« Vivre comme frère et sœur » : l’abstinence, incompréhension ou ingratitude ?

Publié le par Garrigues et Sentiers

L’article de Marcel Bernos Faut-il supprimer le mariage de la liste des sacrements ? nous apporte une réfutation, calme, posée, et qui a tout pour donner à penser qu’elle est sans appel. La réfutation de la gangue de préjugés, d’inventions et d’emprunts à des dévoiements de l’esprit humain, sous laquelle – hors quelques exceptions éclairées – le christianisme configuré et institutionnalisé par ses Églises a enfoui ce dont il était né : l’esprit et la pensée du Galiléen. Une gangue formée et épaissie sur des millénaires, et dont la pesanteur se lit notamment aujourd’hui dans l’incompréhensible et injustifiable exclusion des femmes de ce que le catholicisme désigne comme les ‘’ministères ordonnés’’, et de leurs fonctions annexes – et tout autant dans les raisons qui lui sont prêtées.

L’invention de ‘’pur’’ et de ‘’impur’’

Le point de départ de cette réfutation est donc le débat ouvert sur l’ordination d’hommes mariés (1) : une possibilité qui serait assujettie à la condition impérative que, dans le couple concerné, l’homme et la femme, sans se séparer, se soumettent à l’obligation « de vivre comme frère et sœur ». D’où la question qui vient immédiatement à l’esprit : pourquoi, Seigneur, faudrait-il que cet homme et cette femme cessent d’exprimer leur amour dans la relation charnelle où ils se sont unis ? Question qui n’attend pas longtemps sa réponse : parce que « l’acte sexuel est impur même entre gens légitimement mariés ».

En résulte que la « continence (est) exigée pour servir Dieu », une continence synonyme de ‘’pureté’’ : Marcel Bernos identifie ainsi le ressort mental qui crée de toute pièce le critère d’aptitude au ‘’service divin’’. Quant à l’exclusion des femmes de ce service, elle déborde de beaucoup le champ de l’acte sexuel puisque le féminin est jugé impur par nature : d’une impureté qui est irrévocablement liée aux menstruations et s’étend à l'accouchement. En toile de fond des interdits surabondants et des plus humiliants rituels de purification, se projette aussi la faute imputée à Ève, qui fait de la femme la source du péché.

L’association des menstruations à une image de répulsion – par ignorance ou déni du processus biologique amenant au don de la vie – façonne, et très probablement depuis la nuit des temps, la représentation d’une disqualification du féminin pour cause de souillure. Une représentation qui a pu tirer son invention des effrois ou des dégoûts, suscités par la vue du sang – et plus profondément de ce que la capacité au symbolique de notre espèce est allée puiser dans des sauvegardes primaires imprimées dans son cerveau archaïque pour en faire le matériau de sa relégation du féminin. Cette fabrication d’un corps ‘’souillé’’ appelait presque naturellement celle des notions de ‘’pur’’ et d’’impur’’, bâties sur des fautes ou des simplismes de traduction (et si pernicieusement névrotiques). Deux concepts que le monothéisme aurait dû invalider et anéantir : comment un Dieu reconnu comme unique et comme source du Bien aurait-il pu créer quoique ce fût d’impur ?

Le littéralisme : comment fabriquer des idoles avec des mots ?

L’opposition de la pureté et de l’impureté est pourtant censée avoir concouru à l’immense corpus de prescriptions auxquelles se réfère le judaïsme, dont celles qui, sous la codification de ‘’pureté familiale’’, régissent la séquence menstruelle, son avant et son après (2) : le nombre des intimations que l’homme et la femme ont à y respecter et la notification si minutieuse qui en est faite pour chaque clause particulière traitée, ont pu convaincre que résidait là pour les juifs l’un des sujets les plus essentiels parmi ceux traités dans les énoncés et les interprétations de la Loi.

Mais cette conviction, qui renvoie aux courants orthodoxistes du judaïsme, ne se comprend-elle pas comme entachée d’un tel littéralisme et d’une telle fixité qu’elle produit d’elle-même sa mise en examen ? Pour la simple raison que rien ne parait plus intrinsèquement étranger à l’intellection juive que l’interprétation qui s’arrête au premier degré et que l’immobilisme de la pensée. D’autres courants du judaïsme ont interprété cette codification dans un sens symbolique ou allégorique – ce qui pouvait s’accorder, entre autres ouvertures, à l’un des guides de l’approche des écrits : ‘’pour chaque verset, il est sept lectures’’. En est ressortie une émancipation où la textualisation initiale s’entendait comme une somme d’intimations archaïques, figées sur les enracinements de leur composition (puis de leurs traductions), dont la conservation n’aurait eu pour sens que de procurer la matière première de toutes leurs élévations exégétiques et, partant, de tous leurs dépassements spirituels à venir (3).

Qui a ajouté à la Parole que « l’acte sexuel est impur » ?

Ce qui appartient en propre au christianisme occidental, en tant que religion de pleine séparation d’avec le judaïsme, est d’avoir entouré d’une impureté de principe apodictique la relation sexuelle, en elle-même et en ses composantes. Comment ce flétrissement de ‘’l’acte de chair‘’, sa conjugaison avec l’état de péché, et sur le mode du péché le plus fustigé, ont-ils pu s’élaborer, se concevoir comme irréfutables et être érigés pour des millénaires en constituant de l’appartenance chrétienne ?

Sinon comme l’une des inventions greffées sur le message originel, ou l’un des emprunts faits à d’autres cultes, dont la validation est l’œuvre de l’appareil ecclésiastique qui prend le pouvoir à compter du IVe siècle et qui, dès Nicée I, s’investit de la légitimité de reconfigurer, par les dogmes et doctrines qu’il consacre, ce qui avait été transmis de l’enseignement du juif Jésus. Une reconfiguration qui ira, entre autres ajouts, à cet enseignement et autres séparations radicales d’avec les sources juives, de la conceptualisation trinitaire à l’énonciation terminale de l’Immaculée conception.

Passés les premiers siècles, et le foisonnement de leurs lectures interprétatives des restitutions tardives du legs de la Parole, les nombreuses communautés d’intellection et les multiples dissidences exégétiques – constituées pour une large part dans une mitoyenneté judéo-chrétienne – entrent dans un processus de marginalisation : leur élimination s’inscrira dans la volonté unitaire de l’Église qui fonde la nouvelle religion et en édicte le credo, et qui entame son interminable construction disciplinaire.

Une construction à laquelle appartient la réprobation de la sexualité, et son enracinement dans le discours prescriptif tant du catholicisme cléricalisé que du protestantisme conservateur. Avec l’illustration confondante qu’en donnait la direction médiévale des consciences, en enseignant que la recherche du plaisir dans l’acte de chair conjugal se positionnait comme un péché pire que l’adultère. La formulation se ferait sans doute aujourd’hui plus prudente, mais le fond de la pensée a-t-il vraiment significativement changé ?

Il suffit pourtant de relire la création de l’humain telle que la Genèse en transmet la figuration pour prendre toute la mesure de la séparation chrétienne d’avec l’éclairage biblique du sens de l’apparition d’une humanité sexuée. Un sens qui ressort d’une démonstration en trois actes : Dieu observe qu’il n’est pas bon que l’Adam premier, dont il est répété que « homme et femme il a été créé », reste seul ; il le sépare donc en deux êtres distincts, donnant vie à un homme et à une femme, et, en même temps, il répare cette séparation en offrant à ces deux créatures différenciées le moyen de se réunir à nouveau à chaque acte d’amour partagé. Le judaïsme reconnaîtra cette union en son accomplissement, signifié dans la chair, qui met en œuvre la transmission de la vie et la plus intime communion des âmes et des corps. Communion dont procède, dans toutes ses composantes et ses apports réciproques, le bien être promis au couple.

Tout n’était-il pas dit dans la Genèse ?

Résumer en à peine plus de trois lignes une intellection juive n’est pas seulement ce qu’il y a de plus téméraire : redisons que c’est toujours voué à être réducteur. Mais, ici, il importait d’abord de placer en leur opposition radicale les visions de la sexualisation respectivement portées par l’entendement juif qui exalte le récit de la Genèse, et par la sanctification de l’abstinence à laquelle n’a cessé d’œuvrer le ministère chrétien, en réduisant l’acte de chair à l’impureté qui entoure sa commission.

Une opposition où se lit – et peut-être plus clairement encore que dans les inventions dogmatiques de la théologie conciliaire chrétienne – le divorce entre un christianisme érigé en religion et sa source que cartographie le monothéisme juif. Parce que la séparation qui y intervient est exemplairement marquée, en tant que rupture de filiation, par un abandon de l’écrit biblique, et du plus signifiant en ce qu’il met en images l’apparition de l’Homme en deux créatures sexuées porteuses de la même vocation : celle d’insuffler l’esprit d’amour, et de l’inscrire en actes d’amour, dans un monde où l’attachement et l’affection existaient déjà dans les espèces animales, mais où notre espèce reçoit la mission de faire de cet amour, dans ses formes et expressions multiples, le fil conducteur du vivant jusqu’à la consommation des siècles.

Ce qui interpelle les constructions humaines des prohibitions attachées à la chair, qui ont en commun que leurs auteurs les ont édifiées pour attribuer à Dieu des injonctions et des interdits qu’ils tiraient inlassablement des désordres de leur appréhension mentale de l’existant et du vécu de la sexualité. L’interpellation leur oppose le cheminement spirituel dessiné dans la rédaction de la Genèse pour ouvrir tous les couples au discernement de la raison d’être du don d’amour. Pour les mener à la grâce indépassable de pouvoir intimement ressentir la bénédiction de ne plus former qu’une seule chair, et d’atteindre, dans cette expérience indicible vécue en un instant, l’aperçu d’une conscience de leur fusion dans un même être. Une fusion où la chronologie biblique de la création humaine s’inverse juste le temps de rendre au désir et au plaisir leur vocation : mener les deux êtres qui s’unissent à une réintégration amoureuse, intermittente et fugitive, dans une image du premier Adam.

« …et ils seront une [même] chair »

Citer, là encore, la Genèse, et après avoir plaidé que l’acte de chair est un don du Créateur, n’est-ce pas répondre à la question, si adroitement subversive, de Marcel Bernos qui fait le titre à son article : ‘’Faut-il supprimer le mariage de la liste des sacrements ? ‘’. Et par un « oui » que ne suspend aucune hésitation. Parce qu’au plus lointain de notre connaissance, Genèse 2 nous a appris que le mariage existe du seul attachement que se portent les futurs époux et qui, à la joie de Dieu, s’épanouit entre eux : « … l'homme (…) s'attachera à sa femme, et ils deviendront une seule chair ».

Nul besoin de sacramentel, de rituel ni de bénédiction officiée : en son épanouissement, le partage consenti de l’amour contient tout ce qui transforme cet homme et cette femme, en les nantissant de la grâce de se rejoindre, corps et âme, et de s’incarner dans l’unité du couple humain (4). Et le texte biblique, dans sa conclusion, surélève encore l’attachement dont procèdent cette grâce et cette incarnation, en mettant en lumière que la pudeur n’y a pas de place : « L'homme et (la) femme étaient tous deux nus, et ils n'en avaient point honte ». Cet abandon de la pudeur se lit comme une insistance pédagogique : la confirmation, indéniable et presque cinglante, que les deux êtres deviennent un, qu’ils vivent et qu’ils se voient en « une seule chair ».

Il se lit aussi comme une remontée à la source du cheminement spirituel qui rend inséparables les constituants et les élans de l’amour. Et qui restitue ainsi au désir et au plaisir la dimension que Dieu leur a conférée par sa création d’êtres sexués. Un chapitre de la Création qui ne témoigne pas seulement de l’amour divin – déjà tout entier à l’œuvre dans chacun des chapitres qui l’ont précédé –, mais qui suggère que cet amour et celui qui attache deux créatures l’une à l’autre sont de même essence. De là peut nous venir l’intuition que dans le moment où ces deux créatures s’unissent par l’acte de chair, une lueur spirituelle porteuse du sens de leur communion viendra donner, sur le temps d’une pulsion de la vie, un éclat de sa lumière à leur orgasme.

Didier Levy

  1. Occasion de rappeler qu’avant le XVe siècle (et sans compter Pierre, évêque de Rome), cinq papes au moins sont considérés comme ayant été mariés. Le célibat des clercs, avec sa motivation civile, n’est édictée par la papauté qu’au XIe siècle, mais leur abstinence commence à être préconisée au IVe.
  2. De sorte que la période ouverte à l’union sexuelle du couple tend à se confondre avec celle de l’ovulation de l’épouse : est-ce le signe d’une connaissance précoce mise au service d’un natalisme conformé sur l’injonction (d’abord adressée aux poissons et aux oiseaux) « Croissez et multipliez » ?
  3. Parmi tous les exemples de ces élévations spirituelles de l’intellection, on évoquera ici la construction symbolique qui fut conçue dans le courant loubavitch, et qui repositionnait et requalifiait les prescriptions attachées la séquence menstruelle dans une célébration du cycle féminin et de sa culmination fécondatrice. De nos jours, sur les codifications afférentes à la ‘’pureté’’, le judaïsme libéral (ou réformé) a produit, de par la nature même de son intelligence des textes, d’autres modes et d’autres figures de dépassement et de libération des entendements fixés dans les littéralismes prescripteurs.
  4. À eux, dès lors, de décider si ce consentement sera échangé dans leur intimité, devant leurs plus proches, ou une assemblée plus nombreuse. Et s’ils ressentent, ou non, le besoin qu’un serviteur de la foi vienne les éclairer de ses commentaires, ou encore dans le choix des textes et des chants qu’ils voudront écouter…

Publié dans Réflexions en chemin

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D
C'est tjrs la femme qui trinque..
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M
C'est une trés belle réflexion, mais qui omet tout un pan de l'histoire des humains: qu'en est il des couples de même sexe? ils ne peuvent procéder à la "réunification" de l'humain tout à la fois féminin et masculin?<br /> Ce serait à réfléchir...
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D
Non, tout n'est pas dit...On ne peut que souscrire à tout ce qui est ici écrit. Mais il reste des questions sous-jacentes, j'en vois au moins deux. <br /> Je me souviens d'un prédicateur disant que la Révélation était close avec le livre de l'Apocalypse. Moi, je crois que la Révélation n'est pas close. S'il est très important de se référer à la Bible dans nos recherches théologiques, je pense que la fête de l'Ascension qui vient nous rappelle lclairement que c'est maintenant à nous de prendre nos responsabilités avec l'appui de l'Esprit Saint, et que la théologie n'est pas un simple commentaire des textes anciens, mais une recherche actuelle, et en ce sens les conciles anciens ou récents ont toute légitimité...si on ne fait pas de leurs paroles, édits ou autres des textes sacrés, mais un état de la recherche du moment. On ne peut pas s'appuyer sur le fait que les enseignements sur le célibat, sur la sexualité, etc, sont postérieurs à la bible pour les rejeter...mais évidemment on a bien des raisons de le faire dans la plupart des cas! La peur de la sexualité dans l'Eglise est une ânerie de grande envergure.<br /> <br /> Quant à la question du sacrement de mariage, oui il peut être un sacrement ("signe visible d'une réalité invisible") dans la mesure où il exprime un sommet de l'amour qui évidemment s'inscrit dans l'amour divin. Tout geste d'amour d'un homme (ou femme!) vers un autre s'inscrit dans l'amour de Dieu pour les hommes, et si nous sommes devenus fils de Dieu par la Résurrection, il fait partie de l'amour trinitaire. L'amour dans un couple est signe visible de l'amour du Fils pour le Père, il s'inscrit dans cet amour. C'est donc un sacrement pour ceux qui se reconnaissent dans cet amour divin, que l'on peut vouloir magnifier par une célébration pour en marquer toute la valeur. Tout cela n'a rien à voir avec l'indissolubilité ou toute idée de figer les situations. Quant au sacrement de mariage qui unit des couples qui ne s'intéressent pas à l'amour trinitaire, il me semble évidemment sans signification, signe visible de rien du tout.
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D
tout est dit! merci
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P
Est-ce que la vraie question n'est pas de se demander pourquoi l'Eglise catholique est la seule église chrétienne a refuser le mariage des prêtres ? Sans présenter une longue explication documentée, force est de constater que ce sont les Conciles qui ont établi cette règle. Les prêtres, tout le monde le sait, ont été mariés pendant plusieurs siècles avant ces édits. Deux raisons ont nécessité cette décision (qui n'était pas une révélation de Dieu, mais une décision collégiale de ses représentants) : la fuite des biens de l'Eglise vers les enfants des prêtres, et la "pureté absolue" réclamée par la décision (encore celle des hommes), de définir la transsubstantiation et donc une "certaine conception" de la moralité de ceux qui officiaient - (Je schématise)… En effet, les rapports charnels ont toujours été perçus comme une relation souillée, alors qu'ils sont la nécessité du plan de Dieu pour pouvoir respecter l'injonction : "Allez et multipliez", quand cela s'articule dans une union consacrée.
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