« Choses vues (ou entendues) » 39 : Et si on en parlait vraiment une fois pour toutes ?
G&S a publié un certain nombre d’articles sur l’immigration, ils constituent comme un embryon de dossier sur cette question vitale et, comme on le constate journellement : disruptive. La chronique « Choses vues » voudrait y contribuer modestement, sans prétendre proposer de solutions, mais en posant naïvement quelques questions, pratiques et récurrentes, soulevées par la venue de ces « estrangers du dehors ».
S’il est un sujet « chaud » et rabâché dans notre débat politique, c’est bien l’immigration. On peut s’attendre, sans risquer d’être contredit par les faits, que ce sera (c’est déjà) un thème majeur dans les promesses et les controverses de la prochaine campagne présidentielle. Face à face, souvent violemment, ceux qui nient qu’elle puisse poser des problèmes spécifiques : politiques, économiques, sociaux, culturels…, et voudraient une entrée libre et généreuse des migrants poussés par un contexte politique ou économique menaçant dans leur pays d’origine. À l’opposé, ceux qui nient que l’immigration soit une réalité inéluctable – comme le furent les migrations de peuples à travers les siècles – qu’il vaudrait mieux gérer que subir, surtout quand elle apparait indispensable pour fournir une main d’œuvre aux métiers que les autochtones ne veulent plus assumer.
D’arguments de mauvaise foi aux invectives, on n’avance guère. Et les débats pré-électoraux empêcheront tout « raisonnement rationnel » et dépassionné pour tenter de résoudre cet insoluble problème.
D’un côté, on avance des principes : liberté de circulation, accueil inspiré par une idéologie (fraternité universelle ou « charité », par exemple) ; à l’inverse, la crainte d’une « submersion » de la population locale, des bouleversement culturels prévisibles, le coût de l’accueil etc.
D’un autre côté, nécessité de mettre fin aux hypocrisies. Les immigrés sont là, bien accueillis comme travailleurs par une partie du patronat (1), à la condition implicite, semble-t-il, qu’ils restent clandestins, donc contraints d’accepter des conditions de travail inconfortables et parfois hors droits. Une préoccupation et même un scandale pour les partisans d’un développement juste et durable du « bien commun » universel : ces élites (ingénieurs, médecins…) que l’on attire depuis les pays en voie de développement en en privant du même coup leurs communautés d’origine.
Est-il impensable d’avoir un débat sans a priori et serein, pour reprendre un à un les problèmes posés (ou non) par des arrivées jugées massives par certains, presque anecdotiques pour d’autres, mais occasion d’affrontements en termes parfois brutaux.
Première mesure pour en contrôler le flux, puisque celui-ci représente le premier argument des opposants à l’immigration : prévenir les clandestins, candidats potentiels à une venue dans notre pays, qu’entrés illégalement, ils ne pourraient jamais être acceptés, ce qui pourrait diminuer leur nombre. Difficulté d’en tenir le fichier au niveau national. À l’inverse, il est indispensable que l’organisme chargé de les renvoyer soit cohérent dans ses arguments, humain devant des cas particuliers dramatiques, et rapide dans ses conclusions. Il est cruel et contre-productif de laisser longtemps une personne dans une situation précaire et indéterminée.
Les immigrés agréés, « officiels » en quelque sorte, devront être assurés qu’on ne les reçoit pas à la sauvette pour les laisser tomber ensuite. Cela suppose un vrai plan d’accueil comportant : logements, travail (ils le font souvent déjà sans être déclarés), école pour les enfants, accueil réel dans les lieux de vie sociale, etc. Ce sera coûteux, mais impératif si l’on veut réussir une réelle intégration.
Au fond, quelles sont les questions préalables sur lesquelles on ne pourrait transiger ?
- Si l’on considère qu’une « assimilation » totale des nouveaux venus n’est probablement pas possible ni même souhaitable, tant les différences ethno-culturelles sont importantes, parfois contradictoires, et si l’on refuse une nation à la population éclatée, reste indispensable une intégration, c’est à dire que les migrants se veuillent et puissent se sentir appartenir à cette nation. Pour qu’elle réussisse, il faut bien que la demande soit véritablement désirée et acceptée, étant acquis que ces nouveaux venus gardent un lien avec leur culture initiale. Cela prendra probablement quelques années, au moins une ou deux générations. C’est possible. L’exemple des 4 à 500.000 arméniens, réfugiés ou nés en France, fidèles à leur histoire mais parfaitement intégrés, en témoigne.
- Ce point éclairci, vient la question névralgique du nombre de nouveaux venus accueillis : quotas généreux ou pessimistes ? Qui en décidera : les employeurs ? Ce serait oublier les migrants politiques ou poussés par la faim, et bientôt les réfugiés climatiques. L’État ? Mais sur quels critères objectifs ? La part de budget qu’il voudra bien consacrer à ce problème ? Dans tous les cas, ne jamais oublier qu'il s’agit de respecter leur dignité d’êtres humains, avec le cas particulier des « demandeurs d’asile. »
- Il parait indispensable que les nouveaux venus, s’ils ne sont pas francophones, le deviennent rapidement, afin que leurs communications avec les autochtones soient facilitées et pour ne pas favoriser un « séparatisme » de fait. Il faut donc impérativement prévoir de nombreux enseignants de français pour « grands commençants », bénévoles ou rétribués, et un cadre matériel adéquat.
- Le niveau culturel des arrivants est un autre facteur important. Entre l’ingénieur ou le médecin et le rural analphabète, les conditions d’installation risquent d’être différentes si l’on veut être équitable.
- La France se dépeuple, en particulier dans les zones rurales. Des villages fantômes se multiplient. Pourquoi ne pas inviter prioritairement les nouveaux venus à se diriger vers les zones désertifiées à repeupler, plutôt que de s’agglutiner sans grand espoir dans les banlieues citadines ? Cette dispersion permettrait, de répartir les charges financières et pratiques inhérentes et, en même temps, de diminuer la pression psychologique, vraie ou provoquée, en tous cas souvent ressentie, sur les résidents « de souche ». Cette voie serait, comme on dit, « gagnant-gagnant », et permettrait d’avancer au-delà d’une situation difficile et conflictuelle.
- Question épineuse : l’Islam étant actuellement la religion la plus pratiquée par les immigrés, et son droit souvent contradictoire avec le droit civil français, peut être une source de contentieux ou au moins de frictions, il serait bon que l’État puisse compter, pour gérer des problèmes éventuels, avec lui, sur des interlocuteurs agréés à la fois par les arrivants, par leurs coreligionnaires déjà installés, et par les autorités de la République, comme c’est le cas pour les Chrétiens ou les Juifs. On sait que toutes les tentatives, sincères ou non, menées en ce sens depuis des décennies, ont échoué pour des raisons diverses, dont l’influence de pays étrangers (Algérie, Maroc, Turquie etc.) en lien avec telle ou telle nationalité originelle des migrants ou d’anciens migrants, leurs anciens ressortissants, et parfois en désaccord entre eux.
- Réapparait, à ce sujet, l’éternelle question du voile. On a tout dit à ce sujet et les arguments qui se contredisent peuvent paraître séparément justes. Certes, il est conforme à la liberté de conscience de pouvoir porter un voile si on le désire. Mais la pression de la famille ou de l’environnement peut contraindre une femme à le porter malgré elle. Interviewer une Afghane à ce sujet pourrait être éclairant. La confusion des termes employés dans le débat est symptomatique : on parle tantôt de voile, tantôt de foulard. Dans le premier cas, il faudrait préciser. Entre une robe « enveloppante » et la burqa, il y a plus que des nuances.
On peut s’étonner, en revanche, du rejet du « foulard » par une partie de l’opinion publique politique. Elle aurait pu être un thème de négociation entre l’État et les autorités religieuses musulmanes, et se révéler une solution entre l’exigence de ce signe de « pudeur » pour celles-ci (et pourquoi ne concerne-t-elle que les femmes ?), et les nécessités de la vie sociale « à la française », tenant compte, en particulier, de cette hyper-sensibilité laïque qui existe de gauche à droite. En vérité, le voile « discrimine » celles qui le portent en exhibant et soulignant une différence revendiquée. En revanche, si le désir d’intégration est sincère, et sincère aussi le comportement religieux, l’emploi du foulard ne devrait pas être rejeté. Couvrant bien les cheveux, il est une coiffure traditionnelle, même en France. Nos grands-mères en portaient par tradition, pour se protéger du froid ou par coquetterie, et sans scandaliser le reste de la population, au contraire les « femmes en cheveux » laissaient peser sur elles le préjugé moral d’être de « mauvaise vie ».
Il reste évidemment beaucoup d’autres choses à dire et à délabyrinther pour embrasser tous les problèmes posés par l’arrivée importante d’étrangers dans un vieux pays lui-même plein d’habitudes et parfois de préjugés. Encore faut-il chercher à les résoudre vraiment, car on ne s’en débarrassera pas facilement. Alors parlons-en sérieusement, honnêtement et rapidement une bonne fois pour toutes (2).
Albert Olivier
(1) Ce sont parfois les mêmes qui, hors du cadre professionnel, dénoncent l’ « invasion. »
(2) Une idée, comme ça ! Et si on « conclavait » les candidats à la Présidence et quelques responsables politiques et religieux jusqu’à ce qu’ils trouvent comment sortir de ce marasme ?