Les chemins de l’Avent

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Avec l’Avent commence le cycle liturgique par lequel l’Église éduque l’être humain à vivre ce qu’elle appelle « l’histoire du salut ». Nos vies sont colonisées par du temps quantifié : time is money, le temps c’est de l’argent disent les gestionnaires. Notre peur du temps improductif nous fait remplir consciencieusement nos agendas de choses à faire et de rendez-vous. L’Église nous propose de retrouver le sens de l’attente. De quoi désarçonner les managers qui prétendent agir en « temps réel » à travers les circuits informatiques.

La liturgie n’est pas une pièce de théâtre où l’on représente un scénario écrit d’avance. Tout le paradoxe chrétien consiste à la fois à attendre et à savoir que « Le royaume est déjà là, parmi nous » L’Évangile se situe toujours dans le présent. Il est fait de récits courts, de guérisons et de vocations personnelles où la réponse doit être immédiate : « Va, ta foi t’a sauvé ». Il n’y a pas de longues maturations intellectuelles ou ascétiques, mais la découverte fulgurante d’un « déjà là », à la fois « déjà là » mais « au-delà » de notre perpétuel débat intérieur.

Le sens de l’attente, c’est d’apprendre que nous n’avons jamais fini d’être présent. Tout est déjà là, mais nous vagabondons ailleurs dans nos peurs, nos fantasmes, nos idolâtries. L’attente, c’est prendre le temps d’être présent à soi, aux autres, à Dieu. Être présent, c’est retrouver ses sources, non comme un passé sans cesse ressassé, mais comme donation actuelle, permanente. Être dans le réel, c’est coïncider avec la gratuité d’exister. C’est être « original », c’est-à-dire se tenir dans l’origine, dans ce lieu totalement improbable du don de vivre et d’exister. Ce fait de naître est tellement inouï que nous le conjurons à coup de savoir, d’avoir et de pouvoir. Et nous y répondons en nous précipitant pour garder et conserver jalousement ce qui est donné chaque matin. Se tenir dans l’origine, c’est ratifier le don premier d’exister et par là rester ouvert à toutes les aventures. L’esprit créateur surgit toujours dans l’inattendu intolérable à tous les gestionnaires des certitudes et des ordres.

« Le Royaume est parmi vous, le Royaume est au dedans de vous » (Lc 17,21) ne cesse de dire l’Évangile. Tout est à la fois donné, déjà là, mais en attente de notre attention, de notre ferveur. Le Tout autre, celui qu’on nomme Dieu ne se conquiert pas par notre virtuosité intellectuelle ou nos prouesses ascétiques, on ne peut que le recevoir. Face à ce Dieu toujours nouveau, toujours inattendu, notre attente risque de chercher à engranger des certitudes et des réponses. Cette paresse spirituelle méconnaît que toute attente est active et passe par l’action concrète pour renouveler sans cesse notre présence aux autres et au monde.

Nous sommes invités chaque année à revivre à Noël l’accueil de la rupture provoquée par un événement aussi radical qu’une naissance. Une brèche est ouverte par l’irruption du Verbe fait chair dans l’histoire des hommes. La fête qui, selon la liturgie du jour de Noël, annonce : « Aujourd’hui la lumière a brillé sur la terre. Peuples de l’univers, entrez dans la clarté de Dieu » est tellement dérangeante que nous avons décidé d’en faire un gentil décor pour la célébration de la consommation posée comme pratique « religieuse » indispensable à un monde géré par l’idole économiste. L’événement de Noël, celui où la Parole se fait chair, inocule un virus radical et définitif dans les logiciels qui prétendent régir l’existence humaine. L’enfance des commencements devient le lieu fondamental de l’humain. C’est la source où chacun, quel que soit son malheur, peut retrouver une dignité et une espérance.

Notre monde apparaît comme une machine centrifuge qui rejette dans l’exclusion des êtres humains de plus en plus nombreux au nom de ses logiques financières. Le bilan mondial que vient de publier par le World Inequality Lab de Thomas Pikettymontre que la fortune des ultra-riches et les inégalités ont explosé, posant dans le monde entier de graves défis démocratiques. « La concentration du pouvoir financier amplifie les voix de l’élite, réduit l’espace pour les politiques équitables et marginalise un peu plus la majorité de la population qui travaille. » (1). Noël nous invite à inverser ce rapport. Ce n’est plus ce système, idole construite de main d’homme et se présentant comme un destin, qui juge l’exclu. C’est le pauvre qui interroge les puissants, c’est l’étranger qui réveille les sédentaires. Non pas pour les condamner, mais pour leur révéler que le monde et l’histoire sont plus vastes que le périmètre de leur confort.

Voilà pourquoi, depuis Noël, ce sont les plus faibles, les plus exclus, qui ouvrent la voie vers l’avenir. Non pas au nom de je ne sais quel humanitarisme larmoyant, mais parce que ceux qui possèdent le moins nous invitent à nous tenir dans les commencements de l’humain. C’est le sens du premier message des Apôtres :« La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle  » (Ac 4,11). C’est à des temps de renaissance que nous convie la fête de Noël. Non dans des lendemains enchantés, mais dans l’aujourd’hui. Désormais,« Le Verbe en venant dans le monde illumine tout homme » (Jn 1, 8), et aucun pouvoir ne peut plus masquer cette lumière. Elle nous invite à nous engager dans la fraternité humaine qui désormais peut seule donner sens à l’histoire.

Bernard Ginisty

  1. Cf. l’article Le sidérant niveau des inégalités dans le monde in journal Le Monde du 10 décembre 2025 p. 14 et 15 :« 1%du produit intérieur brut mondial part chaque année des pays pauvres pour aller vers les 20% des pays les plus riches de la planète. C’est approximativement trois fois plus que l’aide au développement qui va dans la direction opposée. »
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G
invoquer le temps liturgique qui nous introduit dans l'éternité m'apparaît une preuve de foi chrétienne mais la mythologie abondamment utilisée, sur-utilisée en France sur les riches et les pauvres me paraît consternant et complice d'une politique qui se retourne contre ceux qui travaillent : les entrepreneurs qui ne comptent pas leurs heures, les capitalistes français qui investissent dans des régions pauvres sans avenir. Et oui ! il y a une bourgeoisie chrétienne qui a développé le droit du travail pour protéger ses ouvriers... Le résultat de discours simplistes chrétiens et de sources marxistes aboutissent à un désamour du travail, à une classe de personnes qui refusent de travailler ( ils ne sont pas handicapés) et pire que cela des personnes vivent avec des représentations fausses " nous sommes pauvres, nous on nous vole, la république française défend les voleurs". On est toujours le pauvre par rapport des gens plus fortunés que soi on est toujours le riche par rapport aux gens moins fortunés, les Piketty and co alimentent une idéologie qui peut aboutir à des affrontements violents dont j'ai vécu les prémisses dans les dernières émeutes de mon quartier ou des bandes de jeunes ont attaqué des commerçants, les ont battus, volés. Donc attentions aux mots, nous ne sommes pas en France en 2025 dans la Palestine du 1s.
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