Le devoir de fraternité

Publié le par Garrigues et Sentiers

Au début de son pontificat, le pape François publiait un texte (1) où il analysait « un des péchés qui parfois se rencontre dans l’activité sociopolitique qui consiste à privilégier les espaces de pouvoir plutôt que les temps de processus. Donner priorité à l’espace conduit à devenir fou pour tout résoudre dans le moment présent, pour tenter de prendre possession de tous les espaces de pouvoir et d’auto-affirmation. C’est cristalliser les processus et prétendre les détenir. Donner la priorité au temps, c'est s’occuper d’initier des processus plutôt que posséder des espaces » (2).

Nous avons là une des clés des crises que nous traversons face auxquelles, trop souvent, pouvoirs étatiques, Églises, partis politiques ou autres organisations répondent par des questions de boutique. Il ne s’agit pas de quitter l’installation dans un système institutionnel sécurisant pour un autre jugé plus performant, mais de se mettre en mouvement.  La vraie frontière entre les êtres humains est celle qui sépare les nomades des sédentaires, ceux qui sont en marche et ceux qui se croient arrivés. On ne saurait trop se réjouir de lire sous la plume du premier responsable de l’Église catholique : « L’Église doit accepter cette liberté insaisissable de la Parole, qui est efficace à sa manière, et sous des formes très diverses, telles qu’en nous échappant elle dépasse souvent nos prévisions et bouleverse nos schémas » (3).

Le besoin de sécurité nous pousse à prendre des assurances contre le surgissement de ce qui est Autre. Nous risquons alors de nous fermer à des visitations de l’évènement, à des invitations au voyage, à cet appel lancé jadis à Abraham et qui continue de retentir dans la conscience de tout croyant : quitte ce que tu connais pour aller vers ce que tu ne connais pas. Pour le théologien Joseph Moingt, « Jésus n’a légué à ses disciples ni rituel ni code législatif ni corpus doctrinal ni enseignement écrit, rien qu’ils n'auraient plus qu’à répéter et qu’ils devraient immuablement conserver – rien que la perpétuelle nouveauté d’une Bonne Nouvelle à annoncer, son « Évangile », illustrée par des paraboles à déchiffrer inépuisablement » (4)

Le monde traverse une période anxiogène avec les affirmations impériales de plus en plus menaçantes de certains des plus grands pays du monde. Lors de la pandémie du Covid, le journaliste Denis Lafay a eu la très bonne idée de réunir deux « frères d’âme » particulièrement créatifs. Pendant cinq heures, Edgar Morin, auteur d’une œuvre majeure pour analyser les fractures de la modernité et Pierre Rabhi, agro-écologiste, militant pour un sursaut des consciences vont s’entretenir sur les engagements nécessaires pour faire face aux périls qui menacent la nature et l’humanité et comprendre les crises mondiales.

Edgar Morin nous invite à résister aux deux barbaries qui menacent l’humanité, « la vieille barbarie venue du fond des âges de la domination, de l’asservissement, de la haine, du mépris qui déferle de plus en plus dans les xénophobies, racismes se généralisant en guerres, et la barbarie froide et glacée du calcul et du profit qui elle-même prend les commandes dans une grande partie du monde » (5). L’actualité hélas, nous montre à quel point ces barbaries envahissent notre monde.

Pierre Rabhi, constatant les désastres causés par la juxtaposition de savoirs parcellaires, insiste sur la nécessité de retrouver ce que le philosophe Emmanuel Levinas appelle « la sagesse de l’amour ». « Cessons de confondre aptitudes et intelligence, et œuvrons à éveiller l’humanité à prendre conscience qu’elle partage un destin et un sort communs, que chaque mal ou bien se répercute universellement. (…) Nous appartenons à une seule et même espèce, chaque autre est frère et le temps est venu de créer une convivialité planétaire. Prendre conscience qu’il faut additionner « ce » que l’on s’évertue à mettre en rivalité, à marchandiser ou à retrancher. Et cela en faisant sien cet enseignement du Christ, mais qui est universel, œcuménique : « Il n’y a que l’amour qui peut changer le cours de l’humanité ». Voilà le retournement auquel, au plus profond de mon cœur et de mon âme j’aspire » (6).

Aujourd'hui le Président russe Poutine, pour reprendre les termes du pape François, « donne priorité à l’espace » ce qui « conduit à devenir fou pour tout résoudre dans le moment présent, pour tenter de prendre possession de tous les espaces de pouvoir et d’auto-affirmation » et le président américain Trump prétend régir le monde à coup de « deals » ce qu’Edgar Morin appelle « la barbarie froide et glacée du calcul et du profit ». Et, paradoxalement, il se trouve que ces deux personnages se présentent comme des défenseurs du Christianisme !

L’humanité se construira par des relations entre des hommes s’assumant uniques et différents, en cela “ fils d’un même Père ”. Si les États peuvent légiférer sur la liberté et l’égalité, la fraternité ne se décrète pas. Non seulement elle ne se décrète pas, mais elle trouve ses sources dans la dimension spirituelle de la personne, sous peine de se perdre dans les caricatures de l’embrigadement des partis, les sectes et toutes sortes de refuges identitaires.

Bien loin de se réduire à un vague humanitarisme ou à la naïveté des bonnes intentions, la fraternité, nous dit Régis Debray « prend à rebrousse-poil le « je préfère mon frère à mon cousin, et mon cousin à mon voisin ». Elle suppose un travail de soi sur soi, plus astreignant qu’une bienveillance naturelle envers son prochain, mais plus exigeant aussi qu’une simple inclination amicale. Mon meilleur ami est un autre moi-même, mon frère n’a pas besoin d’être mon alter ego. On ne naît pas frère, on le devient » (7). Aujourd’hui ce devoir de fraternité n’est pas un luxe pour belles âmes, mais la condition pour que des sociétés ne retournent pas à la barbarie. Ce lien fraternel, nous dit encore Régis Debray, « ne s’achète pas au rabais. Il coûte. Il se trouve simplement que ne pas en prendre le risque en serait un plus grand encore, qui ne nous laisserait plus le choix qu’entre les sécessions tribales reniant l’unité de l’espèce humaine et l’abstraction Humanité couvrant les cruautés de l’argent-maître » (8). 

Bernard Ginisty

  1. Pape François (1936-2025) : La joie de l’Evangile, éditions Bayard 2013.
  2. § 222-223.
  3. Id : § 21.
  4. Joseph Moingt (1915-2020) : Croire quand même. Libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme, éditions Temps Présent, 2001, page 58.
  5. Edgar Morin (né en 1921) et Pierre Rabhi (1938-2021) : Frères d’âme, entretiens avec Denis LAFAY, éditions de l’Aube, 2021, pages 22-23.
  6.  Id : : pages 168-169.
  7.  Régis Debray : Le moment fraternité, éditions Gallimard, 2009, pages 271-272.
  8.  Id : page 364.

Publié dans Réflexions en chemin

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H
Magnifique citation de J. Moingt. Ma devise est : "Hors de l'amour, point de salut". Outre l'encyclique de François "Fratelli tutti", voir aussi le petit livre de l'ex-Mgr Benoist de Sinéty : "La fraternité, sinon rien".
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L
Quel bonheur ce serait de relire inlassablement à hautes et multiples voix que "« Jésus n’a légué à ses disciples ni rituel ni code législatif ni corpus doctrinal ni enseignement écrit, rien qu’ils n'auraient plus qu’à répéter et qu’ils devraient immuablement conserver – rien que la perpétuelle nouveauté d’une Bonne Nouvelle à annoncer (...)". Et de se dire que cette spiritualité libre, ouverte et confiante progresse de part le monde. L'espérance ne se résume-t-elle pas dans cette invitation à partager l'inconnu ou l'ignoré que va rencontrer celui qui s'est dit : "quitte ce que tu connais pour aller vers ce que tu ne connais pas". D'autant que ce qu'on quitte, en l'espèce, est attaché au malheur du monde, à ses causes et origines.
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