« Seules ont de la valeur les pensées venues en marchant »
« Seules ont de la valeur les pensées venues en marchant » (1).
Le grand philosophe et théologien suisse que fut Hans Urs von Balthasar déplorait la tendance de certains esprits à réduire les problèmes les plus fondamentaux de l’humanité « comme s’il leur était proposé un sujet de concours de mathématiques ». Et il ajoutait : « Devant certaines « solutions », on serait tenté de dire : « Dommage ! C’était un beau problème » (2).
Il est vrai qu’une certaine pédagogie nous a habitués à chercher rapidement les bonnes réponses avant d’avoir médité suffisamment les interrogations. S’agissant des questions touchant au sens de la vie, à la recherche spirituelle, aux relations entre les personnes, l’expérience montre qu’il est important de les habiter longtemps pour qu’elles travaillent en nous, avant de se précipiter pour donner les prétendues définitives bonnes solutions. Le travail d’une vie ne se réduit pas à une récitation scolaire ou aux bonnes réponses à des jeux télévisés.
Toute interrogation fissure le champ clos de notre confort intellectuel et spirituel dans lequel nous sommes toujours tentés de nous enfermer. Et avant de colmater rapidement ces brèches ouvertes dans nos trop faciles certitudes, il est important de se laisser apprivoiser par ces mises en question. Ainsi, on découvrira qu’il s’agit moins de remettre une bonne copie ou d’engranger des réponses définitives, que de se mettre en route. En effet, chaque étape de notre recherche conduit à la découverte de nouveaux horizons qui sont aussi de nouvelles questions. S’ouvrir à la relation avec Dieu et avec les autres comporte toujours des risques. Aussi, la tentation est grande de coloniser notre avenir à priori de peur « qu’il ne nous arrive quelque chose ». Combien de désastres personnels ou collectifs ont été causés par cette prétention d’enclore nos histoires ou celles des peuples dans des systèmes a priori ! Or, notre grande chance est « qu’il nous arrive » des événements, des relations, des émotions, des pensées qui nous surprennent et que nous n’avions pas prévus. C’est le sens du mot Évangile : une bonne nouvelle qui nous transforme et nous met en route, et non une idéologie qui conforte nos acquis et nos installations.
Nos sociétés sont en deuil des certitudes que les grands prêtres des totalitarismes racistes, communistes ou ultralibéraux ont distillées tout au long du XXe siècle. Dans cette crise surgissent des appels au « religieux » ou au « spirituel » comme valeurs « refuges ». Or, ce n’est pas de refuges dont l’homme a besoin, mais de cette seconde naissance dont ne cessent de parler les grands mystiques de toutes les religions.
Notre vie ne saurait se réduire à des travaux pratiques dictés par des experts ou des « maîtres spirituels ». Elle est tissée d’interrogations, de rencontres, de peurs et de joies, d’ennuis et de découvertes. Elle ne se déroule jamais selon ces fameux « plans de vie » ou « plans de carrière » qu’on m’incitait à construire dans ma jeunesse. Sa richesse n’est pas constituée des bonnes réponses que nous capitaliserions pour traverser l’existence, mais de notre capacité à rester éveillé aux questions qui nous habitent. C’est en restant veilleur, même et surtout dans nos nuits, que nous serons disponibles pour accueillir ce qui nous arrive comme une grâce.
Cette « grâce », comme l’exprime avec beaucoup de justesse le philosophe libanais René Habachi est toujours offerte, mais se heurte à nos fermetures, nos peurs, nos prétentions. « Je ne savais pas encore que la grâce n’est pas une force extérieure se greffant du dehors, mais une source surgissant du dedans de la liberté, quand celle-ci enfin se décrispe et se détache de ses adhérences. Alors monte le flot d’une vie plus intérieure que la vie. Pas plus que, sur le plan spéculatif, je n’avais pris conscience de l’erreur d’opposer philosophie et révélation, raison et foi, comme s’il y avait inexorablement un problème de frontières, comme s’il fallait arpenter les espaces de la raison pour buter sur leurs limites et reconnaître, dans l’humiliation, la fatalité d’une foi aveuglée par son objet. Je sais, aujourd’hui, qu’il n’y a pas de domaine réservé à la philosophie ou à la théologie, mais que, la raison étant un rétrécissement de la révélation, comme la liberté est un rétrécissement de la grâce – et peut-être que l’instinct, à son tour, n’est qu’un étranglement de la liberté – Dieu n’est pas à chercher à l’extérieur comme un Être étranger, mais au dedans comme en attente de dévoilement (...)
La philosophie est enveloppée par la théologie comme l’univers baigne dans la grâce : c’est la fermeture de la raison sur elle-même, c’est le repliement de la liberté sur elle-même qui dressent des limites artificielles se durcissant alors en barrages, provoquant en fait des discontinuités » (3).
Bernard Ginisty
- Friedrich NIETZSCHE (1844-1900) : Crépuscule des idoles, Maximes et Flèches n° 34 in Œuvres complètes, éditions Flammarion, page 2232. Le texte complet de la maxime est : « On ne peut penser et écrire qu’assis (G. Flaubert) – Ton compte est bon, nihiliste ! Rester vissé à sa chaise, voilà justement le péché contre le saint esprit. Seules ont de la valeur les pensées venues en marchant ».
- Hans URS VON BALTHASAR (1905-1988) : Grains de blé, éditions Arfuyen Paris 2003, page 67.
- René HABACHI (1915-2003) : Théophanie de la gratuité, philosophie intempestive, éditions Anne Vigier, Québec 1986 pages 94-95. René Habachi est un philosophe libanais. Il a été professeur dans plusieurs universités libanaises. Il a occupé à Paris le poste de directeur du département de philosophie à l’Unesco. Ami d’Emmanuel Mounier, de Maurice Zundel et de Teilhard de Chardin, il tente une réconciliation entre la pensée orientale et la pensée occidentale dans une ligne de fidélité méditerranéenne.