A l’écoute de la Parole de Dieu

Publié le

Fête de la Toussaint 1/11/2026

En ce jour nous célébrons tous les saints. Qu’est-ce à dire ? Ceux qui sont canonisés, bien sûr, mais aussi tous les autres, infiniment plus nombreux. Et peut-être aussi les vivants qui sont « saints » ; quand l’Église déclare « saint » quelqu’un après sa vie terrestre, elle déclare qu’il était « saint » sur terre...et ceci pourrait s’appliquer à tous les hommes (et femmes, évidemment !). Alors la question serait peut-être : que signifie la sainteté ?

Est saint ce qui appartient au domaine de Dieu, la sainteté se réfère au mystère de Dieu et sa communication aux hommes. Si la moralité, « l’héroïcité des vertus », sont régulièrement associées à l’idée de sainteté, elles en sont des conséquences ou des signes, elles n’en sont pas la réalité. Est saint celui ou celle qui vit de l’amour de Dieu, qu’il soit parfait ou non. C’est Dieu qui nous rend saints, pas nous.

L’Église proclame saints des personnes qu’elle veut nous donner en exemple, mais quel genre d’exemple ? La tendance est de penser que c’est un exemple de vertu (la fameuse « héroïcité des vertus » !), de perfection. Mais les saints ne sont pas parfaits ! Ce ne sont pas les hommes qui se rendent saints.

Dès l’Ancien Testament, nous constatons que Dieu ne choisit pas des hommes parfaits ou capables. C’est Lui qui fait des prophètes ses envoyés, ils ne sont rien par eux-mêmes. Isaïe même s’écrie « malheur à moi, je suis perdu ! Car je suis un homme aux lèvres impures... » (Is 6, 5) et Dieu avertit Jérémie : « Avant de te former au ventre maternel, je t’ai connu » (Jr 1, 5). Ce que sont les prophètes, ils le doivent entièrement à Dieu, ce ne sont pas leurs qualités qui comptent, plutôt leur faiblesse. A cela répondra d’ailleurs la faiblesse de Jésus (ce qui ne contredit pas son autorité), manifestée lors de la Nativité jusqu’à sa mort sur la Croix. Cette faiblesse choisie par Dieu qui a d’ailleurs été annoncée dans les « chants du Serviteur » du livre d’Isaïe (aux chapitres 42, 49, 50 et 53). Elle est aussi soulignée par Paul dans l’hymne de l’Épître aux Philippiens : « Lui qui était de condition divine s’anéantit lui-même... » (Ph 2, n6-11).

Jésus a choisi pour présider à son Église l’apôtre Pierre, celui qui s’est écrié : « Eloigne-toi de moi, Seigneur, car je ne suis qu’un pécheur » (Lc 5, 8), celui qui s’entendra dire par Jésus : « arrière de moi, Satan ! » (Mt 16, 23), et surtout celui qui le trahira ! Ainsi la perfection n’est pas le premier critère de sa sainteté, mais bien plus sa fougue exprimant son amour de Jésus. D’ailleurs les autres apôtres non plus ne semblent pas avoir été choisis pour leur perfection, ils passent leur temps à montrer leurs faiblesses, leurs désirs de puissance et pour finir leur couardise (aurions-nous fait mieux ?) qui leur fait abandonner leur Maître au pire des supplices. Ils ne l’ont pas défendu, c’est le moins qu’on puisse dire.

Le pape François nous donne un autre exemple. A en croire les Jésuites argentins, lorsqu’il était leur supérieur ils le trouvaient autoritaire et dur, ambitieux. C’est par la suite qu’il a donné sa vie aux pauvres et enfin qu’il a montré comme pape une grande chaleur humaine (et parfois de la dureté ! Il avait du tempérament, mais savait demander pardon). On a remarqué que lors de son élection, au moment d’accepter la charge il a rajouté : « même si je suis un pécheur », ou « parce que je suis un pécheur », marquant par-là que Dieu choisit les siens parmi les pécheurs et non parmi les parfaits. Et il terminait chacune de ses interventions spirituelles par la phrase « N’oubliez pas de prier pour moi ».

Saint Paul, lui, à première vue, serait aux antipodes de cela. Dans l’Épître aux Philippiens, une des épîtres authentiques, dans laquelle il révèle le plus son intimité, il ose écrire : « Montrez-vous, frères, mes imitateurs ; et regardez ceux qui se conduisent selon le modèle que nous vous offrons » (Ph 3, 17). Et ce n’est pas la seule fois qu’il demande aux autres chrétiens de l’imiter. D’ailleurs on connaît le passage dans lequel il manifeste son remarquable curriculum vitae, tant inné que marqué par son excellence reconnue : « circoncis dès le huitième jour, de la race d’Israël...pour la Loi, pharisien ; pour le zèle, persécuteur de l’Église...d’une conduite irréprochable » (Ph 3, 5-6). N’en jetez plus !  Et combien de chrétiens ne peuvent pas le supporter à cause de ces phrases ! Seulement il faut lire plus loin : « Mais toutes ces choses qui étaient pour moi des gains, je n’y ai vu que préjudice au regard du Christ...à cause de lui j’ai tout perdu...afin de gagner le Christ et d’être trouvé en lui...avec la justice qui vient de Dieu et s’appuie sur la foi» (Ph 3, 7 sq). Rappelons-nous aussi : « le bien que je veux, je ne le fais pas, et le mal que je ne veux pas, je le commets » (Rm 7, 19).

Si ce n’est pas la perfection qui importe, alors en quoi imiter Paul ? Ce qu’il demande, c’est de voir ce qui fait de lui un « saint », c’est-à-dire un homme choisi par Dieu, saisi par le Christ. Il insiste : « Ce n’est pas que j’aie déjà remporté le prix ou que je sois devenu parfait ; je poursuis ma course pour tâcher de le saisir, ayant été moi-même saisi par le Christ Jésus » (Ph 3, 12). Ce n’est pas moi qui saisis le Christ, c’est lui qui me saisit.

Tous ces exemples remettent nos pendules à l’heure. Ce qui compte, c’est de se laisser saisir par le Christ. Ce qui fait de nous des saints, c’est d’être choisis … et de répondre comme nous pouvons au Christ qui nous saisit dans notre faiblesse. On comprend alors l’insistance mise sur la pauvreté. C’est dans la mesure où nous sommes « pauvres » que nous devenons aptes à accueillir le Christ, et les « riches » auront bien du mal à passer par le trou d’une aiguille ! L’humanité actuelle, fragile, malmenée, est bien pauvre, c’est cette humanité que le Christ saisit pour la libérer d’elle-même et la sauver. C’est cette humanité qui est appelée à constituer « la foule immense que nul ne pouvait dénombrer, de toute nation, tribu, peuple et langue...qui criait d’une voix puissante ‘victoire à notre Dieu qui siège sur le trône et à l’Agneau ‘ ! » (Ap 7, 9-10) comme le proclame l’Apocalypse. C’est notre monde qui est appelé à devenir une humanité sainte.

Depuis quelques années la hiérarchie de l’Église insiste sur notre devoir de mission. Mais que faire ? Certains parlent, proclament...il n’est pas certain que ce soit la meilleure voie. Donner les « saints », les canonisés, en exemple semble une voie privilégiée par l’Église. Et c’est probablement par l’exemple que nous pouvons le mieux évangéliser. Mais quel exemple ? Être meilleurs que les autres ? Outre que les chrétiens ne sont pas meilleurs, serait-ce encourageant pour rejoindre le Christ ? Alors revenons à l’exemple de Paul : nous témoignons de ce que nous sommes pauvres, limités, pécheurs et que c’est dans cette pauvreté que nous nous tournons vers le Christ qui nous a saisis. Témoignons que c’est ce saisissement qui nous anime, dans nos propres limites et fautes. Et c’est dans sa pauvreté que l’Église peut aussi témoigner, plus que dans ses déclarations parfois intempestives manifestant un désir de pouvoir.

La fête de tous les saints nous appelle, en nous remémorant ceux qui nous ont précédé, en évoquant aussi nos contemporains avec lesquels nous sommes embarqués dans la vie, nous appelle à comprendre que c’est Dieu qui nous saisit, que nous lui devons tout, et qu’Il attend notre réponse...à la mesure de nos moyens.

« Ainsi donc, vous n’êtes plus des étrangers ou de simples hôtes ; vous êtes concitoyens des saints, vous êtes de la maison de Dieu » (Eph 2, 19).

 

                                                                   Marc Durand

 

 

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