Fête de l’Assomption
Marie a une place particulière dans l’histoire du Salut, comme mère de Jésus mais plus encore comme « première croyante ». À l’Annonciation, évidemment, elle a cru, c’est-à-dire fait confiance à Dieu. Puis elle est passée du statut de mère à celui de « femme », en vis-à-vis de Jésus, lors de la visite au Temple pour les douze ans de son fils. Il a alors pris ses distances («Ne saviez-vous pas que je me dois aux affaires de mon Père ? » Lc 2, 49). Désormais il l’appellera « femme » alors qu’il utilise le terme « Abba » pour son Père. Elle n’est plus la mère, mais la « femme » croyante, tête de l’humanité qu’il est venu rencontrer. Le mystère de sa mort et de sa Résurrection, il l’a vécu seul, c’est le mystère de notre Salut. Celle qui était face à lui comme première croyante, en écho à la Résurrection, a été gratifiée de l’Assomption, cela semble la logique de ce dogme.
Pour essayer de rentrer dans ce mystère de notre foi, revenons d’abord sur la place de ces « femmes fortes » de la Bible dont Marie est en quelque sorte l’aboutissement. Puis nous reviendrons sur la place de Marie dans l’économie du Salut.
Les femmes de la Bible sont source de vie en lien avec Yahvé, c’est par Yahvé qu’elles donnent la vie. Dieu intervient à chaque fois pour qu’elles donnent la vie à son peuple. Ève engendra Caïn, sont premier né, « et elle dit “J’ai acquis un homme de par Yahvé ” » (Gn 4, 1). Puis Sarah la stérile donne naissance à Isaac, le père de la descendance promise à Abraham. C’est grâce au passage de Yahvé chez celui-ci qu’elle put concevoir. La femme de Manoah était stérile, mais L’Ange de Yahvé apparut à cette femme et lui dit « “tu es stérile et tu n’as pas eu d’enfant mais tu vas concevoir et tu enfanteras un fils” » (Jg 13, 3). Elle fut la mère de Samson qui sauva le peuple des mains des Philistins. Élisabeth, la stérile, « vient elle aussi de concevoir un fils dans sa vieillesse...car rien n’est impossible à Dieu » (Lc 1, 36-37). Elle engendrera le Précurseur. Enfin Marie, c’est elle qui nous intéresse en cette fête, va concevoir « alors qu’elle ne connaît pas d’homme »... “ l’Esprit Saint viendra sur toi” » dit l’Ange (Lc 1, 34-35), elle donnera la vie à Jésus.
Ainsi Yahvé place toutes ces femmes en face de Lui et c’est dans cette relation qu’il donne la vie par elles. Elles ne sont pas d’abord des aides pour l’homme, de condition inférieure, elles ont une place éminente dans l’histoire du salut par leur place que leur donne Dieu, en face de Lui.
Revenons à leur vie humaine de femmes, ici-bas, sur cette terre. Ève est engendrée à partir d’Adam qui reconnaît en elle un véritable vis-à-vis, Dieu les créa « ish et ishsha » (Gn 1, 27 et 2, 23), égaux qui se donnent l’un à l’autre. C’est le péché qui va détruire cette harmonie primordiale, rétablie par le Christ né de Marie. D’autres femmes auront un rôle primordial en face des hommes. Miryam la prophétesse, sœur d’Aaron, est celle qui célèbre le passage de la Mer Rouge, libération du peuple et fondement de sa relation privilégiée avec Yahvé. Debora, la prophétesse, sauve le peuple contre Sisera et annonce à Baraq qu’elle envoie au combat : “dans la voie où tu marches, l’honneur ne sera pas pour toi, car c’est entre les mains d’une femme [Yaël] que Yahvé livrera Sisera” (Jg 4, 9). Au temps de la réforme de Josias, c’est Hulda, la prophétesse, qui annonce au roi le salut pour lui qui s’est humilié devant Dieu (2R, 22, 19-20). Ces femmes se posent en vis-à-vis d’hommes, non pas en servantes mais en égales, comme Ève vis-à-vis d’Adam. Quand elles engendrent ou prophétisent, elles sont en vis-à-vis de Dieu.
Si Dieu a créé le monde pour avoir un vis-à-vis à aimer, de même que le Père engendre le Fils parce que son Être est essentiellement relation d’amour, on constate que ces femmes ont été ce vis-à-vis qui Lui a permis de s’adresser à son peuple. Et évidemment Marie, dans ce processus, a un rôle éminent, fondamental. Jésus, venu rassembler son peuple au nom du Père, fait avec Marie un couple indissociable. L’un face à l’autre, ceci est relevé plusieurs fois. Au Temple, lorsque Jésus a douze ans, il s’oppose à ses parents pour « être aux affaires de son Père » (Lc 2, 49). Tout au long de sa mission, Marie n’apparaît quasiment pas, c’est l’homme Jésus qui agit, sauf que… Marie est présente le premier et le dernier jour de cette mission, à Cana et au Golgotha. Dans les deux cas Jésus l’interpelle avec le vocable « femme », son rôle n’est plus celui de mère aimante qu’elle aurait voulu garder lorsque avec les frères de Jésus elle se préoccupe de lui (Mc 3, 21. 31-35). Son rôle est bien plus important : à Cana elle « lance » la mission : “faîtes tout ce qu’il vous dira” (Jn 2, 5) ; au Calvaire, au moment où le corps terrestre de Jésus disparaît, il lui confie son Corps, l’humanité appelée à le suivre, “Femme, voici ton fils” (Jn 19, 26). Par la suite elle sera présente à l’Église naissante, à la Pentecôte, puis restera avec les Apôtres, comme le racontent les Actes.
À travers le Magnificat, Marie se présente comme la « fille de Sion » proclamée par le prophète Sophonie (So 3, 14). Elle n’est pas seulement la « mère » de l’Église, Corps du Christ, elle incarne cette Église. La femme de l’Apocalypse arrachée au Serpent qui avait vaincu Ève (Ap 12, 13-16) représente l’Église enfin sauvée, et derrière cette Femme se profile Marie. Le Père engendre le Fils dans lequel il se reconnaît, le Fils, par Marie, fait rentrer son peuple, l’Église, dans cette relation. Le Christ est le vis-à-vis du Père, l’Église, en Marie, est le vis-à-vis du Fils. C’est par la Résurrection que le Fils est entré dans la gloire du Père pour nous y entraîner, par l’Assomption, Marie et donc l’Église, Corps du Christ, est entrée aussi dans la Gloire du Père, avec le Fils. L’Assomption est le premier acte de notre propre résurrection, évidemment rendu possible par la Résurrection du Christ, devenu le « premier né de la Création ».
Fêter l’Assomption nous amène à nous placer en face de Dieu, Père et Fils, en sa présence, pour répondre à son attente. Fêter Marie, c’est se placer avec elle en face de son Fils pour répondre à son appel. L’Esprit qu’il nous donne nous le permet si nous y sommes attentifs.
Marc Durand