Quitter l’impasse mortifère en retrouvant notre pulsion de vie

Publié le par Garrigues et Sentiers

Quitter l’impasse mortifère en retrouvant notre pulsion de vie

Nous empruntons au site de L'Eccap (https://eccap.fr/) cet article publié initialement dans la revue Hermès qui, même s'il n'a pas été écrit dans ce but, a toute sa place dans notre dossier "Rendre compte, avec douceur et respect, de l'Espérance qui est en nous".

G & S

Comment éviter la guerre qui vient ? En s’y préparant disent les politiques et les militaires ! Mais qui a envie d’envoyer ses enfants à l’abattoir ? Comment ne plus détruire la nature sans laquelle toute culture meurt ? Par la croissance numérique affirment les patrons de la Sillicon Valley ! Mais qui croit encore ceux qui répandent des mensonges aussi vite que la lumière ?

Freud suggère une autre piste (1) : retrouver individuellement et collectivement notre pulsion de vie. Réapprendre à se sentir vivant, debout, la tête haute, les sens en éveil. Être soi, être libre. Tout ceci est-il totalement impossible dans notre société anxiogène ? Pas si sûr ! Vivre ce n’est jamais se résigner. Le philosophe (Albert Camus) a raison, même si trop souvent vivre, c’est juste survivre. Survivre au climat qui se détraque, au passé manipulé, au présent foutraque, à l’avenir pollué. Vouloir survivre c’est déjà résister à la tentation du pire, de voter pour ceux qui ne croient pas à l’égalité démocratique ou de consommer tout, tout de suite, puisque de toute façon le futur ne sera pas. S’efforcer de survivre c’est résister à la tentation d’aller voir ailleurs si l’humanité n’y est pas.

Mais résister, ce n’est pas que survivre. Résister, veut dire, à l’origine, « Ne pas céder sous l’effet d’une force ». Comment résister à cette pulsion de mort qui nous conduit – tous – dans le mur ? Certains, très rares, choisissent de s’exclure du monde, de vivre retirés dans des communautés autogérées, écologiques, libertaires. D’autres, plus nombreux, s’engagent dans un militantisme actif qui dénonce les méfaits du capitalisme tout en mettant en œuvre une autre manière de produire et de consommer. Ils inventent, dans la liberté et l’égalité, des systèmes d’échanges locaux, mettent en place des monnaies locales, construisent des logiciels libres, redécouvrent une agriculture biologique, achètent leurs produits dans des magasins de commerce équitable, etc. Ils ont l’énergie de vouloir changer le monde de manière démocratique.

Mais l’énergie se trouve aussi ailleurs : dans le fait que nous pouvons nous glisser dans nos lits, pour y construire nos rêves. Les rêves d’un monde meilleur, plus juste, moins inégalitaire. Les rêves d’une vie où nous nous appartenons pleinement. Une vie où tous les possibles sont ouverts. Une vie ou la beauté triomphe enfin : « La plus belle heure de la vie, c’est l’heure de la sieste » (Grégoire Lacroix).

Une fois sortis de la sieste, allons chanter sous la pluie, danser sous l’orage puis retrouvons-nous entre amis pour boire un coup et refaire un monde plus doux. Puis, ivres d’amitiés, de bon vin et de rêves fous, retournons chez nous et, dans un corps à cœur fiévreux, réinventons l’amour avec ceux et celles qui partagent nos vies. Ouvrons-nous à la beauté du monde. Éteignons smartphones et tablettes et sentons l’herbe fraîche sous nos pieds nus, regardons émerveillés le ciel étoilé, chantons faux les tubes qui ont bercé notre jeunesse. La vie est là, en nous, il faut la réveiller.

Apprenons à déconnecter. Souvent le bruit du monde nous empêche d’entendre le murmure de la vie. À trop écouter les morts, les guerres, les tempêtes, les victoires de la musique et les défaites de la pensée, nous devenons sourds à l’autre qui est en nous. Du coup, le même qui est en l’autre, dans l’étranger, nous échappe. Il devient étrange, mystérieux, dangereux. Ainsi la fureur du monde nourrit peu à peu la peur de l’autre. Prenons le petit déjeuner sans radio. Accordons-nous cinq minutes sans parole ni musique. Apprenons à écouter le silence et nous serons à nouveau connectés à notre humanité. « C’est dans le silence qu’on se retrouve soi-même, qu’on retrouve la vérité sur soi-même et c’est par cette vérité-là que l’on accède aux autres » (Georges Bernanos).

Le pire n’est jamais sûr. Il ne s’agit pas de craindre la colère des dieux ou d’attendre la femme providentielle. Il s’agit juste de redécouvrir la fragile lumière de la vie quand le noir de la mort nous aveugle. Se débrancher des horreurs du monde, pour se connecter au bonheur de vivre. Certes ce n’est pas facile car, comme le remarque l’écrivain Gilles Archambault, « On prend goût à son désespoir. C’est plus facile que de lutter ! ». Pourtant, lutter pour se réapproprier son corps et son temps, penser par soi-même, s’efforcer de devenir son propre maître, retrouver des rêves et envisager des chemins pour les atteindre, méritent des efforts non ?

Retrouver notre pulsion de vie ne changera pas tout, mais permettra de résister. Or résister c’est déjà créer et créer c’est commencer à dessiner un autre chemin, un autre destin.

Frédérique Vianlatte

  1. Dans sa correspondance, avant la Seconde Guerre mondiale, avec Einstein que la revue Hermès a eu la bonne idée de republier dans son dernier numéro, « Le Temps des incommunications », qui est paru chez CNRS Éditions.

Sources : https://hermes.hypotheses.org/11464
https://eccap.fr/QuitterLimpasseMortifereEnRetrouvantNotre&vue=consulter&action=voir_fiche&id_fiche=QuitterLimpasseMortifereEnRetrouvantNotre

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