Carte postale du Grésivaudan

Publié le par Garrigues et Sentiers

Carte postale du Grésivaudan

Le Grésivaudan

Nous sommes dans une vallée de l’Isère encaissée entre le massif de la Chartreuse et celui de Belledonne, avec de hauts sommets proches des 3000 m, qui en ce début de printemps étincellent sous la neige, les pentes de montagnes sont couvertes de forêts et d’alpages d’où le bétail a largement disparu. Dans la vallée, lacs et étangs s’offrent aux promenades quotidiennes. Le village d’Allevard traversé par le torrent du Breda concentre des habitats anciens, des chalets, et des nouveaux lotissements autour d’un centre thermal qui depuis le XIXe siècle exploite les eaux soufrées pour traiter les maladies respiratoires et rhumatismales.

Carte postale du Grésivaudan

L’architecture moderne du Centre, situé dans un grand parc arboré de hauts châtaigniers, d’épicéas, coexiste avec de grands bâtiments évocateurs d’une clientèle aristocratique, huppée, des siècles précédents, désormais transformés en lieux locatifs pour les curistes ou les amateurs de ski, de parapente. Ces derniers me ravissent par leurs ailes multicolores qui sillonnent le ciel d’un massif à l’autre et s’échouent gracieusement dans le fond de vallée.

C’est dans ce lieu, inclus administrativement dans la métropole de Grenoble que je réside trois semaines durant et ma grande joie c’est qu’à peine ai-je posé les pieds dans ce territoire j’entends les chants des oiseaux, bouvreuils, fauvettes, merles, moineaux… qui m’accompagneront tout ce séjour.

Le sentier du Fer et l’exploitation du minerai de fer du XIIe au XXe siècle

Lors d’une balade dans le massif de Belledonne nous avons découvert le « Sentier de Fer » qui témoigne de l’exploitation du minerai de fer sur les lieux même de son extraction, de l’épopée des travailleurs qui depuis le XIIe siècle se glissaient dans des boyaux obscurs, longs de plusieurs dizaines de mètres, armés de pioches, éclairés par des lampes à l’huile de noix, pour dix heures d’affilée en attaquer les parois. Il fallait plusieurs opérations pour aboutir à un fer en partie débarrassé de sa gangue. À dos de mules, il était descendu dans la vallée et de nouveau brûlé dans des fourneaux de briques, enfin façonné par les gestes qualifiés des forgerons il donnait des armes, des outils, ou toute sorte d’objets de la vie quotidienne (1). Progressivement au cours des siècles, l’exploitation se fit scientifique pour accoucher d’une production industrielle, honneur et source de richesse de la vallée, jusqu’au début du XXe siècle où tout s’arrête sous la pression des concurrences étrangères.

Église Saint-Éloi et paroisse Saint-Éloi

Impressionnés par cette histoire, par le contact direct avec ces excavations en pleine montagne, qui suggèrent plus une descente aux Enfers que de lieux de travail, nous avons décidé d’y retourner à l’automne afin de poursuivre notre connaissance du territoire et de l’environnement culturel de ses populations. D’autant plus que nous ne sommes qu’au début de nos découvertes : s’il existe un patrimoine naturel et industriel, que dire du patrimoine religieux de la chrétienté que nous percevons à l’aide de ses chapelles, églises, abbayes. À Allevard même, une très belle église marque le centre-ville, remplie d’objets d’arts. Elle abrite la chapelle de saint Éloi, patron des forgerons dont l’étendard et l’autel s’ornent d’enclumes et de marteaux. L’église d’Allevard fait partie de la paroisse de Saint-Éloi qui regroupe cinq églises de hameaux dispersés dans la vallée et la montagne proche. Les prêtres, peu nombreux, doivent assumer des services multiples, même si les fidèles se raréfient (2).Ils sont secondés par des paroissiens très dévoués et j’ai pu participer à une adoration du Saint-Sacrement grâce à l’abnégation d’un sacristain qui est venu à l’église, en dépit du décès de sa femme survenu le jour-même, pour ouvrir le tabernacle et comme je le remerciais pour ce geste il me dit simplement : « Ma femme est morte mais je dois surmonter cet évènement et la vie religieuse doit se poursuivre ! »

Conversion du regard

À soixante kilomètres d’Allevard la ville de Grenoble et sa proche banlieue regroupent universités, pôles scientifiques et techniques où travaille une population urbaine dont les conditions de vie n’ont plus rien à voir avec des populations agricoles et montagnardes, mais ne serait-ce pas dommage et dommageable pour les générations futures que cette situation évolue vers la disparition de tout milieu humain montagnard autre que les stations de ski (hideuses !) ? (3). Un restaurateur dans la vallée du Haut Breda me confiait : « Les personnes qui vont au ski ne font pas vivre les vallées, elles les traversent et une fois dans la station elles n’en bougent plus ». Le milieu naturel de la Savoie riche d’une diversité humaine, d’un écosystème de flore et de faune montagnarde disparaîtrait-il pour ne laisser place qu’à une culture de loisirs ? Quelles en seraient les conséquences humaines ? Tous les jours j’ai acheté et lu le journal Le Dauphiné libéré, version Isère, et j’ai pu constater que nombre de petites agglomérations comme Allevard poursuivent avec obstination leur vie politique, associative, culturelle, religieuse  et finalement mon séjour a converti mon regard : je ne suis pas qu’une curiste occasionnelle, « profiteuse » d’une cure thermale mais je deviens, bel et bien, une habitante, saisonnière d’un village de l’Isère qui m’imprègne des réalités d’un lieu, d’un temps, autres que mon milieu urbain habituel et dont  les inquiétudes de la population deviennent miennes : les cures vont-elles se poursuivre ? Si elles s’arrêtent c’est toute une population de salariés, commerçants, petits propriétaires qui va être privée de revenus et une fois de plus Allevard perdra une source de richesses économiques ?

Nous avons déjà un projet pour notre futur séjour en commençant par la visite de deux fermes qui devraient nous donner un aperçu de la vie d’agriculteurs dont nous bénéficions des fruits et légumes, chaque jour du marché sur la place de l’église. Ce projet vous paraît bien modeste ? Mais ne sommes-nous pas « rassasiés » (4) de tant de randonnées en haute montagne ou de parcours en kayak dans les embouchures des fleuves que le temps est venu de partager la vie d’un village en Grésivaudan, elle s’offre à nous comme un privilège par toutes les découvertes inépuisables de ce lieu riche d’histoire et de ses habitants qui s’accrochent à un mode de vie miné par la domination des modèles du monde urbain. Et si nous nous engagions à leur remise en cause ?

Christiane Giraud Barra

  1. En 390 av. J.-C, des armées gauloises avec Brennus à leur tête mettent à sac la ville de Rome, la légende en attribue le succès aux épées en acier d’Allevard, et j’ajoute d’autant plus que l’épée de Brennus jetée dans la balance a servi de contre-poids aux kgs d’or de la rançon payée par les Romains, rappelez-vous « Malheur aux vaincus ! »
  2. Le village d’Allevard ne fait pas exception à l’évolution de la sociologie contemporaine, la majorité des personnes rencontrées pendant nos trois semaines sont des personnes seules, de tous les âges, soit des hommes soit des femmes en compagnie d’un chien !
  3. Cher lecteur ou lectrice vous avez le droit de n’être pas d’accord mais comparez l’ensemble architectural d’une station des Sept Laux avec les hameaux montagnards comme Montouvrard…
  4.  J’emploie ce terme de « rassasié » au sens de la Genèse, ch.25 : « Abraham mourut… rassasié de jours... »
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