« Choses vues ou entendues » n° 21 : Nos chers médecins
Le « médecin de famille », évoqué par les vieux avec nostalgie et reconnaissance, n’est plus vraiment courant. Vous savez : celui qui pouvait rester une nuit à soigner un malade en péril (il est vrai qu’il n’y avait pas de SAMU), qui payait parfois de sa poche les médicaments qu’une famille trop pauvre ne pouvait obtenir (c’est vrai qu’il n’y avait pas la Sécu). J’atteste d’expérience avoir vu cela de mes yeux. (c’était dans l’autre millénaire).
Distinguons entre les divers corps de médecins. Les généralistes n’ont souvent qu’un niveau de vie d’honnête moyenne à l’intérieur de leur classe sociale, compte-tenu des responsabilités qu’ils assument. Le cas des « spécialistes » privés est différent. Beaucoup d’entre eux sont compétents, dévoués et consciencieux.
Mais les spécialistes pas chers sont rares, or ce qui est rare est cher, donc les spécialistes pas chers (je veux dire ceux qui se contentent des tarifs conventionnés) sont rares.
Je m’en suis ouvert une fois à une hyper-spécialiste, par ailleurs excellente dans son métier : « pourquoi ces suppléments, dont on est contraint parfois d’apprendre l’existence et le montant à la veille d’une opération, ou même au moment de payer ? ». Les astreintes, pour certaines spécialités, ne sont pas aussi lourdes que celles des généralistes ou des hospitaliers. Alors pourquoi cette extrême différence de « traitement » ? La notoriété sans doute ? mais n’est-elle pas, parfois, un peu auto-proclamée ?
Alors l’argument massue : la « longueur des études » prenant 10 ou 12 ans ! Sait-on combien d’années d’études il faut pour devenir – à niveau d’études comparables – un enseignant-chercheur en sciences ou en lettres à l’université, pour obtenir un salaire peu motivant ? Licence et master : 5 ans ; agrégation 1 à 2 ans en moyenne, plus si la préparation se fait en même temps qu’on assure un service dans le secondaire, ce qui est un cas fréquent. Elle n’est certes pas absolument indispensable pour entrer dans la carrière et postuler à un poste d’assistant, mais elle est souvent prise en compte par les commissions d’admission comme un plus, plus ou moins déterminant. La thèse enfin, dans ses formes actuelles, car l’ancienne thèse d’État pouvait demander davantage : 3 à 6 ans. Au total, et sans compter les « spécialités » (il y en a ici aussi) qu’on a dû concrétiser dans une formation complémentaire : on en arrive entre 10 et 13 ans…
La question de gros sous dépassée (ou pas), les médecins du secteur privé tiennent à leur indépendance pour s’installer. Cela peut paraître normal. en démocratie libérale. Mais, face à ce droit personnel, surgit avec ténacité ce grave problème de société : comment repeupler de praticiens les déserts médicaux ? Il semble exclu, dans notre culture « humaniste », de pouvoir contraindre les nouveaux médecins à s’installer dans telle ou telle ville ou province. Mais n’y a-t-il pas, parmi les étudiants en médecine, des boursiers ? Ils ont profité de l’aide de l’État, donc celle des contribuables. Serait-il scandaleux de leur demander quelques années de leur activité professionnelle au service des personnes en difficulté, pour des problèmes de santé, dans les régions à très faibles offres médicales ? Après tout, on demande bien aux candidats à un poste d’enseignement ayant-réussi un concours de recrutement (boursier ou non) de passer un certain nombre d’années au service de l’Éducation nationale. Et ils ne sont aucunement maîtres alors de la destination de leur poste. On a même tendance à envoyer d’office les jeunes diplômés dans les endroits que les « vieux profs » désertent pour regagner, par exemple, la région qu’il avait habitée dans leur jeunesse. Cette « solution » est-elle trop simple ?
Marc Delîle