Le Christ rouge : un livre à se procurer (et à lire !)

Publié le par Garrigues et Sentiers

Le Christ rouge : un livre à se procurer (et à lire !)

Le Christ Rouge, de Guillaume Dezaunay, Éditions Salvator, 2023 : Voici un petit livre facile à lire, pas trop long, mais assez roboratif. Le texte qui suit a pour unique ambition de pousser le lecteur à se le procurer (et le lire !).

 

Ce livre propose une écoute attentive et ouverte de l’enseignement de Jésus, pour en tirer des conséquences dans nos vies. Il le fait sans concession. Il n’aborde pas les thèmes fondamentaux de l’Incarnation, de la Passion, de la Résurrection. Il essaie de prendre au sérieux tout l’enseignement de Jésus au fil de sa mission, cet enseignement qui nous appelle à fonder le Royaume, appel exprimé par des affirmations, des actions (miracles ou autres), des paraboles. Il part de l’idée que le ciel (le Royaume) n’est pas simplement un arrière-monde mais une réalité déjà là sur terre.

Pour bien montrer où on risque d’atterrir, dès le prologue l’auteur nous dit qu’« il est tout naturel de se demander si le Christ ne serait pas anarcho-communiste et révolutionnaire. En effet il critique l’appropriation pour exiger le partage (communisme) et met en question le pouvoir (anarchisme) puis veut le renversement des puissants pour élever les humbles (révolutionnnaire) ».

La première partie du livre traite de l’appropriation, celle des biens, l’avoir, celle des hommes, le pouvoir.

Pour ce qui est de l’avoir, il rappelle que la « voie de la vie » exige un usage des biens qui soit utile aux autres, la « voie de la mort », c’est entrer en compétition pour augmenter sa jouissance individuelle au détriment des autres.  C’est autour du rôle de l’intendant, ou du serviteur, que s’articule cet enseignement. « Bon serviteur » que le maître trouve attentif, ou mauvais qui malmène les autres à son profit. Critique de la générosité sans justice (le don de deux pièces par la veuve et celui ostentatoire des riches – ça devrait nous rappeler quelque chose à propos de la restauration de Notre Dame). La parabole de l’intendant malhonnête appelle à mettre l’argent à sa place, il est fait pour satisfaire les biens sociaux et pour cela il doit circuler. Avec une critique des loups-entrepreneurs prêts à tout pour réduire leurs coûts et augmenter leurs rendements qui obligent les autres à jouer le jeu mortifère de la concurrence malhonnête. La parabole des vignerons homicides, elle, nous annonce les conséquences mortifères de l’appropriation.

« Gardez-vous de toute avidité » est-il encore écrit, l’homme qui a accumulé les biens peut mourir dans la nuit, le fils prodigue a dilapidé l’héritage à son seul service et son aîné l’a thésaurisé et en crève. L’expropriation peut être une solution, c’est le cas des mauvais intendants, ou de celui qui a refusé de faire circuler le talent confié, dans la parabole des mines, il lui sera enlevé pour le donner à celui qui en avait reçu dix !

Une seule fois Jésus use de violence, c’est contre les marchands du Temple, ils sont sacrilèges, il faut les chasser de la proximité des petits et des pauvres qu’ils sont prêts à tondre en s’abritant derrière le « sacré » du Temple. Cela amène à se demander quel est notre « sacré » : veau d’or au désert, détruit par Moïse, tables de la Loi, brisées aussi par Moïse, le Temple que Jésus appelle à démolir... pour en venir à son Corps, mais qu’est-ce que le Corps sacré de Jésus ? Le texte sur le Jugement dernier nous éclaire, c’est le lieu où Dieu se manifeste, c’est l’affamé, l’assoiffé, la prostituée, le prisonnier, et c’est en les servant que nous servons le Fils et donc adorons Dieu.

La critique du pouvoir peut commencer par le lavement des pieds avec le brouillage des distinctions entre maîtres et serviteurs. Le pouvoir de Jésus est paradoxal : roi prisonnier et condamné à mort, roi pauvre sur un âne, roi ridiculisé…

Le pouvoir refuse la contrainte, à chacun de juger. L’Évangile propose une subversion du pouvoir : le transformer en service et ne pas le garder pour soi. Le Règne est le déploiement de la justice miséricordieuse sans pouvoir. Dénoncer le pouvoir mène à la violence de ceux qui veulent le garder. La violence existe bien mais ne doit pas être du côté des disciples (avec la seule exception contre l’usage du Temple, le sacré de l’époque, pour faire des profits, dévoiement sacrilège).

Renonçons aux privilèges, à celui qui a beaucoup reçu il sera beaucoup demandé. Être intendant c’est reconnaître qu’on a tout reçu, rien n’est à nous. Le bon intendant n’est pas simplement un capitaliste, c’est un homme politique, au sens noble du terme, celui qui s’occupe du bien commun et participe à la juste organisation de la vie collective.

Répandons les dons, mais attention, pas n’importe comment. Ivan Illich nous met en garde :

« Dans leur bienveillance, les nations riches entendent passer aujourd’hui aux nations pauvres la camisole de force du développement, avec ses embouteillages et ses emprisonnements dans des hôpitaux ou des salles de classe... Au nom du développement, l’opinion internationale approuve cette action. Les riches, les scolarisés, les anciens de ce monde essaient de partager leurs douteux avantages en convainquant le Tiers-monde d’adopter leurs solutions préemballées ! ».

Ou encore cette sortie de V. Jankélévitch : « Telle est la tactique du faux cadeau : faisant d’une pierre deux coups, on obtient non seulement que le gueux reste gueux, mais que par-dessus le marché il rende grâce au prochain pour sa gueuserie ; le pauvre sera spolié, et en plus, comme on lui fait croire qu’il n’avait droit à rien, il remerciera le voleur... Détroussé et reconnaissant ! ».

 On trouve même une ouverture sur l’altermondialisme avec cette citation de l’encyclique de François Fratelli tutti : « Nous pouvons alors affirmer que chaque pays est également celui de l’étranger, étant donné que les ressources d’un territoire ne doivent pas être niées à une personne dans le besoin provenant d’ailleurs. »

Ces deux chapitres sur l’avoir et le pouvoir sont sévères, ancrés solidement dans l’enseignement très concret de Jésus. Ils comportent une attaque en règle de nos habitudes, de « ce qui se fait » et des choix politiques, économiques ou sociaux que nous soutenons ou dont nous profitons... à notre corps défendant bien sûr !

Alors que faire ? Surtout ne pas se décourager, ni renoncer. Oui il y a de quoi faire, de quoi réformer, de quoi nous engager. Dans la même veine que ce qui précède l’auteur nous propose des pistes, comme celles de satisfaire les besoins, de sortir de la surproduction, de quitter l’anthropocentrisme déviant, de garder la fidélité dans la catastrophe qui nous atteint. Chacun, à sa place, peut trouver de quoi faire pour être fidèle à Jésus dans la venue du Royaume.

Enfin un dernier paragraphe est consacré à la place de la prière avec par exemple cette phrase à méditer : « La vie spirituelle consiste à porter des fruits de justice, et pour cela elle a besoin à la fois de la sève de la prière et de l’audace de l’action ».

Notes prises par Marc Durand

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H
Merci à Marc Durand pour remettre les idées en place... J'ai acheté ce livre et je commence à le lire. Je conseille aussi la lecture d'un autre livre : "Jésus approche hstorique" du jésuite José-Antonio Pagola, qui complète l'analyse par l'influence des conditions sociales que Jésus a vues autour de lui en Galilée et qui l'ont amené à choisir d'aider les pauvres et les réprouvés (et de réprimander les riches et les puissants). Le livre de Pagola date d'une vingtaine d'années, et a été édité avec l'accord du Vatican (je l'ai trouvé en "poche" il y a une dizaine d'années). A lire ausi, le livre récent de Jonathan Cornillon " Le Partage".
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M
Cette critique de C. Giraud Barra me semble manifester une incompréhension du texte, une peur de la récupération de Jésus ramené à un agitateur plus ou moins communiste, comme cela a été le cas dans les années 50- 60. Cela date et ne me semble plus d’actualité, cette nostalgie est dépassée.<br /> « Et si la parole Christique est fondamentalement religieuse et non pas politique ? » est-il écrit. On est sur une pente glissante, tentation de faire de la religion et de ne pas y mêler ce qu’on appelle « la politique », religion opium du peuple alors. Comment séparer religion et vie concrète ici-bas?<br /> La politique est faite de toutes nos actions dans la société, tout ce qui nous permet de construire la fraternité, tout ce qui fait nos vies totalement incarnées dans le monde. La polique ne se limite pas au pouvoir politique qui n’intéresse pas Jésus (« Rendez à César ce qui est à César »). <br /> La religion, quant à elle, est un moyen de mettre en œuvre notre foi ici-bas, dans le Monde, pas simplement des prières vers Dieu. C’est bien Saint Jean qui écrit que nous sommes dans le Monde : les disciples ne sont pas « du Monde » avec ses valeurs frelatées auxquelles Jésus s’oppose constamment, mais ils sont « dans le Monde » : « Je ne te demande pas que tu les retires du Monde mais que tu les préserves du Mal » (Jn 17, 15). Toute la prédication de Jésus qui précède puis mène au mystère de sa mort et de sa résurrection, est une pédagogie pour nous apprendre à nous comporter dans le Monde selon sa volonté, à faire ainsi vivre le Royaume qui est déjà là. Quand il dit « mon royaume n’est pas de ce Monde » (Jn 18, 36), il signifie qu’il a d’autres valeurs que celles du Monde, en l’occurrence la puissance ou la violence qui pourraient lui servir alors qu’il est en butte au Mal. Ce sont ces valeurs du Royaume qu’il nous demande de mettre en pratique.<br /> Ce livre nous rappelle ainsi tout cet enseignement bien concret qui doit guider ce qui fait nos vies incarnées et qui ne se limite pas à une relation directe avec Dieu, la prière désincarnée bien consolante qui n'a pas d'effet sur nos actions. .
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G
je suis en accord avec cette interprétation de Marc Durand et je me permets d'ajouter : les paroles de Jésus sont des paroles d'une vérité désarmée, la religion doit nous permettre de désarmer notre propre violence. <br /> Pour la lecture je recommande Thomas Halik théologien cardinal et qui a vécu sous un régime communiste.<br /> Amicales salutations à tous
L
Des notes sur une lecture– ou peut-être vaut-il mieux dire, vu la démarche de l’ouvrage auquel elles se consacrent, sur une relecture ? – qui appellent à découvrit un texte à coup sûr revigorant et ressourçant par les renversements de perspective en lesquels on comprend qu’il nous entraine : le bon intendant y prévaut sur le théologien. Encore qu’il ne soit sans doute pas de théologie plus haute que celle qui interroge, et en premier lieu par ce questionnement : « qu’est-ce que le Corps sacré de Jésus ? Le texte sur le Jugement dernier nous éclaire, c’est le lieu où Dieu se manifeste, c’est l’affamé, l’assoiffé, la prostituée, le prisonnier (…) ». <br /> Et, venant dans la continuité de cet éclairage, quelle énonciation du message est-elle plus pertinente que celle qui se place sous la relation du lavement des pieds, indépassable ‘’brouillage des distinctions entre maîtres et serviteurs’’ ? <br /> Des notes prises par Marc Durand, on retirera deux composantes essentielles pour une nouvelle approche de l’intellection évangélique : celle, presque incommensurable, de l’invitation à concevoir que ‘’le ciel (le Royaume) n’est pas simplement un arrière-monde mais une réalité déjà là sur terre’’. Et, dans la conclusion de ces notes, la citation de cette autre formulation du message en tant que proposition d’une subversion du pouvoir : « « La vie spirituelle consiste à porter des fruits de justice, et pour cela elle a besoin à la fois de la sève de la prière et de l’audace de l’action ».<br /> Etonnante dualité, à première vue, mais qui résout la contradiction trop longtemps validée et enseignée par la mise en avant du ‘’Mon royaume n’est pas de ce monde’’. Avec l’espérance, pour ce monde, que le royaume s’y déploie quand la « voie de la vie » est choisie et non plus la « voie de la mort ».
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C
Merci pour cette recension qui encouragera, nous l’espérons, à lire et partager ce livre. Nous l'avons lu, il nous a frappés par son réalisme et sa profondeur, et nous allons proposer au petit groupe de partage de la foi dont nous faisons partie de le lire et de le travailler ensemble. après l'été.
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S
très sympathique, mais a priori, rien de nouveau sous le soleil des idée...A offrir à monsieur RETAILLEAU?<br /> S'il le livre n'est pas trop cher, je vais l'acheter et le faire circuler....sabine
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G
Nouvelle tentative pour récupérer le Christ comme un saint anrcho-communiste ou simplement communiste ?<br /> Et si la parole Christique est fondamentalement religieuse et non pas politique ? Le Christ n'a pas voulu fonder une armée pour se battre contre l'ordre établi, par ses paroles il invite à prendre de la distance par rapport à nos pensées, nos actes, il appelle à la transformation intérieure. On peut opposer à ce genre de discours d'autres dires du Christ " Il faut rendre à César ce qui est à César"...<br /> Nous vivons, particulièrement en France, une nostalgie communiste, la nostalgie d'une utopie sociale, qui se révèle un obstacle à la prise en compte de la réalité sociale et à de possibles réformes pour le bien commun,,.<br /> J'espère que cela n'aboutira pas à des affrontements violents ceci dit les phrases sur la prière me conviennent elles sont suffisamment ambigües pour que des interprétations politiques différentes s'en inspirent !
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H
A propos de Jésus chassant les "marchands du temple". L'argent récolté par les marchands d'offrandes pour les sacrifices était en partie reversé aux Grands Prêtres qui prenaient leur commission au passage et vivaient comme des princes dans des palais. Jésus s'en prenait donc au pognon sacré des "parrains" qui vivaient de ce trafic. S'attaquer au pognon, cela ne pardonne pas. Je pense que c'est la goutte d'eau qui a fait "déborder le vase" et condamner Jésus par ceux-là mêmes qui détournaient cet argent. L'accusation de blasphème est juste le prétexte officiel pour le condamner (on retrouve encore cela de nos jours, dans certains pays, quand on veut se débarrasser d'un gêneur).