Une voie d’eau métaphysique

Publié le par Garrigues et Sentiers

Une voie d’eau métaphysique

À la mémoire d’Eugène

Un absent qui manque : la mort d’Eugène

Dans mes fonctions associatives, je suis amenée à rencontrer de nombreux habitants qui apparaissent et souvent disparaissent. Eugène a débarqué un beau jour de Gréoux-les-Bains pour vivre dans notre quartier et c’est comme cela que nous nous sommes rencontrés, pendant deux années il a participé activement à notre vie d’habitants investis dans les défenses du quotidien. Un jour il disparaît et je n’y prend pas garde immédiatement : âgé, il souffre d’ennuis de santé, mais aussi chrétien engagé il se mobilise sur d’autres fronts : « Restos du cœur », gardien bénévole du sanctuaire de Notre-Dame de la Salette. Son absence se poursuit et sa serviabilité, sa gentillesse, sa présence me manquent : c’est une belle âme. Je lui envoie des mails, pas de réponse, je téléphone et le son du téléphone résonne bizarrement. Je m’inquiète, je demande à d’autres personnes mais… Rien ! Il me vient à l’idée de téléphoner au sanctuaire de la Salette pour demander s’il ne serait pas sur place et la réponse d’une religieuse au timbre de voix étonné me parvient : « Mais il est mort ! » Non seulement il est mort mais il repose désormais au cimetière de Gréoux-Les-Bains.

Le don du tableau

Des souvenirs affluent, j’avais remarqué avant sa disparition qu’il distribuait aux personnes autour de lui ses tableaux, car il peignait en amateur et un jour il m’avait dit : « Si cela te fait plaisir, je t’offre un tableau ? », et devant mon affirmation joyeuse « J’ai peint un canal si ça te dit ? », et c’est ainsi que j’ai accroché au mur de notre salon le tableau d’Eugène. Le canal ombragé et ses eaux tranquilles m’a émue, moins par ses qualités picturales que par le sens qu’il prenait pour moi.

J’ai cinq ans et dans mon pensionnat catholique je vais quotidiennement à la messe, ce n’est pas par ferveur chrétienne mais une obligation, d’ailleurs très souvent je m’y endors mais par contre que ce soit à l’aller ou au retour, dans le corridor qui précède la chapelle, je m’arrête toujours quelques instants devant un tableau suspendu au mur, il représente un canal ombragé bordant des eaux tranquilles et j’y discerne le sens du courant. Cette voie d’eau me questionne : où va-t-elle ? En imagination je marche sur ses berges mais très vite je m’arrête : dans quel sens aller ? Pour aller où ?

Le tableau d’Eugène se confond avec celui de mon enfance.

Une voie d’eau métaphysique

Eugène voulait retourner vivre à Gréoux, la mort le ramène dans un lieu qu’il aimait tant, en proximité de Manosque où vit un petit-fils qu’il chérissait. Je contemple notre tableau, je peux désormais marcher librement sur les berges du canal, j’ai résolu mon questionnement. Grâce à Eugène je sais où conduit cette voie d’eau, elle mène au terme de l’existence, elle me mènera au terme de mon existence. J’ai parcouru en compagnie de mon époux tant de voies d’eaux, le Petit Rhône, le Grand Rhône, toutes les branches fluviales du delta du Pô, puis sous la pression de l’âge et des capacités physiques que la navigation en kayak exige nous avons quitté ces environnements « magiques » de terres, de cieux et d’eaux mêlés. Renoncement que j’ai vécu comme une perte jusqu’au jour où j’ai eu le bonheur de croiser la route d’un vieux peintre, Eugène ! Étranges circonstances qui s’achèvent par un don inattendu : j’ai retrouvé une voie d’eau, une voie d’eau métaphysique qui me conduira à bon port.

Christiane Giraud Barra

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J
Quel bel hommage à Eugène, vous me rendez ce vieux peintre familier, Je regarderai autrement les canaux. Merci.<br /> Jean Verrier (St-Merry HLM)
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