Une heure avant la chute

Publié le par Garrigues et Sentiers

Cette nouvelle s’inspire de la réalité. Mais c’est une fiction.

9 h : Steve pousse la porte de son bureau, l’angoisse lui mord le cœur, il s’était habitué à cette gêne tout en se demandant si cela ne le conduirait pas à l’hôpital… L’hôpital justement : il regarde l’heure à sa montre : 9h, dans une heure tout serait joué. Attention ne pas paniquer, une heure dans une vie c’est tout juste un instant de vie, il ne peut échouer si près du but. Il s’adosse au mur et respire lentement, profondément, il scrute en pensée son coach : « On inspire, tenez encore quelques secondes, je compte 1-2-3-4. Expirez longuement, plus lentement ».

9 h 05 : Plus calme il s’assoit mais la porte s’ouvre brutalement et « Tête hideuse » passe l’ouverture : « Alors Steve ça va ? Avez-vous préparé mon discours pour la conférence de presse, demain ? » – « Il est prêt Mr, voulez-vous le relire ? » Il lui tend une chemise « Non, je vous fais confiance, je dois téléphoner, à tout à l’heure ». Il disparaît, Steve se lève d’un bond, et verrouille la porte. Avec rage il ouvre la chemise : vide, il connaissait tellement le bonhomme qu’il passait son temps à le tromper. Mais il n’en rit plus, il en avait marre, marre de mentir, marre de dissimuler, marre de vivre un double-jeu. « Un salaud voilà ce que tu es ! » Mais en disant cela il ne sait plus s’il qualifie le Président ou s’il parle de lui-même…

Il avale un grand verre d’eau, de nouveaux exercices respiratoires, il regarde sa montre : 9 h 10, seulement dix minutes avaient passé ! Il porte son regard sur l’aquarelle accrochée au mur et sa vue le calme : l’eau du canal avec ses couleurs tendres, pastel, illuminée par les derniers rayons du soleil l’invite à la marche sur sa rive : voyant sans les voir, les graviers et les touffes d’herbe… Il se souvient, son mobile sonne, ce qu’il entend dans son écouteur l’inonde de joie, sa candidature au poste de conseiller du Président est acceptée. Il adorait ce Président, il percevait ses facéties comme des actes authentiques d’un politique qui n’avait peur de rien, d’un homme dont la classe surplombait tous les « minables, menteurs, corrompus… habituels. » Seule sa mère haussait les épaules quand il tentait de partager sa foi. Elle, elle ne s’y était pas trompée !

Pendant quelques jours il avait marché sur des nuages, avec la certitude d’avoir trouvé la fonction sociale à laquelle il aspirait, sans écart entre ses valeurs, son intention morale de servir son pays et la nécessité de gagner sa vie.

Combien de temps avait son engouement avait-il duré ? Dès le premier contact humain il se cogne au réel, sous les maquillages de la face, à visées médiatiques, transparaissent la cupidité, la vantardise, le mensonge et lorsqu’une main molle touche la sienne, les illusions s’évanouissent.

9 h 11 : On frappe à la porte de son bureau. Il se précipite, il pousse un ouf de soulagement : Jérémie, un être adorable, gentil, le neveu du Président, handicapé mental, il adorait son oncle et Steve l’aimait bien, le laissant circuler dans les bureaux quand il le pouvait. « Il faut partir, Jérémie, le Président n’est pas joignable aujourd’hui » et comme d’une mimique il l’interroge « Plus tard, demain ». Jérémie tête basse s’en va, Steve se sent honteux : quand reverrait-il son président bien-aimé ? Peut-être jamais ? Il chasse cette pensée et reprend le cours de ses pensées : un mois après son entrée en fonction, ses pires craintes confirmées il présentait sa démission, bien avant la fin de sa période d’essai mais contrairement à ce qu’il avait cru, l’essai c’était pour le président pas pour lui.

Il se retrouva piégé par un contrat mal lu, c’était eux qui décidaient, pas lui. Lily sa secrétaire personnelle l’avait consolé : « Mais pourquoi voulez-vous partir, lui il vous apprécie ?! » 
– « Je crois que je n’ai pas les qualités requises, je ne le comprends pas, j’ai trop de mal à le suivre, je crois avoir saisi sa décision, il me jette le dossier car c’est le contraire de ce qu’il voulait, je dis le contraire et c’est le contraire du contraire, comment… » 
– « Mais non, vous dramatisez, essayez de trouver sa pensée sous des affirmations parfois incohérentes je vous l’accorde, tenez-vous à distance des affirmations et des volte-faces. Vous savez la politique exige une adaptation permanente. De toutes façons je ne vous laisse pas partir, la chose n’est possible que si je trouve un remplaçant et je n’ai pas le temps de m’y mettre. » Elle mentait, en fait il avait épuisé tellement de conseillers que sa réputation de tyran suintait de tous bords et que personne ne voulait plus travailler avec lui.

De la désillusion il était passé à l’abattement et c’est un événement fortuit qui l’avait tiré d’affaire, peut-être justement à cause de Lily : une décision s’imposait dans un champ économique chaotique, le Président avait tranché par une décision surprenante, comme à l’accoutumée et il lui était revenu de la formaliser pour les médias. Mais en étudiant avec cette concentration mentale qui lui avait causé tant de prix et d’éloges dans son parcours universitaire, il s’aperçut qu’il pouvait détourner la décision, non pas en une décision contraire mais en une action-tendance, une action qui pourrait être défendue comme une première étape de A vers – A et il se revoyait expliquant la profondeur de la pensée présidentielle intégrant la complexité du réel, elle se fondait sur une échelle, en fonction des circonstances. Ce fut un succès immédiat, les médias exprimaient presque de la louange, le parti politique présidentiel débordait d’un enthousiasme qui cachait mal un soulagement. Lily le confirma : « Voilà ! vous avez bien compris, c’est comme cela que vous devez agir », le Président lui-même exultait, revendiquant la méthode. Lui-même ayant repris confiance dans son avenir, il pourrait tenir à son poste jusqu’à la prochaine candidature ? Mais un événement tragique l’attendait, l’entraînant dans des actions dont il ne se serait jamais cru capable.

9 h 20 : Nouveau grattement à la porte, il ouvre et reçoit un uppercut dans la poitrine : Lily ! À peine ouvre-t-il la bouche « Je passe en coup de vent, j’ai oublié un document », il s’écarte, à peine vue déjà repartie et d’ajouter « Ne le prévenez-pas sinon je ne m’en sortirais jamais », si seulement elle savait ! Il s’accroche à la fenêtre jusqu’au moment où sa voiture disparaît. Les battements de son cœur se calment, il avait choisi ce jour parce qu’elle était en congé ! Avec elle, impossible d’évacuer le Président, en quelques coups de fil tout le réseau des fanatiques du parti serait alerté. Il reste là désorienté, s’attendant à un nouveau coup du sort, mais rien, le silence et le vide envahissent l’espace.  Il se concentre sur ses souvenirs.

Il marche le long du canal mais cette fois il n’est plus seul, Elisabeth s’accorde à son rythme, il aime sa compagnie, il respire son parfum, il n’ose pas la prendre par le cou. Déjà un mois qu’elle était entrée dans sa vie : il revoit la jeune femme face à lui dans une posture professionnelle le questionnant avec précision sur les décisions prises par le gouvernement. Immédiatement il s’était rendu compte de sa clairvoyance, elle posait son regard sur lui et perçait sa cuirasse de comportements convenus, de bavardages défensifs. Comment avait-elle su qu’il détestait « Tête hideuse », qu’il détestait sa fonction et qu’au mieux il s’essayait à diminuer l’écart entre les décisions prises par le chef et celles qu’il aurait prises. Elle était hostile à la politique présente et quand on lui demandait : « Pourquoi vous recevez régulièrement cette journaliste qui produit des articles incendiaires contre nous ? », il se défendait « Justement il vaut mieux la recevoir pour la contrôler ».

Mais aurait-il pu avouer : il aimait sa voix, le plissement de ses paupières quand elle riait, le climat d’entente qui spontanément s’était établi entre eux, elle témoignait d’un vent frais venu d’une autre planète pour lui parler d’une autre vie politique, un vent qui tourbillonnait autour d’eux… Un vent qui les emporta ? La situation politique malgré ses « corrections » se détériorait, des manifestations exprimaient publiquement les désaccords d’une partie de l’opinion. Les articles d’Elisabeth faisaient la une et avec son génie journalistique elle appuyait là où cela faisait mal. Un matin « Tête hideuse » le convoqua et avec sa vulgarité habituelle « Je ne veux plus voir cette salope tourner autour de vous, foutez-la dehors autrement ce sera moi qui le ferai et croyez-moi elle n’en aura pas le regret », et au moment où il refermait la porte « Même si je suis un vieux con, je vois bien qu’elle est folle de vous, réglez-moi ça ». Comment avait-il su qu’elle le traitait de vieux con ?  Dans son bureau il se mit à inspecter sa pièce avec minutie. Il avait raison il valait mieux se voir à l’extérieur tant l’environnement était truffé de caméras et de micros.

Ce ne fut pas si facile, de salles de bibliothèques en musées, salles de cinéma ils se rencontrèrent de moins en moins, puis le silence s’abattit entre eux. Au bout d’une semaine, il s’inquiète, prend des risques et téléphone au journal qui l’embauche et demande à lui parler. Une voix faussement cordiale le questionne « Pourquoi voulez-vous parler à madame X, à quel sujet ? » Il raccroche. C’est de son réseau personnel que lui vient la nouvelle, en traversant une rue, elle avait été renversée. Atterré, il court à l’hôpital pour subir le choc de la nouvelle du décès.

Mais c’est Tête immonde avec son irrépressible vantardise qui sème le doute : « C’est fini, on n’aura plus la petite garce entre nos pattes » et comme il le regarde surpris « J’ai fini par régler le problème car vous en étiez incapable ». Pour une fois, il n’avait pas retenu un réflexe spontané, et il s’était rué sur un Président effrayé qui se lève de son siège : « Mais ne le prenez pas comme ça, c’est une blague ! Comme vous j’ai appris l’accident par les informations ». Régulièrement dans leurs échanges il échouait dans le labyrinthe obscur du doute et du désarroi : s’agissait-il d’une âme dépravée ? d’un malade souffrant de démence ou d’un sot exprimant sa sottise sous forme de vérités indéniables ?

Il sombrait dans la dépression, il vivait un cauchemar, Lily finit par lui dire « Prenez une semaine de vacances, mais pas plus, je vous remplacerai ». Mais le long du canal, ou allongé sur son lit le désespoir l’oppressait quand un événement inattendu lui insuffla un nouvel élan. Un matin qu’il buvait son café à sa terrasse habituelle, un homme s’assit auprès de lui, c’est vrai que le café était bondé mais quand même, quel sans-gêne ! quand une voix ferme, tranquille l’interpella : « Écoutez-moi, continuez à boire votre café ». L’homme déplia son journal et poursuivit comme s’il s’entretenait avec lui d’un article : « Je fais partie des services de sécurité, nous avons besoin de vous pour une mission spéciale. J’envoie sur votre portable l’adresse et l’heure de notre prochain rendez-vous, vous pourrez consulter tous les documents officiels de votre mission. »

Sa mission ? sa participation active à un complot plutôt mais il n’avait pas refusé. Comment aurait-il pu ? La détérioration mentale du Président était manifeste et plus vite le pays tournerait la page, mieux ce serait. Cette demande à un moment où il s’effondrait avait brillé comme un fanal vers lequel s’orienter. Avec le recul il n’aurait pu dire comment tout s’était organisé, sauf que tout était organisé, et il y jouait un rôle central, il recevrait des ambulanciers qui viendrait cueillir le président dans son bureau… Il partirait vers une clinique psychiatrique dont l’adresse serait tenue secrète, pour empêcher ses derniers fans de manifester devant l’entrée. Le lendemain au Congrès, certificat médical à l’appui il relaterait les événements qui l’avaient débordé, l’obligeant à mobiliser les Urgences Médicales, dans le même temps il présenterait sa démission.

9 h 35 : Les ambulanciers doivent débarquer d’un moment à l’autre, il maintient libre l’accès au bureau, il ne peut s’empêcher d’ouvrir et de fermer la porte qui donne dans le couloir lorsqu’une silhouette se détache des parois, effrayé il scrute le personnage puis s’apaise, il reconnaît l’épouse du Président. C’est bien elle ! Sauf qu’elle s’est transformée, le mannequin hyper-sophistiqué est remplacé par une jolie paysanne, délurée. Ses cheveux coupés (ou bien était-ce une perruque) encadrent un visage sans maquillage, à moins que, suprême habileté, le maquillage maquille la construction d’une face rajeunie, lisse, effaçant toutes les séquelles d’un mode de vie délétère.

En jean et tee-shirt courants elle porte un sac de voyage et s’en va gaiement vers une autre destinée. Dans l’échange de leurs regards, il comprend qu’elle participe au complot, qu’elle abandonne le mari et ne sera pas inquiétée. En passant devant lui, elle murmure « Bonne chance » qu’il accueille sans plaisir, au contraire ses mots créent une proximité équivoque qu’il rejette : de façon inexplicable ce Président qu’il déteste, qui va partir bientôt pour une cellule d’isolement, lui inspire à cet instant de la peine. La femme qui s’éloigne, trace le chemin qu’une grande partie de son entourage emprunterait… Après avoir tant profité des avantages du partage du pouvoir avec « le Furieux », comme on le surnomme, tous ils l’abandonneraient et pire à son procès en destitution ils le chargeraient… C’était écrit !

9 h 50 : À peine a-t-elle disparu qu’il se trouve nez-à-nez avec un homme jeune, tout sourire, élégant, un dossier à la main, affichant une cordialité à toutes épreuves : «Je m’appelle John et je voudrais communiquer un projet au Président. ». Atterré, il identifie ce qu’il définit comme « un profiteur », homme ou femme qui voulait passer un deal avec le président. L’objectif officiel était un projet d’avenir pour la nation, et l’officieux, l’enrichissement personnel du porteur de projet. D’une voix glaciale : « Désolé, je ne peux vous recevoir, je travaille, vous me dérangez », il avait mis un tel accent dans sa voix que l’homme pâlit, recule en balbutiant « Peut-être demain ou après-demain ? » – « O.K téléphonez demain pour que nous fixions un rendez-vous ! »

Brutalement il ferme la porte, il tend l’oreille, un bruit de pas dans l’escalier lui permet d’objectiver la retraite du gêneur. Jusqu’au bout il aurait affaire à ce genre de personnages, vénaux, obséquieux, imbus d’eux-mêmes qui voulaient « profiter » d’un Président, mais il le reconnaissait, responsable d’un slogan qui s’était répandu dans toutes les couches sociales : « Enrichissez-vous, enrichissez-moi, ensemble nous allons nous enrichir ! » L’histoire jugerait de l’efficacité de ce mot d’ordre ! Lui-même n’ayant pu que constater le dynamisme social engendré tout particulièrement parmi les incompétents et les opportunistes.

10 h :  Encore un, encore une et c’est la crise cardiaque assurée, avec un plan anéanti, mais soudain !  La voilà !  L’ambulance ! Elle glisse sous les arbres du parc à l’abri des regards. Dans les minutes qui suivent des hommes musclés franchissent sa porte, il indique le bureau présidentiel, ils reviennent encadrant un homme méconnaissable, un vieillard hagard, un bouffon expulsé des tréteaux de la scène, défroqué de tous les apparats du pouvoir. Son appel tragique résonne dans la pièce : « Steve, Steve, dis-leur qui je suis… », cela le touche, spontanément il s’élance mais une haute silhouette lui barre le chemin, il identifie la tête pensante de la sécurité, le général X : « Asseyez-vous, c’est pour son bien et celui de la nation. Il sera bien traité. », ses nerfs lâchent et il s’écroule dans son fauteuil.

Il ne se souvenait plus très bien du déroulement des événements, tout s’était passé si vite, mais lui aussi avait bénéficié d’un encadrement, un chauffeur l’avait ramené chez lui avec les consignes du général et un dossier qui précisait le plan à suivre : repos, étudier le dossier, se présenter au Congrès, rapporter les faits etc… Une chose l’avait réconforté, le soir venu, le général était revenu le voir : « Nous vous remercions pour votre aide, vous avez été l’homme de la situation. Je comprends ce que cela vous a coûté. Ce n’est pas fini, la nation a besoin d’hommes tel que vous… » Il comprend à demi-mot, on l’a programmé pour une nouvelle vie… Au moment de partir, le général lui remet une photo, deux amoureux marchant le long du canal : « Elisabeth nous disait que vous étiez un homme exceptionnel, elle ne s’est pas trompée. »

Il s’absorbe dans la photo, Elisabeth lui sourit avec confiance, il ne retient plus ses larmes. Quand épuisé, le sommeil le gagne, il pose la photo et sa tête sur l’oreiller : le Président, la Nation, le Congrès, il verra ça demain, demain un autre jour…

Christiane Giraud-Barra

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L
Vraiment une très bonne idée d'avoir publié cette nouvelle si réaliste, et si talentueusement écrite : "demain un autre jour"…Les circonstances où nous sommes ont tout pour nous faire penser que l'après 2027 peut se prévoir et s'écrire sous la forme d'une autre nouvelle, pas foncièrement différente de celle-ci.
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