L'Espace public
L’espace public est le cœur de la démocratie. C’est un espace de médiation entre la société civile et l’État qui favorise, par le débat contradictoire, l’émergence d’une opinion publique. Comprendre la notion d’’espace public est une tâche complexe autant que nécessaire. Complexe car ce terme désigne à la fois : les lieux ouverts au public (restaurants, cinémas, etc.), les espaces aménagés au cœur des villes pour accueillir les foules (places, jardins, etc.), les médias de masse (qui rendent publique l’information), les endroits dans lesquels les citoyens se réunissent pour manifester, etc. Nécessaire, car éclairer ce qu’est l’espace public, c’est permettre à tous les citoyens de mieux comprendre la société démocratique dans laquelle ils vivent.
L’origine du concept d’espace public : Kant relu par Habermas
Les prémices de la définition originelle de l’espace public se trouvent dans deux textes d'Emmanuel Kant parus en 1784. Dans le premier, Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, Kant affirme que «chez l'homme (en tant que seule créature raisonnable sur terre) les dispositions naturelles qui visent à l'usage de sa raison ne devaient être développées complètement que dans l'espèce, mais non dans l'individu » (Kant, 1985, p. 189). C'est pourquoi, afin d'atteindre le « dessein suprême de la nature », à savoir établir une « constitution civile parfaitement juste » (Kant, 1985, p. 194), l'homme doit être libre de raisonner publiquement avec ses semblables. C'est, en tout cas, la thèse qu'il défend dans Réponse à la question, qu'est-ce que les lumières. En effet, l'individu « ne peut s'arracher tout seul à la minorité [...]. En revanche, la possibilité qu'un public s'éclaire de lui-même est plus réelle ; cela est même à peu prés inévitable pourvu qu'on lui en laisse la liberté » (Kant, 1784, p. 210). Cet usage public de la raison qui permet aux hommes de se dégager « eux-mêmes peu à peu de leur grossièreté » influe sur « la mentalité du peuple (ce qui le rend peu à peu plus apte à agir librement) et finalement sur les principes même du gouvernement [...] ». L'espace public moderne, issu des Lumières, serait donc un espace de médiation entre l'État et la sphère privée où les citoyens délibèrent publiquement des questions politiques. Ou, pour le dire dans les termes de Claude Lefort (1986), l'espace public est l'espace, spécifique à la démocratie, qui sépare les gouvernés des gouvernants en faisant du pouvoir un lieu vide, qui n'appartient à personne.
Dans son ouvrage, L’Espace public (1978), Jürgen Habermas développe l’idée de Kant. Pour ce faire, il décrit comment des régimes autoritaires ont laissé place à la démocratie. Il analyse ainsi comment, en Angleterre et en France, entre un État monarchique marqué par le secret et l’arbitraire et le foyer de tout un chacun, surgit, peu à peu, une sphère intermédiaire où des personnes privées font un usage public de leur raison, ce qui contribue à la formation d’une opinion publique capable d’influencer les lois. Cette sphère intermédiaire, qu’il nomme « espace public bourgeois », est tout d’abord constitué par des salons, des loges maçonniques, des cafés, etc. (Paquot 2024). Puis, grâce à la Révolution, par la presse qui devient la caisse de résonance des débats publics. Ainsi, le processus de publicisation de l’information permet à chacun de se former une opinion rationnelle qui, confrontée aux autres opinions rationnelles, favorise peu à peu la formation d’une opinion commune permettant aux gouvernants de prendre des décisions légitimes, car résultant de l’intelligence citoyenne. Toutefois, note Habermas, cet espace public bourgeois a peu à peu dégénéré, car la publicité commerciale a remplacé la publicité politique. L’opinion publique n’est plus le fruit de la confrontation d’arguments rationnels, mais celui de la fabrique du consentement par les agences de marketing.
Une vision contemporaine plus complexe
Ce livre va avoir un succès immense, il va irriguer l’ensemble des sciences sociales, de l’histoire à la science politique en passant par la sociologie et les sciences de la communication. Du coup, il va être aussi critiqué sur de nombreux points (le caractère sexué et discriminatoire de l’espace public bourgeois, l’existence d’espace public populaire, la capacité de la société civile à influencer les gouvernements, etc.). Avec une honnêteté intellectuelle qu'il convient de souligner, Habermas, dans un texte écrit en 1990 pour la préface d'une réédition de L'Espace public, reconnut les faiblesses de son analyse et intégra la plupart de ces six critiques (Habermas, 1990). De ce fait, pour décrire l’espace public contemporain, il propose une nouvelle analyse dans son livre majeur Droit et démocratie (1997). Malgré un système politique qui cherche à se maintenir au pouvoir et des systèmes fonctionnels – en premier lieu le système économique – qui transforment la publicité politique en propagande, les citoyens peuvent encore parvenir à générer les règles qui les gouvernent en participant à la formation de l’opinion publique.
La double dimension de l'espace public contemporain
L’espace public est donc, selon Habermas, toujours un espace de médiation, mais c’est un espace où se confrontent les communications des partis politiques, des groupes d’intérêts privés, des sondeurs et des groupes d’intérêts généraux issus de la société civile. L’opinion publique n’est plus obligatoirement le fruit de la volonté rationnelle des citoyens, mais elle n’est pas non plus uniquement le reflet des intérêts économiques. Des mouvements comme l’écologie ou le féminisme peuvent parvenir à faire entendre leurs revendications, à condition d’accéder à l’espace médiatique qui est le centre de l’espace public contemporain.
On le voit, dans cette vision d’Habermas, les médias ont un rôle clef, pourvu qu’ils remplissent deux conditions : être indépendants des pouvoirs systémiques et être ouverts aux revendications de la société civile. Il est toutefois nécessaire de compléter cette définition car l’espace public n’est pas uniquement un espace abstrait, symbolique, qui permet de légitimer la norme juridique et qui rend visible les problèmes politiques, c’est aussi un espace concret, physique, un espace d’engagement.
En effet, trois raisons justifient que l'on ne limite pas l'espace public à une instance de médiation. La première est que l’espace public institutionnel engendre des dispositifs singuliers (conférences de citoyens, budget participatif, etc.) qui autorisent et contraignent l’action des élus et des citoyens. La deuxième est que l'espace public est territorialisé (Bussière, 2019). Or le territoire, quel qu’il soit, est un espace vécu, arpenté, ce n’est pas un espace purement cognitif. H. Rosa dit que l’espace public possède une dimension « viscérale » qui signifie « l’implication corporelle et affective des personnes dans des processus continus de rencontre au cours desquels leurs opinions et identités évoluent et se transforment de manière dynamique » (Rosa, 2022, p. 79). La troisième raison de faire de l’espace public un espace d’engagement est que, comme le rappelle H. Arendt, la politique ne se réduit pas à la communication : « De toutes les activités nécessaires existant dans les sociétés humaines, deux seulement passaient pour politique et pour constituer ce que Aristote nommait Bios politikos : à savoir l'action (praxis) et la parole (lexis) [...] » (Arendt, 1983, p.62) ». L'action politique est un engagement physique dans l'espace public, c'est-à-dire, le plus souvent, dans des lieux publics (Paquot, 2024) – des lieux physiques – dans lesquels les citoyens déploient diverses activités dont certaines (défilés, occupations de locaux, etc.) mettent en jeu leur intégrité physique.
Cette double dimension imbriquée (médiation et engagement) de l’espace public en fait le cœur d’une démocratie entendue comme autogouvernement des citoyens, tant qu’une condition fondamentale est remplie : « la volonté des citoyens de se reconnaître mutuellement comme des concitoyens et des colégislateurs démocratiques sur un pied d’égalité […] » (Habermas, 2022 p. 30)
Espace public et connexion numérique
Pour de nombreux auteurs, l'avènement d'Internet et des réseaux sociaux numériques (RSN) modifie en profondeur l'espace public qui deviendrait un "espace public digital"(Davatos, 2018). Or, pour nous, souligner l'impact des RSN et affirmer que l'espace public devient numérique sont deux choses tout à fait différentes. Pour le dire très clairement, nous pensons que la notion d'espace public digital est un non-sens théorique qui empêche de comprendre combien les RSN menacent la démocratie (Dacheux, 2020).
En effet toute expression publique partagée par un public ne crée pas un espace public. L’espace public est, nous l'avons vu, un espace de médiation et d’engagement où l’on définit de manière contradictoire ce qu’est l’intérêt général. Il faut donc deux conditions minimales pour que les espaces d’expression publique puissent être considérés comme des espaces publics : un, que l’expression soit politique, c’est-à-dire concerne la vie de la cité, le vivre ensemble ; deux que cette expression soit contradictoire, sinon on ne parle pas de communication politique mais de persuasion militante.
Mais ces deux conditions nécessaires ne sont pas suffisantes, il faut, en effet, préciser également ce que vise l’expression publique politique : former une communauté (religieuse, ethnique, etc.) précise, ou transcender les appartenances communautaires singulières pour s’adresser à l’ensemble des citoyens ? Le philosophe E. Tassin (1992) a écrit un texte important qui rappelle cette distinction entre espaces communautaires propres à des communautés singulières, et espace public qui permet de transcender les appartenaces communautaires particulières pour former une société politique. Il convient donc, selon nous, de distinguer trois types d’espace :
- Les espaces d’expressions où il s’agit d’exprimer publiquement son avis. Ces espaces peuvent être soit des dispositifs permettant à des personnes de donner publiquement leurs sentiments sans forcément vouloir délivrer un message militant ; soit des espaces militants visant à diffuser une vérité politique.
- Les espaces communs, des espaces de médiation et d’engagement où se déploient des expressions publiques politiques au service d’une communauté clairement identifiée.
- Les espaces publics, des espaces de médiation et d’engagement où se développent des communications politiques contradictoires concernant l’ensemble des citoyens.
Cette clarification est essentielle, puisque la nature des algorithmes régissant les RSN est de créer des bulles de filtres qui permettent de rassembler des personnes qui se ressemblent. Autrement dit de créer des communautés. La connexion numérique a donc permis de diversifier les expressions publiques, mais cette diversification ne pluralise pas l’espace public, elle multiplie les espaces communs.
Éric Dacheux
Arendt, H., La Condition de l'homme moderne, Paris, Calmann-Levy, 1983.
Bussière A., Les territoires de l’espace public, Paris, L’Harmattan, 2019.<
Dacheux E. L’espace public éclaté, Paris, CNRS éditions, 2024.
Dacheux, E. (2020). « La connexion numérique ne favorise pas la délibération, elle menace la démocratie ». Terminal, n°128, https://doi.org/10.4000/terminal.6347
Dacheux E., Goujon D. (2020). Défaire le capitalisme, refaire la démocratie. Les enjeux du délibéralisme, Toulouse, Eres.
Davatos A. (2018). « From Public Space to Public Sphere: Discerning the Public Value of the Internet ». Social Ethics Society Journal of Applied Philosophy, Volume 4, Number 2.
Habermas J. « Un nouveau changement structurel de l’espace public politique ». in F. Albertini, L. Corchia [dir.], Habermas en terrain insulaire. Pise. Pisa university Press, 2022.
Habermas J., « Political communication in Média Society ». Dresden, ICA Annual Convention, 2006.
Habermas, J., Droit et démocratie, Paris, Gallimard, 1997.
Habermas, J., L'Espace public, Paris, Payot, 1978.
Lefort, C., Essai sur le politique, Paris, Seuil, 1986.
Negt, O., L’Espace public oppositionnel, Paris, Payot, 2007.
Paquot, T., L'espace public, Paris, La découverte, 2024.
Rancière J., Le partage du sensible. Esthétique et politique, Paris, La Fabrique, 2000.
Tassin E., « Espace commun ou espace public ? », Hermès, N°10, 1992.