« Penser à Dieu est une action »
Fidèle à nous adresser ses chroniques que vous appréciez fort, amis lecteurs, Bernard Ginisty nous a transmis celle-ci en l’accompagnant d’un mot indiquant qu’« elle répond à une proposition du site Garrigues & Sentiers à ses adhérents de s’exprimer sur la conception qu’ils se font de Dieu. »
Grand merci à lui d’avoir contribué aussi substantiellement à nourrir le dossier de notre « devoir de vacances » !
G & S
Il me paraît particulièrement significatif que la seule prière que le Christ ait enseignée à ses disciples ne comporte pas le mot “ Dieu ”. Le Notre Père que nous “ osons dire ” à chaque eucharistie, peut-être n'en mesurons-nous pas le caractère iconoclaste par rapport aux représentations du divin qui encombrent nos consciences. L'adresse de cette prière commune à tous les chrétiens se distingue de trois expressions que l'on peut retrouver dans la piété religieuse : “ Mon Dieu ”, “ Notre Dieu ”, “ Mon Père ”. Dire “ notre Père ”, c'est congédier trois formes d'idolâtrie spirituelle dont les dégâts dans les consciences et dans l'histoire sont toujours visibles.
“ Mon Dieu ”, soupir de l'âme accablée vers une impossible transcendance, projection imaginaire d'un surmoi divinisé, dérisoire aveu de possessivité magique du tout, couronnement de l'odyssée solitaire d'une conscience ou secret espoir d'une révélation particulière, autant de dérives qui font que tant de chrétiens élevés dans la religiosité du “ Mon Dieu – Bon Dieu ” se sentent floués. Et pourtant, sans attendre les « maîtres du soupçon », la tradition mystique chrétienne avait stigmatisé cette impasse. Ainsi, Maître Eckhart peut dire : “ Je prie Dieu qu'il me libère de "Dieu " (1) et “ le plus élevé et le plus extrême à quoi l'homme puisse renoncer, c'est de renoncer à Dieu pour Dieu ” (2). D'une façon plus radicale, Jean de la Croix exprime la “ folie ” de cette voie. Commentant ce premier verset de l'épître aux Hébreux : « Ce que souvent et de bien des manières Dieu a dit autrefois à nos pères par les prophètes, dernièrement, de nos jours, il nous l’a dit en une seule fois par son fils » il écrit : “ L'Apôtre nous donne à entendre par là que Dieu est devenu comme muet et n'a plus rien à dire, parce que ce qu'il disait auparavant en partie par les prophètes, il l'a dit totalement en donnant son Fils qui est toute sa Parole. En conséquence celui qui maintenant voudrait interroger Dieu ou qui demanderait soit une vision, soit une révélation, non seulement commettrait une absurdité, mais ferait injure à Dieu, parce qu’il cesserait de fixer les yeux sur le Christ et voudrait quelque chose d’autre ou de nouveau ” (3).
“ Notre Dieu ” évoque les identités collectives qui se sont projetées sur cette expression. L'histoire est remplie de massacres opérés au nom de “ notre Dieu ”. “ Catholique et français toujours ”, disait le vieux cantique ; “ Gott mit uns ” figurait sur le ceinturon des soldats nazis ; “ In God we trust ” proclame le roi dollar ; et le pontife de l’église orthodoxe russe a institué cette prière liturgique à propos de la guerre d’Ukraine : « Voici que la bataille est engagée contre la sainte Rus’ pour diviser un peuple indivis. Lève-toi, ô Dieu de la force, afin de le secourir et accorde-nous la victoire par ta puissance » (4). Les pouvoirs ont toujours cherché dans l'identité du dieu local la justification à leur paranoïa.
Enfin, l'expression de la prière enseignée par le Christ n'est pas “ mon Père ”, mais “ notre Père ”. Au moment où est affirmé que la relation à Dieu, c'est la conscience d'être fils, la prière interdit une aristocratie de la filiation qui séparerait les “ élus ” des autres. L'attitude spirituelle juste, évitant l'écueil idolâtre, réside dans l'affirmation conjointe de la filiation et de la fraternité universelles. Affirmer l'une sans l’autre conduit à deux impasses : celle qui tente de réaliser la fraternité universelle en faisant l’impasse sur la filiation, et celle qui cherche à fuir les remous du siècle pour vivre une recherche spirituelle.
Le message pascal que le Christ transmet à Marie-Madeleine est lumineux : “ Va trouver mes frères et dis-leur : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu " (Jn 20, 17). Il n'est plus possible d'isoler “ mon Dieu ” de “ notre Père ”. Et dès lors, en christianisme, il serait idolâtre que la recherche spirituelle découverte par le Christ sous le mode de la filiation ne se vive pas dans la fraternité universelle des fils d'un même père. Ce Dieu défini comme « Notre Père » n’est pas le garde-fou des institutions religieuses, mais celui qui ne cesse de nous inviter à être des « fils », c’est à dire des vivants itinérants.
Dans son ouvrage intitulé Dieu, un itinéraire, l’écrivain Régis Debray écrit ceci : « Un Dieu pastoral est en tout cas un Dieu-mouvement, pour qui le déplacement est plus qu’un entre-deux. Le temps-distance a une substance. Un saint personnage est un ambulant par destination ; Jésus, la Vie et la Voie ; son adepte, « un étranger soupirant dans sa marche » (Saint Augustin) et Dieu est « un chemin à vivre », interminable. « Dieu est mon horizon, dit le chrétien, jamais ma proie ». Homo viator et juif errant disent que le passage a encore plus de génie que le lieu. Cela fait un passeur qui n’en finit pas de passer, tel Abraham ou Moïse. (…) Anaxagore disait : « l’homme pense parce qu’il a une main ». Ajoutons : et il croit parce qu’il a deux pieds. Croire, c’est aller. Si nos sciences sont filles de la position assise, nos mystiques s’engendrent dans la marche » (5).
Comme d’exprime magnifiquement le philosophe Maurice Blondel, « penser à Dieu est une action » : « Au moment où l’on semble toucher Dieu par un trait de pensée, il échappe, si on ne le garde, si on ne le cherche par l’action. Son immobilité ne peut être visée comme un tout fixe que par un perpétuel mouvement. Partout où l’on reste, il n’est pas ; partout où l’on marche, il est. C’est une nécessité de passer toujours outre, parce que toujours il est au-delà. Sitôt qu’on ne s’en étonne plus comme d’une inexprimable nouveauté et qu’on le regarde du dehors comme une matière de connaissance ou une simple occasion d’étude spéculative sans jeunesse de cœur ni inquiétude d’amour, c’en est fait, l’on n’a plus dans les mains que fantôme et idole. Tout ce qu’on a vu et senti de lui n’est qu’un moyen d’aller plus avant ; c’est une route, l’on ne s’y arrête donc pas, sinon ce n’est plus une route. Penser à Dieu est une action » (6).
Bernard Ginisty
1. Maître Eckhart (1260-1328), Sermons, tome II, éditions du Seuil 1978, p. 148.
2. Maître Eckhart, Sermons, tome I, éditions du Seuil 1974, p. 122.
3. Jean de la Croix (1542-1591), La montée au Carmel, Livre 2, chapitre 22 in Œuvres complètes, éditions du Cerf 1990, page 735. Il est à noter que ce texte a été repris dans le catéchisme officiel de l’Église catholique, § 65.
4. Cité par Jean-François Colissimo dans un article du journal La Croix du 22 mai 2023 intitulé : En Russie, la chasse aux voix dissidentes fait rage dans l’Église.
5. Régis Debray, Dieu, un itinéraire, éditions Odile Jacob 2001, page 70.
6. Maurice Blondel (1861-1949), l’Action de 1893, page 352.