Poutine et les fins de la guerre en Ukraine ?
À Gérard Midonio
Le défilé militaire du 9 mai : la fin d’un récit national héroïque ?
Ce jour du 9 mai à la télévision le défilé militaire sur la Place Rouge du Kremlin n’est pas identique aux précédents : pas de char, pas de matériel de guerre, des invités sans personnalités notables comme le dit l’historienne Galia Ackerman « Même les fidèles ne sont pas venus » (1). Poutine arbore son faciès pâle et figé et le commentateur nous explique qu’il souffre de paranoïa sur le thème de son assassinat, ce qui l’oblige à vivre désormais dans un bunker ultra-sécurisé.
J’interromps ma lecture philosophique de Maurice Blondel où je lis que nos actes malgré la volonté qui les génère s’insèrent dans la profondeur d’un réel qui nous échappe, que Blondel qualifie de métaphysique. Je scrute le visage de Poutine, je lis Blondel (2) et soudain ses paroles m’illuminent : la paranoïa de Poutine est une preuve moins de folie que l’expression de ce qu’il a compris : La Russie, perd la guerre, sa guerre contre l’Ukraine. Comment l’immense Russie à la conquête d’un empire, portée par un nationalisme slave, dirigée d’une main de fer par son dictateur peut-elle échouer ? Se pourrait-il que la victoire échoue, sous nos yeux, dans ce défilé, écrasée sous les pas martiaux des soldats russes, aux sons de la musique militaire ?
Cheminons dans la profondeur et la complexité d’un réel difficile à discerner, occulté qu’il est par la volonté d’un régime dictatorial qui a la prétention de le créer, de le façonner à sa guise et qui pour cela ne recule ni devant l’assassinat des personnes, ni devant l’extermination des peuples.
La politique de Poutine, à savoir la reconquête des territoires de l’ancienne U.R.S.S, couplée au nationalisme slave s’exprime dans la guerre, guerre de Tchétchénie, guerre de l’Ukraine. La société russe vit au rythme de la guerre, son potentiel productif est orienté par la guerre, ses relations internationales sont décidées par la guerre et son idéologie guerrière parachève l’unité nécessaire à ses projets d’expansion… Le défilé militaire contribue à l’entretien d’un récit national héroïque d’une Russie toujours aux prises avec ses ennemis depuis la seconde guerre mondiale mais aujourd’hui ce récit ne serait-il pas pris en défaut de victoire et soulignerait-il la fin de la prestigieuse « Armée Rouge » ? (3) L’Ukraine résiste, regagne du terrain sur les forces russes et pilonne Moscou avec ses drones au point que Zelenski avec son sang-froid et son humour s’est permis « d’autoriser le défilé du 9 mai ».
La fin de l’Armée Rouge ?
Qu’est-ce qui peut enrayer la volonté russe, l’union entre la volonté du tyran, les moyens répressifs de son régime et la force d’une armée qui au début de ce conflit était qualifiée de « la plus grande armée du monde », tant par le nombre de ses combattants que par sa puissance de destruction ? Maurice Blondel nous oriente, n’oubliez pas l’infini, l’infini du monde, l’action volontaire ne suffit pas pour obtenir ce que je veux, une fois que j’ai agi mon action m’échappe pour s’insérer dans la complexité du réel, dans la complexité d’un monde que je ne maîtrise pas où je me confronte aux désirs et aux volontés d’autrui. Si Vladimir Poutine disqualifie l’ennemi, espèce de sous-hommes, méprisables, dont on n’a pas à tenir compte, juste bons à être éliminés, l’armée ukrainienne montrent dans les faits que les sous-hommes sont des guerriers redoutables, astucieux, inventifs d’une technologie qui renouvelle les armes (4) mais aussi solidaires dans l’amour de leur patrie et animés d’un idéal : devenir européens. Ils en payent le prix par leurs morts, par leurs mutilés mais aussi par la capacité à se réformer pour intégrer les critères de l’Europe notamment en matière de corruption.
Ce qui est loin d’être le cas pour l’armée russe ! L’idéologie totalitaire interdit la critique, toutes les formes de critiques mais elle se cogne au réel. Comment gagner la guerre contre l’Ukraine avec une armée rongée par une corruption endémique ? Poutine a bien essayé de réformer son armée mais sa volonté glisse sur « les bonnes habitudes », quand le budget de la réforme afflue, il est soumis à des prélèvements du haut en bas de la hiérarchie militaire et quand ce qu’il en reste arrive sur le terrain l’armée ne peut même plus payer les uniformes et les armes des recrues ! À cela s’ajoute le refus des peuples russes de participer à la guerre, refus qui s’amplifie au fil des années avec le retour des cercueils aux pays. Le régime a beau refuser de communiquer le chiffre de ses pertes humaines (en centaine de milliers), il est obligé de recruter jusqu’à des africains, pour aligner de « la chair à canons », mais tout finit par se savoir y compris dans des pays « vassalisés » par la Russie. (5)
La fin de l’opération spéciale ou une guerre de trop ?
Comme Alexeï Navalny était l’opposant assassiné de trop, l’Ukraine est-elle la guerre de trop ? Le « trop » indique que les conséquences des actes de Poutine se retournent contre lui : le meurtre de Nalvany a fourni à l’opposition russe une icône qui brave le tyran, le rire d’AlexeÏ Nalvany résonne désormais dans un espace russe éternel qui se moque du bunker ultra-sécurisé ; « l’opération militaire spéciale » défensive contre l’Ukraine se démasque comme une guerre d’extermination autant des combattants russes que de l’ennemi ukrainien.
La hiérarchie militaire russe et son encadrement d’officiers se caractérisent par un total mépris de la vie de ses hommes et cela ne date pas du communisme mais remonte à l’époque impériale. Non seulement la Russie perd la guerre mais elle risque d’y perdre son unité politique ET territoriale. Avec la fin de la dictature de Poutine, les commentateurs politiques craignent l’implosion de l’immense Russie, le plus vaste pays du monde (17.075.400 km2) en une pluralité d’espaces-nations centrés sur des ethnies, peuples, cultures slaves et non-slaves, qui créeraient les conditions d’un chaos politique dans cette région du monde qui s’étend du Nord-Est de l’Europe à la Sibérie.
L’échec militaire d’une dictature signe en règle générale la fin du dictateur, soit il est arrêté et jugé soit il est assassiné par son entourage qui élimine quelqu’un devenu gênant… Allons-nous pleurer sur le pathétique de la situation de Vladimir Poutine ? Malgré nos sentiments chrétiens laissons-le tomber dans la fosse qu’il a lui-même creusée, pour nous intéresser aux vivants. Tournons-nous vers les vainqueurs, les ukrainiens, les vivants et les morts d’Ukraine qui résistent à l’anéantissement, qui ont su vaincre la malédiction du souvenir ancré dans la mémoire collective de l’Holodomor, la terrible famine voulue et appliquée par Staline (6). Et nous-mêmes soyons humbles, n’avons-nous pas besoin dans nos démocraties fatiguées, de citoyens courageux, inventifs, opiniâtres qui ont foi dans leurs pays, foi dans l’unité européenne car sa pluralité exclut la tyrannie de l’Un ?
Christiane Giraud-Barra
(1) Galia Ackerman, TF1 9 mai 2026.
(2) Maurice Blondel, L’Action (1893), ed. PUF 2013.
(3) Elodie Falco, « Une paix trop risquée ? Comment la Russie s’est retrouvée piégée par sa propre guerre », revue Geo, 23 février 2026 : « Pendant la seconde guerre mondiale, l’Armée Rouge avait parcouru 1600 km entre Moscou et Berlin, en comparaison les soldats russes du Donetsk n’ont avancé que de 60km depuis 2022. »
(4) Les drones, nouvelles armes à bas coût ont modifié les tactiques de la guerre et les Ukrainiens n’arrêtent pas de les perfectionner au point que désormais toutes les armées du monde veulent en posséder.
(5) « L’Afrique du mirage russe au cercueil », Franc-Tireur n° 234, 6 mai 2026.
(6) L’Holodomor a tué 4 millions d’Ukrainiens entre 1931 et 1933.