Choses vues (ou entendues) 29 : Faut-il supprimer le mariage de la liste des sacrements ?
Un grand débat s’est instauré dans La Croix sur la possibilité, compte-tenu de la raréfaction des prêtres, d’ordonner des hommes mariés. Plusieurs centaines de réactions ont suivi une tribune du père Marc Cholin, prêtre du diocèse de Grenoble, parue le 3 janvier 2026 dans ce journal.
Afin qu’un homme marié puisse se mette entièrement au service de l’Église comme prêtre, l’auteur propose, probablement dans un esprit d’ouverture par rapport à la situation actuelle, la procédure suivante : un couple, ayant fini d’élever ses enfants, pourrait décider, sans se séparer, de vivre comme frère et sœur (1). La crispation ecclésiastique sur le célibat – ou, ici, avec cette solution boiteuse pour obtenir une continence préalable exigée pour servir Dieu et la communauté des croyants — pèse d’un poids à la fois « moral » et pastoral sur les candidats au sacerdoce.
On voit bien que, sous-jacente, se cache la question d’une « pureté » jugée indispensable pour être apte au service divin. L’Immaculée -Conception relève de cette même exigence : Marie, mère de Jésus-Christ, homme et Dieu, ne pouvait « contenir » cet être parfait qu’en étant parfaite elle-même grâce à ce privilège donné par Dieu. Pourtant elle-même a été conçue à la « rencontre de la Porte dorée », apparemment de façon naturelle.
Puisqu’on veut faire vivre ce couple « comme frère et sœur », la question est de savoir si l’acte sexuel est impur même entre gens légitimement mariés ? Rappelons qu’il est constitutif de la validité de l’union matrimoniale. Un mariage « non-consommé » peut être considéré comme nul par le tribunal de la Rote. Face au sacrement de l’Ordre, voilà donc ce pauvre sacrement de mariage bien mal considéré. Pourtant, alors qu’on peut renoncer au sacerdoce en demandant une « réduction » à l’état laïque (terme qui montre suffisamment en quelle considération est tenu celui-ci), le mariage, lui, reste indissoluble dans le droit canon.
La Père Cholin aggrave son cas. En effet, on peut se demander ce qu’il advient de la femme-sœur. Son renoncement serait plus facile, affirme-t-il, car elle est « comblée » par la maternité. Pour ne pas enfiler les bottes d’un féminisme exacerbé, contestant que la femme ne soit qu’un ventre reproductif, on se tournera vers une référence plus assurée : le Concile de Trente.
Dans son Catéchisme ( publié en 1566 par saint Pie V, donc une valeur doctrinale sûre !) traduisant pour les pasteurs les décisions du concile, on définit « les motifs qui doivent déterminer l'homme et la femme à se marier » (2).
- Le premier, de façon poétique, privilégie la vie de couple : « c’est l’instinct naturel (sic) qui porte les deux sexes à s’unir, dans l’espoir de s’aider mutuellement, et de trouver dans cette réciprocité de secours plus de forces pour supporter les incommodités de la vie et les infirmités de la vieillesse ».
- Le second (seulement) est « le désir d’avoir des enfants, moins il est vrai pour laisser des héritiers de ses biens et de ses richesses, que pour donner à Dieu des serviteurs croyants et fidèles».
Parmi les conséquences possibles de cette restriction pour le recrutement des hommes mariés en vue du sacerdoce, si elle devait devenir une règle, que fera-t-on des nombreux prêtres anglicans qui rejoignent l’Église romaine ? Et pour le clergé maronite ?
La « tradition » peut-elle nous éclairer ? On sait à travers l’histoire de l’Église que si, très tôt, certains théologiens et conciles ont prôné célibat et chasteté pour le clergé, il y a eu beaucoup de prêtres et même d’évêques mariés jusqu’à la réforme grégorienne (fin du XIe siècle). L’interdit définitif a été, avec plus ou moins de succès, l’un des décrets du concile de Trente (1545-1563). Question annexe : saint Pierre n’avait-il pas une belle-mère ? (3).
Marcel Bernos
- Certes, des exemples peuvent exister : Elzear et Delphine de Sabran au XIVe siècle, le couple Maritain au XXe ou, aujourd’hui, dans certains groupes évangéliques américains, mais constatons qu’ils ne sont pas les plus nombreux. Cet état semble d’ailleurs plus difficile à vivre dans l’atmosphère hyper-érotisée de notre temps.
- Chap. 27 « Du sacrement de mariage, III. Des motifs et des fins du mariage ».
- Voir Mt 8, 14-15 ; Mc 1, 30-31 ; Lc 4, 38-39.