Le « Principe fertilité »

Publié le par Garrigues et Sentiers

Depuis plusieurs années, des observateurs de nos sociétés nous invitent à l’urgence de prendre conscience que l’humanité est entrée dans l’ère de « l’anthropocène ». Ce terme définit une nouvelle période où l’activité humaine devient progressivement la contrainte dominante dans le monde devant toutes les autres forces naturelles.

Jean-François Simonin, philosophe de la pensée prospective, vient de publier un ouvrage intitulé Le Principe fertilité pour nous engager à repenser le « logiciel  » avec lequel nous appréhendons notre action dans le monde. Après l’impératif kantien au XVIIIe siècle, « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité comme une fin, et jamais comme un moyen », après le « principe de responsabilité » de Hans Jonas qui a inspiré la pensée écologique européenne, il nous propose de franchir une nouvelle étape pour prendre en compte l’importance du non-humain dans nos conditions d’existence, dépasser une « heuristique de la peur » et s’affronter à des prescriptions opérationnelles. Pour cela, il promeut un « Principe fertilité » qu’il énonce ainsi : « Fais en sorte que les implications de ta stratégie soit visibles, mesurables et négociables à l’aune de leur impact sur le monde. »

Le sous-titre de son ouvrage Entreprises et pulsion de vie est un «]clin d’œil » au livre publié en 2009 par Bernard Maris et Gilles Dostalet, Capitalisme et pulsion de mort (1)Non pas, écrit-il pour le contester, « mais face à ce diagnostic imparable, parvenir à rouvrir une voie nouvelle. L’enjeu est peut-être d’apprendre à refaire place à cette pulsion de vie étouffée par une rationalité dysfonctionnelle, et lui redonner sa légitimité perdue » (2). Ce que nous vivons n’est pas qu’une crise écologique, c’est une crise existentielle qui nous oblige à réviser tous nos fondamentaux : « la mise à jour du concept d’anthropocène au tout début du XXIe siècle nous « réveille de notre sommeil progressiste ». Il n’y a plus de progression possible qui ne comporterait sa part de régression dans un autre domaine. L’anthropocène nous force à sortir de nos certitudes mécanistes (…) La fameuse main invisible du marché ne fonctionne plus dans l’anthropocène. Il est impératif de cesser de s’en remettre à elle pour nos arbitrages stratégiques et lui substituer la main visible du vivre ensemble, sur le long terme, sur cette Terre » (3).

C’est autour de l’évolution de l’entreprise que Jean-François Simonin situe le lieu majeur pour une réelle évolution. « Entre la guerre et la concurrence, il n’y a finalement pas de différence de nature, mais seulement de degré. (…) Quand on s’efforce de réfléchir en termes de transformation du monde, les Napoléon, Poutine, Trump et autres politiques belliqueux n’auront jamais une puissance de destruction équivalente à celle de l’agro-industrie, des centrales nucléaires, des usines chimiques, des différentes pétro-industries et des infrastructures logistiques et numériques réunies (…) La puissance globale des Très Grandes Entreprises rivalise avec celle des princes de l’histoire. Elles contrôlent une grande partie des ressources mondiales » (4). Le spectacle de la seconde investiture du Président Trump, entouré des grands patrons de « la tech » et sa pratique de sa politique étrangère de deal qui voit les diplomates remplacés par des businessmen en témoigne. D’où l’appel aux entreprises à devenir des « oasis de fertilité » : « Les entreprises, qui se concevaient jusqu’à ce jour comme des petites monades libres de leurs faits et gestes dans le Far West d’un vaste et indestructible monde, doivent à présent se considérer comme des oasis de fertilité au sein d’un monde devenu instable, fragile, en demande de consolidation » (5).

On comprend alors les conclusions que Jean-François Simonin tire de ses analyses : « Il est vital que les transformations du monde redeviennent une affaire politique, qu’elles engagent la totalité des communautés concernées par ces transformations. Après quelques siècles d’illusion progressiste au cours desquels nous avons cru pouvoir nous affranchir de notre condition terrestre, après quelques décennies d’illusion néolibérale au cours desquelles le développement économique et le profit ont fait office d’idée directrice pour la pensée occidentale, il s’agit de réaffirmer que les règles du vivre ensemble ne peuvent être déléguées à d’autres qu’à des humains, et de faire en sorte que ces humains se trouvent ou se retrouvent, participent activement aux décisions stratégiques qui doivent redevenir affaire de débats et de négociations, puis de transaction : il s’agit de la maintenance du monde » (6).

Bernard Ginisty

  1. Bernard MARIS (1946-2015) et Gilles DOSTALER (1946-2011) : Capitalisme et pulsion de mort, éditions Albin-Michel, 2009. Bernard Maris été assassiné dans les locaux de l’hebdomadaire Charlie-Hebdo le 7 janvier 2015.
  2. Jean-François SIMONIN : Le principe fertilité. Entreprises et pulsion de vie, éditions Sens de la Terre, 2026, page 21.
  3. Id. pages 42-43.
  4. Id. pages 44-45.
  5. Id. page 61.
  6. Id. page 119

Jean-François Simonin est philosophe, spécialiste de l’anticipation. Il a fondé et dirige l’Institut du temps long (ITL), laboratoire d’idées et d’expérimentations philosophiques et prospectives sur les enjeux de long terme. Ses travaux introduisent à une nouvelle conception de l’action en contexte anthropocène. Il est l’auteur, entre autres de La Tyrannie du court terme. Quels futurs possibles dans l’anthropocène ? (Utopia, 2018), L’Innovation frénétique. Construire ou déconstruire le monde à l’heure du numérique (Liber, 2020) et Esquisse d’une stratégie de l’espérance. Le monde comme revendication (Libre et Solidaire 2023).

Publié dans Réflexions en chemin

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