Mine et l’enfant-Jésus
Nous sommes un 24 décembre de l’An… Par une nuit de ténèbres où le vent souffle avec rage, une chatte se traîne de trottoirs en trottoirs, de murs qui limitent les jardins aux haies où elle se dissimule, cherchant de la nourriture, ou un lieu pour dormir. Efflanquée, affamée, son gros ventre remplie de chatons touche terre, elle va mettre bas. Une bourrasque de mistral glacial l’enveloppe, elle tremble de tous son corps, son pelage pareil à un tapis élimé ne la protège plus. Obstinément elle avance, elle veut retrouver la maison où quelques jours auparavant elle avait trouvé refuge et où, pour une fois, une femme loin de lui lancer des pierres, avec attention, lui avait porté de la nourriture et de l’eau. Devenue méfiante par l’expérience de tant d’années de survie dans la misère, elle avait attendu que la femme disparaisse pour s’approcher de la nourriture. Mais ce soir elle veut la retrouver, guidée par son intuition, galvanisée par sa détresse, elle cherche à échapper à une mort certaine, postée en embuscade. Cette fois elle en est sûre c’est bien le jardin et la maison, elle ramasse ses dernières forces et gravit avec peine quelques marches d’escaliers. Elle débouche sur une grande terrasse et tombe à terre, du sang se répand sur le sol avec deux formes qui glissent entre ses pattes arrières. Elle n’arrive plus à se relever, elle se sent partir mais incapable de bouger, elle reste là paralysée, les yeux fixés sur la porte de la véranda.
Myriam se levait toujours tôt, la nuit de noël n’était pas encore finie qu’elle ouvre la porte de la véranda, le spectacle lui cause un choc : une chatte la regarde sans bouger avec deux petites formes inertes contre son abdomen, elle se meurt sous les bourrasques d’un Mistral glacial et vicieux. En une seconde, elle se revoit arrivant dans ce port de Marseille, fuyant le Liban et la guerre civile, avec Hakim son époux, ses deux enfants et enceinte du troisième : si des personnes charitables n’avaient pas ouvert leurs foyers elle aurait comme cette chatte accouchée sur le trottoir. Avant même de mûrir une décision, elle passe aux actes, se saisit d’une grande corbeille, la tapisse d’un plaid et soulève la chatte et ses deux petits pour les poser avec douceur dans le fond de la corbeille. Elle transporte le tout à l’intérieur de la véranda, à l’abri du vent. Elle pose un peu de nourriture et de l’eau dans un angle de la pièce, bien en vue et laisse entre-ouverte la porte sur le jardin pour permettre à la chatte d’aller et venir. Dans le même temps, elle la rassure : « ne t’inquiètes pas Mine ! (Spontanément elle lui avait donné ce nom) ça va aller, ici personne ne te chassera ni te fera du mal ! » La bête épuisée, acquiesce du regard et clôt ses yeux, elle bascule dans l’abîme d’un profond sommeil. Pendant trois jours Myriam n’observe aucun signe de vie de la chatte toujours endormie et des deux petits invisibles dans la fourrure de leur mère. A la fin du troisième jour Myriam remarque que la nourriture disparaît, et il lui semble apercevoir des petites pointes d’oreilles sous l’abdomen maternel. Les jours qui suivent confirment la vitalité du trio avec des chatons accrochés aux mamelles d’une mère qui les veille jalousement.
Désormais toute la famille, est au courant, et tous se succèdent pour observer les survivants, mais dès que les enfants ou le mari s’approchent de trop près Mine bondit, toutes griffes dehors, seule Myriam détient le privilège de poser ses mains sur les bêtes, de prendre les chatons, le temps de rendre plus douillet le nid par une veste polaire car le froid augmente. Les semaines passent et tous ravis, assistent à la métamorphose des chatons, un mâle et une ravissante femelle qui de jours en jours augmentent leurs performances : escalader les parois de la corbeille en bois, chuter sur le carrelage de la véranda, disparaître sous les meubles, découvrir le jardin en jouant à cache-cache et… En quelques mois grimper aux arbres. Mine se révèle une mère exemplaire et si les enfants prennent des frayeurs à chaque disparition des chatons, Mine sait toujours où ils se trouvent pour aller les chercher et les ramener fermement au bercail.
Que dire de plus ? Les années passent et Mine vous ne pourriez la reconnaître, devenue propriétaire elle a beaucoup grossie et son pelage magnifique s’est tellement développé qu’elle ressemble à un ours ! Si je vous le dis ! Mais avant de nous séparer, je vous signale un comportement extraordinaire de sa part et qui se répète tous les 24 Décembre. Au moment de Noël quand Myriam amène l’enfant Jésus pour le déposer sur son petit lit de paille, Mine en dépit de sa corpulence, se glisse dans la crèche, elle s’étale à proximité de l’enfant-Jésus, juste ce qu’il faut, pour que sa fourrure, chaude, douce, soyeuse recouvre le corps du nouveau-né. Après le miracle qu’il a accompli pour elle, et ses deux chatons, les sauvant d’une agonie effroyable et les confiant à une famille aimante, il ne manquerait plus qu’il prenne froid ?!
Si parfois les êtres humains oublient le don reçu, les bêtes, elles, n’oublient jamais, et Mine, vaillante, fidèle, toute la nuit de Noël protège le nouveau-né.
Christiane Giraud-Barra
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