ne pas se cantonner à une démarche de foi, spirituelle, même vécue dans une communauté ou une paroisse priantes. Encore moins se cantonner à faire des « œuvres charitables » qui ne prennent pas le problème du mal et des injustices à sa source. Que faire de nos hypocrisies ? Comment puis-je entrer dans une logique de cohérence et de fidélité à qui je crois et à ce que je pense, de ma perception de ce qu’est l’humanité ?
/…/ Il nous faut revenir à la Parole des Évangiles. /…/ Jésus nous enseigne que toute action collective passe évidemment par un engagement individuel, mais doit se vivre dans une approche « mystique », spirituelle. /…/ Comment marcher au Souffle de l’Esprit de Jésus ?
Je vais peut-être dire une bêtise, mais je crois que cet Esprit, qu’on présente souvent comme extérieur à nous, est constitutif de notre humanité. Il est là, donné et présent, agissant en nous depuis notre naissance. Il gémit lui-aussi dans la douleur d’un enfantement en nous. Il était là, nous dit la Genèse, au commencement du monde. De la même manière, il est de tous nos commencements, présent, actif sur nos tohu-bohus intérieurs, alors que nous passons bien des temps de prières et de chants à dire « Viens ! » quand nous l’implorons. Faudrait savoir ! Il est là dans nos vies et celle du Monde ou pas ? Ou est-ce nous qui n’avons pas encore compris et ouvert notre cœur à sa présence ? /…/
Comment recharger nos batteries avant de monter au front des injustices ? Il nous faut prioritairement entrer dans nos montagnes intérieures, dans nos chambres hautes pour rencontrer cet Esprit avant qu’il nous envoie au charbon. Il y a à condamner et combattre le confort des croyants. À dépasser les attitudes dévotes qui n’engagent à rien. Comment mettre les dons et les compétences des hommes, au service des causes communes ? Comment les mettre au service de l’Homme ? /…/
Sortir de soi pour œuvrer aux Affaires du Père, avec son Esprit en nous
Ce qui est à Dieu, c’est du concret ! L’altérité, par exemple, le service des frères. La liberté de vivre heureux ensemble. Le partage juste. La fraternité universelle /…/ Actions bien réelles, loin de nombreux « conseilleurs » politiques ou religieux qui disent et ne font pas ou nous font décoller du réel et nous renvoient aux calendes grecques !
/…/ Ce qui est à Dieu c’est de faire nôtres les attitudes de Jésus pour mettre la compassion, la tendresse, la justice, la lumière, dans les zones sombres en nous et autour de nous. Ce qui est à Dieu, c’est le don gratuit, l’espérance d’un enfant, le parfum des mimosas qui efface les chagrins, les levers de soleil dans ses aubes de commencements prometteurs nouveaux…
/…/ Donc, s’engager à travailler dans le concret des hommes, sortir de soi pour œuvrer aux Affaires du Père, avec son Esprit en nous. Paul nous dit qu’étant les fils du Père, nous en sommes ses héritiers. /…/
Que faisons-nous de ces fruits, de ces talents reçus ? Les enfouir et les thésauriser ? Les dilapider égoïstement sans penser aux autres ou entrer dans une dynamique de don, de partage ? Comment les mettre au service d’un bien commun ? Sans se laisser envahir et spolier par un fort ou un vicieux, à l’affût d’une crasse comme un lion dévorant ? Le moteur, c’est la recherche de la fraternité, de la justice, de la liberté. Voilà ce que sont les affaires d’un Père qui ne peut mais dans sa toute impuissance. Il a besoin des hommes C’est entrer sur un chemin de bonheur et de dignité pour soi et pour tous lorsqu’on les vit. C’est grandir dans notre humanité en participants à ses œuvres. C’est entrer, accepter et grandir dans une filiation divine. C’est se diviniser, ou plutôt participer à la divinité, en humanisant le monde.
Irénée, un Père de l’Église, disait que « Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu ». Fort de café, comme on dit ! Sans doute une expérience à recevoir et à vivre que les théologiens de l’Église orthodoxe considèrent comme étant la véritable essence du christianisme. Dans l’Église catholique, il y a encore trop d’orgueil pour accepter cette vision. Certains catholiques sont les rois de l’humilité ! Surtout de la fausse humilité qui ne sait pas accueillir la dignité exceptionnelle qui est la leur et qui leur est donnée.
Mais, dans cette affaire, ce n’est pas tant que Dieu s’incarne qu’une ascension de l’Homme vers lui, en embarquant avec lui, sous le regard joyeux de Père, tout son petit monde en son cœur, en ses actes, en sa propre tendresse…
Qui nous dira le chemin de cette ascension… ?
Xavier Puren