Après le voyage de Léon XIV en France : Et maintenant ?
Après le retour à Rome du pape Léon XIV, la question est peut-être moins de s’interroger sur ce qu’il convient de retenir de ces quatre journées mémorables que sur ce qu’il en restera dans six mois ou un an… Écrire cela n’est pas chercher à relativiser la portée de l’événement. Je crois, bien au contraire, qu’il nous faut nous interroger – un nous qui englobe aussi bien l’Église catholique que l’ensemble de la société française, responsables politiques y compris – sur l’ampleur et la signification de l’adhésion populaire à la personne du pape Léon XIV et à son message.
Pour l’Église, la question est de savoir quelle part d’adhésion de nature réellement religieuse entre dans ce qui a été interprété, justement, comme l’expression d’une quête de sens dans un monde bouleversé. On pourrait, ici, oser le parallèle avec le succès de l’enseignement catholique dont on ne sait pas toujours distinguer les motivations religieuses d’une quête de réassurance sur des “valeurs“. Pour la société et la classe politique, à la veille d’une échéance électorale décisive, la question devient : comment recevoir et entendre, venant d’un public qui dépasse sans doute les seuls catholiques, un désir d’apaisement, de bienveillance et d’unité – autant que de communion – qui ne gomme pas pour autant, chez certains d’entre eux, d’autres désirs, antagonistes, de radicalité pour sortir le pays de l’ornière.
Inutile de s’attarder sur les chiffres : près de 1,3 millions de personnes aux rendez-vous de Paris, Lourdes et Metz. Rendez-vous particulièrement réussis, soulignons-le – ce qui n’est que justice – grâce à une parfaite organisation du côté de l’Église (pensons à la distribution de la communion lors de ia messe de samedi place de la Concorde et sur les avenues des Champs-Elysées et de la Grande-Armée), avec la contribution exemplaire des services de l’État, dans une lecture paisible de la laïcité. Il faudra un peu de temps aux spécialistes pour évaluer par ailleurs, avec précision, l’audience médiatique cumulée des différents temps forts du voyage, la plupart des chaines de télévision ayant fait le choix de les retransmettre (1).
Les catholiques de France se sont sentis, durant ces quatre jours, en communion profonde avec et autour du pape Léon XIV dont les gestes de tendresse vis-à-vis d’enfants et de personnes handicapées, ont profondément touché. Mais la communion a ceci de commun avec le bonheur, de n’être constituée que de moments passagers. Que va-t-il en rester au-delà de la fierté, sans doute durable, d’une manifestation d’existence décomplexée au sein de la société française ? Ce n’est pas faire injure au pape Léon XIV que de souligner ici combien la fermeté sereine de ses paroles aura rasséréné les uns et les autres, sans pour autant faire unité.
Car chacun aura sans doute retenu, au final, ce qui confortait voire renforçait ses propres convictions. Pour les uns : l’ouverture au pluralisme et au dialogue interreligieux, le soutien à la consolidation d’une Europe porteuse de valeurs communes au service de la paix, la défense des droits humains – y compris celui de migrer ou de ne pas migrer – face à toutes les tyrannies ou menaces écologiques, le plaidoyer pour le respect du droit et du multilatéralisme dans un contexte international marqué par le cynisme et les rapports de puissance… Pour d’autres : l’évocation de l’apport historique du christianisme à l’Europe, le rappel de la vocation de chacun à la sainteté, la réaffirmation de l’opposition du magistère à toute légalisation d’une aide à mourir ou encore, au regard des conflits qui ensanglantent le monde, la préférence pour la négociation contre l’“l’illusion du réarmement ».
Ce voyage, de par l’adhésion populaire qu’il a suscitée – à la surprise générale – est-il de nature, dans les mois qui viennent, à infléchir un tant soit peu, sinon l’offre politique des candidats à la présidentielle, du moins la tonalité du débat public ou du dialogue entre catholiques eux-mêmes, pour ne pas parler des intentions de vote des uns et des autres ? On peut sincèrement en douter !
L’impact du voyage pontifical devra être évalué aussi à un autre niveau, intra-ecclésial. Le succès de fréquentation des messes de la place de la Concorde à Paris, Lourdes et Metz doit-il être lu comme signe avant-coureur d’un retour de la foi et de la pratique religieuse ? La mise en lien de l’accueil enthousiaste fait à Léon XIV par les 80.000 jeunes du Stade de France, avec l’accroissement régulier du nombre des catéchumènes parmi les jeunes adultes et quelque entrées inattendues en propédeutique (année de discernement d’une possible vocation presbytérale) peut-elle constituer les prémisses assurés d’un nouveau printemps de l’Église ?
Il faudra tenter de répondre loyalement à la question. Ne serait-ce que pour ne pas sous-estimer les signes possibles, fussent-ils fragiles, d’un renouveau. Ma crainte personnelle – cela ne surprendra personne parmi ceux qui me “suivent“ – est que ces “frémissements“ ne consolident l’idée d’une sortie de crise qui justifierait le retour à une Église certes ouverte aux exigences évangéliques de la charité mais à l’intérieur d’une institution remettant l’accent sur la sacralité et la centralité du prêtre, ce qui semble correspondre tant à l’attente nostalgique de certains fidèles, qu’à la sensibilité propre de bien des nouveaux prêtres et d’une partie de la jeunesse catholique.
On me pardonnera de revenir ici, un instant, sur la veillée des jeunes au Stade de France. Pour exprimer, de manière euphémisée, ce que je me suis refusé à exprimer le soir-même. Je respecte infiniment cette génération et ses aspirations. J’ai toujours plaidé qu’une société qui se désintéresse de sa jeunesse est une société moribonde. L’Église y compris. Ce qui ne suppose aucun plaidoyer pour une forme, démagogique, de jeunisme au motif que la jeunesse représenterait l’avenir, ce qui n’échappe à personne !
Soit dit en peu de mots, j’ai regardé avec bienveillance la première partie de la veillée, animée de choix musicaux qui ne correspondaient pas à mes goûts personnels mais étaient ceux d’une génération que je respecte et dont c’était la fête. L’accablement est venu, pour moi, non point de l’arrivée du pape Léon XIV, mais de la tournure qu’a pris alors la soirée.
Mon sentiment est que les jeunes se sont alors trouvés dépossédés de leur veillée par des adultes bien décidés à faire passer “leur“ message : celui d’un appel préférentiel à la sainteté individuelle, contre les errements mortifères de leurs aînés à vouloir réformer la gouvernance de l’Eglise. Ce qui nous a donné, sous couvert d’une invitation de chacun à la sainteté qui est l’une des intuitions du Concile Vatican II, un spectacle affligeant fait d’approximations historiques, de mauvais goût artistique et d’exaltation du culte domestique de reliques hexagonales. Comme si l’enjeu était d’inscrire cette génération dans une identité menacée. Par grâce, nous avons échappé à une vénération ostensible, par le pape, de la vraie-fausse tunique d’Argenteuil. Que l’on me pardonne ce cri du cœur.
Cette veillée, et les réflexions qu’elle m’inspirait au fur et à mesure de son déroulement, ont fait surgir en moi trois souvenirs. Le premier est lié à ma vieille grand-mère Augustine, qui aurait aujourd’hui près de 140 ans, incarnation même de cette « piété populaire » que l’on redécouvre et qui avait un mot pour désigner les vieilleries qui encombraient sa maison mais dont elle répugnait à se séparer : des reliques. Le deuxième me renvoyait à la veillée des JMJ de Paris, en août 1997, où, affecté à l’accueil des VIP, j’avais frissonné à la lente procession des bannières accompagnant une litanie des saints réellement ouverte à l'universalité de l’Église à travers les siècles et au baptême, par le pape Jean-Paul II, d’une dizaine de jeunes adultes venus des cinq continents. Le troisième est la découverte de cet avertissement de Raimon Panikkar : « Qui a peur de perdre son identité l‘a déjà perdue. »
Venir m’opposer ici, sous forme de démenti cinglant et quelque peu vengeur, que les jeunes ont « adoré » et que mon commentaire serait méprisant à leur égard n’a que peu de chances de m’ébranler !
Ma crainte de voir l’Église de France prendre prétexte du succès incontestable de ce voyage, pour orienter sa pastorale sur la seule jeunesse « porteuse d’avenir » et plus ouvertement « docile à l’Esprit » – donc à l’institution – que les précédentes, se nourrit d’autres faits enregistrés au cours de ces quatre journées.
Chacun aura retenu le témoignage ému et reconnaissant des victimes d’abus dans l’Église que le pape Léon XIV a longuement rencontrées à Lourdes. Mais le fait que dans l’avion du retour à Rome, il ait formellement contesté auprès des journalistes, que les causes de ces abus soient effectivement « systémiques » interroge. Certes, le pape François n’a jamais repris à son compte cette expression, née des conclusions du rapport de la Ciase et validée par les évêques de France, mais le fait même qu’il ait lui-même vu dans le « cléricalisme » la source de ces dérives criminelles n’était-il pas au fond équivalent ?
Rappelons ici que la réponse à cette dérive « structurelle » sinon « systémique » a été l’intuition du synode sur la synodalité dont on sait que la mise en œuvre, confirmée par le pape Léon XIV, est boudée par une majorité des diocèses de France : 90% si l’on en croit la tribune récente dans La Croix du 16 septembre de l’Association d’intellectuels catholiques Confrontations, constat qui confirme ma propre observation lors de mes conférences à travers la France autour de mon livre Le Synode, c’est maintenant. Or, du Synode, il n’a été que peu question au cours de ce voyage pontifical, hormis, il est vrai la rencontre avec les membres de l’Assemblée synodale provinciale d’Ile-de-France à l’Institut catholique de Paris. Mais on était là davantage dans la continuité des synodes diocésains que dans l'innovation du synode sur la synodalité. On chercherait en vain toute référence à la co-responsabilité clercs-laïcs dans l’Église, qui en est pourtant la colonne vertébrale, dans le discours du pape aux évêques.
“Les papes passent, la Curie reste“. Combien de fois ai-je entendu la formule lors de mes rencontres au Vatican du temps où je dirigeais la rédaction du Pèlerin ? Je vois - peut-être à tort - dans l’omission du discours pontifical la griffe de la Secrétairerie d’État. C’est presque du copier-coller au regard du discours de Benoît XVI, le 12 septembre 2008, alors que je me trouvais moi-même “de service“ journalistique à Lourdes. J’avais, à l’époque, noté ceci dans mes carnets :
« Par comparaison à ses homélies extrêmement travaillées, le discours de Benoît XVI aux évêques prononcé dans l’hémicycle, m’a semblé fait de bric et de broc sans doute rédigé à la hâte par quelques collaborateurs mal informés sur la situation réelle de l’Église en France. Je déplore surtout l’absence de toute allusion au rôle des laïcs dans l’Église alors même qu’il demande aux évêques de porter le souci (légitime) de leurs prêtres. « Une vision ecclésiastique de l’Église » commente Gérard Defois que j’interpelle à la sortie de l’hémicycle. En réalité : du cléricalisme pur sucre ! »
La connaissance des dossiers m’a semblé, cette fois, mieux assurée mais l’absence de toute référence à l’engagement des laïcs dans l’Église qu’il faudrait également promouvoir et soutenir, autrement que par de vagues allusions à la mission, montre bien que l’avenir du presbytérat et de la vie religieuse reste l’obsession endémique du Vatican… et de la Conférence des évêques de France.
Si l’Église veut réellement la communion et l’unité en son sein, et j’y aspire avec elle, ce ne sera pas en fantasmant sur la signification et la portée de l’adhésion au voyage du pape Léon XIV que je remercie encore pour sa visite.
René Poujol
- Il semblerait que l'audience cumulée des cinq chaines qui ont retransmis la messe de la place de la Concorde, soit de 4,5 millions de téléspectateurs. De son côté, la Cef estime à 30 millions le nombre de téléspectateurs français qui, à un moment ou à un autre (via les journaux télévisés ou les différents directs), ont suivi le voyage. La veillée des jeunes au Palais des Sports aurait eu 2,8 millions de spectateurs.