« Choses vues (ou entendues) » 36 : La notion de « civilisation judéo-chrétienne » est-elle une imposture ?

Publié le par Garrigues et Sentiers

G & S a publié le 16 février 2026 un entretien avec l’auteur de l’ouvrage La civilisation judéo-chrétienne : anatomie d’une imposture. L’auteur veut démontrer que l’emploi par des hommes politiques de cette expression aurait une double fonction : laver l’Europe de la culpabilité de la Shoah et de son antisémitisme durable, et s’opposer à l’Islam, constitué comme l’« autre », et un autre menaçant. Une partie de ses analyses, en particulier sur le sionisme, est pertinente, par exemple son refus d’assimiler anti-sionisme et anti-sémitisme. Mais un esprit polémique gâche la démonstration en en refermant l’objet sur un usage relativement récent et essentiellement politique de cette formule.

Quant au problème du rejet de l’Islam par l’Occident, ce serait un tout autre sujet. Il serait temps, néanmoins, de tempérer la mauvaise conscience que l’Occident peut avoir à propos de la violence « impérialiste » de la colonisation – qui est réelle – en rappelant que l’« essor de l’Islam » du VIIe au XVIe siècle n’a pas été une promenade de santé paisible pour les pays traversés et conquis.

Qu’il y ait aujourd’hui un emploi détourné, abusif et partisan de cette expression n’est pas douteux. Quand Donald Trump l’utilise, on sait qu’il est dans la ligne du « sionisme chrétien » régnant largement parmi ses soutiens évangéliques. Il n’en reste pas moins que l’expression ne date pas son « invasion » dans le langage politique autour de 1980, comme l’affirme l’auteur, mais a été employée très tôt, dans un sens différent il est vrai, d’abord pour désigner « ceux qui, parmi les premiers chrétiens, enfermaient le christianisme dans le cadre du judaïsme, et qui pensaient que l'accès n'en était permis aux païens qu'autant qu'ils s'étaient fait d'abord agréger à la famille d’Israë» (Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, Paris, Hachette, 1874, t. III, p. 207-208).

Ajoutons que notre recours civilisationnel de longue durée à des Écritures constituées d’un « Ancien Testament » juif et d’un « Nouveau Testament » chrétien, dont les rédacteurs étaient imbibés de culture juive, suffirait à justifier l’expression et à confirmer son antériorité à son emploi actuel. Elle définit assez-justement une culture ayant en commun de fonder sa pensée et ses « écrits », y compris en partie juridiques, sur ce Livre. On a l’impression que l’auteur voudrait redéclarer la guerre stupide contre les « racines chrétiennes de l’Europe. »

Que la totalité de la civilisation européenne ne soit pas uniquement « judéo-chétienne » est une évidence. On doit y ajouter légitimement, en effet, l’apport antérieur gréco-romain, puis les ouvertures de la Renaissance et des Lumières et, plus encore, la révolution techno-scientifique en cours bouleversant toutes les traditions antérieures. Mais ce constat ne saurait occulter le fait, que du IVe au XVIe siècle, et même au-delà (1905 pour la France ?), l’Europe et les pays relevant de sa sphère d’influence ont vécu dans une culture majoritairement « judéo-chrétienne. » On a suffisamment, et à juste titre, reproché à l’Église romaine sa prétention a tout régenter politique, vie sociale, culture… Le nier serait aussi absurde que d’affirmer que l’Arabie saoudite n’a pas de racines musulmanes.

L’adjectif « judéo-chrétien » a aussi, dès la fin du XIXe siècle, été accolé à « Morale », et ce n’était pas un compliment puisqu’on y dénonçait une morale de culpabilité et d’interdits. De nombreux Juifs se désolidarisent d’ailleurs de cette morale ainsi conçue (1). Et ce qu’on pourrait reprocher à l’Europe, c’est de ne pas avoir élargi ses références et ses comportements à des « valeurs » véritablement chrétiennes, disons évangéliques : respect de l’autre, solidarité, entr’aide… À ce titre, on peut effectivement regretter la part que les Églises chrétiennes ont prise – pourquoi pas (parfois) de bonne foi en visant une évangélisation du monde ? – à la colonisation. Les anciens colonisés le leur reprochent parfois aujourd’hui. Mais il n’apparait pas que les véritables promoteurs du « colonialisme » (le mot n’apparait qu’au tout début du XXe siècle) aux options économico-militaires, aient été prioritairement de grands chrétiens. Pour la France, par exemple, Jules Ferry et Gambetta étaient plutôt Francs-maçons. Le prétexte, un peu hypocrite, de « civiliser » des peuples semble surtout préoccuper les marchands et les industriels cherchant des débouchés et des sources de matières premières là où l’on pouvait en trouver.

Qu’il y ait aujourd’hui des interconnexions avec l’origine de l’état d’Israël, de son existence et du soutien que cet « état-refuge » reçoit de pays occidentaux (principalement des États-Unis) est un fait politique qui semble parallèle à l’emploi du terme « judéo-chrétien » pour désigner une civilisation millénaire. L’histoire ne commence pas au XXsiècle !

Albert Olivier

  1. Sur cette question, on aura intérêt à lire l’article documenté et argumenté de Joël Sebban « La genèse de la « morale judéo-chrétienne », Revue de l’histoire des religions  2012/1, p. 85-118 [En ligne : https://journals.openedition.org/rhr/7835].
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L
La formulation de l'expression "judéo-chrétien" n'a en elle-même aucune raison d'être un sujet polémique. Au reste, le christianisme originel n'était pas ""enfermé" dans le cadre du judaïsme, mais il appartenait entièrement à ce cadre - à l'instar de tous les variations de pensée qui se formaient parallèllement, ou qui allaient germer dans la même séquence historique, au sein du judaïsme. <br /> Dans le débat qui est ici une fois encore posé, comme il est naturel qu'il le soit vu la complexité immense du sujet en cause, la conciliation ne serait envisageable qu'une fois convenu de ce point d'accord minimal - de ce compromis réservant à D.ieu les réponses qui ne relèvent pas de notre intellection : Jésus était juif, et ce qui nous est rapporté, au départ par des juifs, de sa Parole, s'entend comme un message élargissant au monde l'obscure clarté spirituelle confiée au judaïsme.
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