« Choses vues (ou entendues) n° 35 : « Ils sont venus, ils sont tous là »

Publié le par Garrigues et Sentiers

À considérer la scène politique de la France d’aujourd’hui, verrouillée sur 2027, on serait tenté de s’écrier, comme Madame de Sévigné à l’annonce du mariage de la Grande Mademoiselle (lettre du 15 décembre 1670) : « Je men vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu’à aujourdhui, la plus brillante, la plus digne denvie… » : ils sont déjà une vingtaine se pressant à l’entrée, d’autres s’y préparent !

Ça ne vous étonne pas ce prurit présidentiel ? Qu’est-ce qui anime les candidats ? Pourquoi vouloir une charge dont ils soulignent, une fois qu’ils y sont parvenus, qu’elle est lourde ? Sans doute sont-ils officiellement menés, voire tourmentés par le souci du « Bien public ». On ne peut croire, en effet, qu’ils n’attendent impatiemment le poste que pour avoir la satisfaction d’être appelés « Monsieur le Président » ou « Madame la Présidente », et de figurer sur les photos officielles des rencontres internationales. On ne peut pas davantage les soupçonner de convoiter des avantages matériels (dont les « ors de la République »), car ceux-ci sont souvent accompagnés de contraintes, ne serait-ce qu’un état de « représentation » permanente. Et la présidence de la République rapporte moins, financièrement parlant, qu’une bonne place de PDG dans une société du CAC40. En outre, on n’est plus tout à fait dans un de ces régimes bananiers où s’installent, dans de fructueux emplois plus ou moins fictifs, les amis ou des membres de la famille parfois difficiles à caser.     Alors ?

Ce qui étonne le plus, ce qui étonne vraiment, c’est que ces personnes, respectables, parfois compétentes dans un domaine, s’estiment a priori capables de diriger un pays de soixante-huit millions de « sujets » (« sans compter les sujets de mécontentement», comme le constatait déjà, en 1868, le journaliste Henri Rochefort, dans le premier numéro de La Lanterne).

Certes, beaucoup de candidats profitent d’une formation sur le tas, généralement graduée successivement en : conseil municipal, départemental, régional, puis la Chambre des députés (ou pour les plus heureux le Sénat) et enfin un ministère, où le miracle de la polyvalence s’accomplit. Omni-compétents, ils peuvent assumer successivement (ordre donné à titre d’exemple, mais dont la fantaisie est bien plus inventive) : la Santé, l’Éducation, les Affaires étrangères ou… l’Outre-mer… Remarquons que le passage au poste de premier ministre peut être un atout capital dans une perspective présidentielle. Les plus scolairement brillants passent par l’ENA, censée former (jusqu’en 2021, après c’est l’INSP) les hauts fonctionnaires, entre autres pour des emplois touchant aux finances, au budget, au Trésor. Mais l’expérience a montré que ça ne suffisait pas toujours à éviter une dette publique abyssale.

Pour l’« à-venir » immédiat, attendons les programmes qui devraient exposer quelle politique les potentiels présidents mèneraient avec application et rigueur (« si je mens je vais en enfer » ?), au cas où ils seraient élus.

Les médias soulignent souvent la désaffection d’une partie des Français à l’égard de la politique. Les absents à ses débats et aux votes ont tort, car elle se fera sans eux. Mais les découragent des promesses correspondant trop souvent à des thèmes majeurs et mobilisateurs, mais dans la confusion et souvent sans suites. Le citoyen se perd dans les contradictions (dépenser moins en multipliant les dépenses, par exemple), les blocages partisans, et surtout la non-réalisation des réformes jugées pourtant indispensables et urgentes. Peut-être est-ce ce qui retient une majorité d’élus de reconnaître les votes blancs parmi les « suffrages exprimés ». Ils préfèrent les abstentions, dont on peut laisser penser qu’elles sont moins significatives d’un refus citoyen de l’état présent d’une vie politique médiocre et avec peu d’avenir, mais le seul résultat d’un tropisme halieutique.

Point n’est besoin de réussir pour persévérer. Votons donc. Pour qui ? Ce devrait être l’objet de « Ils sont venus… Le retour »

Marc Delîle

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