À la troisième génération se sent-on encore immigré ? – Témoignage d’un descendant d’immigrés italiens

Publié le par Garrigues et Sentiers

Les éternels et houleux affrontements sur l’immigration continuent à polluer la réflexion politique pourtant indispensable et urgente sur une question complexe. Ils ne font qu’en renvoyer éternellement le traitement de fond.
On nous affirme que l’immigration est un phénomène constant et presque « naturel » à travers l’histoire de notre pays en position de « finistère ». C’est un constat exact à condition de ne pas taire les variables, telles le nombre et les caractéristiques propres des migrants.  À condition aussi d’avoir une politique d’accueil et d’intégration cohérente et viable, sous peine de se trouver dans des controverses stériles. Et à la fin dans une dangereuse impasse.
On dit aussi que l’intégration des nouveaux venus s’est généralement bien passée, avec les exemples des travailleurs polonais ou portugais, des flux voisins italiens et espagnols, des réfugiés arméniens ou vietnamiens. Il faut analyser ce qui a marché et pourquoi ça ne fonctionne plus, sans a priori ni idéologie.
G & S propose ci-dessous une très modeste contribution à ce débat par un cas particulier, mais qui rappelle d’utiles vérités en rapprochant intégration et méritocratie républicaine. Il souligne l’importance de l’école pour la « deuxième ou troisième génération » Un des nos amis a accepté de donner ce témoignage d’« ancien immigré ». C’est un texte très personnel et concret, et par là hors des sentiers battus de ce qui se répète sur l’immigration actuelle. Merci à lui.

                                                                                         G & S

À la troisième génération se sent-on encore immigré ?

Oui, mais ce n’est pas simple.

Les vrais immigrés sont mes grands-parents, paternels et maternels, venus du Piémont où ils habitaient un village pauvre. À la fin du XIXéme siècle, beaucoup de Piémontais, fuyant la misère, visaient les Amériques. Eux s’arrêtèrent à Nice. De nombreux Piémontais y résidaient, représentant parfois la moitié de la population dun quartier, mais pas toujours bien reçus par le reste des Niçois. Ma grand-mère ne parlait que le Piémontais. Mes parents sont nés à Nice, sont allés à l’école française, mais à 19 ans, mon père s’est rendu à la mairie pour refuser le « droit du sol », afin de conserver sa nationalité italienne. En effet, ses parents et ses frères et sœurs étaient italiens et tous pensaient retourner en Italie un jour.

Après sa prise de pouvoir en 1922, Mussolini, qui rêvait de « récupérer » Nice et la Savoie – abandonnés à la France de Napoléon III, en 1859 – a incité les Italiens émigrés en France à demeurer italiens et à élever leurs enfants pour qu’ils le restent. Pour ce faire, ils devaient faire naître leurs enfants en Italie, où des sages-femmes les prenaient en charge gratuitement. Ce fut mon cas, en 1938 : pour accoucher, ma mère alla à Vintimille. Je suis donc né italien et le suis resté jusqu’à mes 18 ans.

Au moment de la guerre d’Espagne et de l’afflux en France de centaines de milliers de réfugiés espagnols (1936-39), Daladier, président du Conseil, promulgua des décrets-lois sur la police des étrangers. Celui du 12 novembre 1938 prévoyait l’internement des « indésirables étrangers ». C’est à la suite de cette politique que mon père et un de mes oncles ont été envoyés dans un « camp de concentration » (le terme est celui employé alors par Albert Sarraut, ministre de l’Intérieur). Dans ce camp improvisé sur la plage de Saint-Cyprien (Pyrénées orientales), on a compté, en février 1939, 90.000 personnes.

Les conditions de vie, dans une promiscuité pénible, y étaient très rudes dans des baraquements sommaires, mal chauffés l’hiver, étouffants l’été. En absence d’eau courante et d’hygiène, parfois de nourriture, avec des épidémies (typhoïde, dysenterie, tuberculose…), beaucoup de réfugiés espagnols moururent. Mon père y contracta la tuberculose qui « cassa » sa vie et l’empêcha de continuer son métier de boulanger, rendant notre situation familiale difficile.

À son retour, notre vie fut totalement bouleversée. Mon père ne pouvant plus travailler, la boulangerie familiale était tenue par un oncle et une tante. Les choses ne firent que s’aggraver lorsqu’à la libération, mon oncle fut arrêté parce qu’il avait fraternisé avec l’armée italienne qui occupait Nice. Il fut arrêté, puis expulsé en Italie et nos biens confisqués.

On se réfugia deux ans dans de petits villages et, en 1943, nous habitâmes à Colomars, à une trentaine de kilomètres de Nice. Nous vivions dans une pauvreté qui a entraîné des humiliations, lesquelles ont profondément marqué mon enfance. Était-ce parce que mon père était tuberculeux ? Était-ce parce que j’étais étranger ? Était-ce seulement parce que nous étions pauvres ?

Ma vie d’adulte reste marquée par les multiples problèmes de cette période liés à notre situation. Par exemple, il fallait apporter des bûches pour chauffer l’école, nous n’en avions pas, cela nous était reproché et contribuait à nous mettre à l’écart. L’état de mes vêtements me signalait à mes camarades, qui en tiraient des moqueries. Ma dyslexie n’arrangeait pas les choses.

Mon père, alité à cause de sa maladie, n’étant plus en état de subvenir à nos besoins, ma mère, qui s’était arrêtée de travailler pour élever ses trois enfants a dû s’y remettre. Elle est devenue couturière pour des notables niçois ; elle était mal payée, car à temps partiel et « au noir ». Ce fut donc une enfance d’enfant pauvre, ce qui en soi entrainait une constante humiliation.

Je me souviens avoir volé dans les jardins, les poulaillers, et sur les étalages pour me nourrir ; resquillé dans les cinémas, les cirques, et les foires pour me distraire ; fraudé en entrant sans payer dans les théâtres, les concerts, et les expositions pour me cultiver ; volé des métaux sur les chantiers, dans les décharges et les maisons abandonnées pour les vendre ; voyagé sans billet dans les tramways, les bus, et les trains pour me déplacer.

À la fin des années 50, conseillés par les employeurs de ma mère, parents du maire de Nice, mes parents ont compris que leurs enfants resteraient en France. Il était donc préférable de demander pour eux la nationalité française. Mes parents sont restés italiens et leurs trois enfants ont été naturalisés. Nous sommes devenus une « famille bi-nationale ».

Élevé à l’école française, aidé dans mes études par des professeurs qui ont obtenu pour l’étranger que j’étais une bourse conséquente, j’ai acquis de nombreux diplômes jusqu’à intégrer une école d’ingénieurs puis un diplôme de management d’entreprises. Après avoir effectué mon service militaire, j’ai entrepris une carrière qui m’a conduit à des postes de responsabilités. Je suis donc un très bon exemple de l’intégration par l’école et du rôle majeur des enseignants pour accompagner les jeunes en difficulté. Les deux maître-mots étant : exigence et compréhension et non pas tolérance et laisser-aller

Pour résumer , il y a trois périodes dans ma vie :

  • Très jeune j’idolâtrais l’Italie et je critiquais la France. Par exemple, lorsqu’un coureur italien, comme Coppi ou Bartali, gagnait le tour de France, je le vivais comme une victoire personnelle contre la France.
  • Puis, ayant toujours vécu en France, j’ai progressivement revu mon jugement. L’Italie est ma mère génétique que j’aime passionnément et la France ma mère adoptive que j’aime raisonnablement. L’une m’a donné la vie et l’autre m’a aidé à devenir ce que je suis. C’est peu à peu je me suis mis à aimer la France : pour sa langue, sa culture, son système éducatif, pour son modèle républicain, parce que c’est le pays des droits de l’homme, de la laïcité, de la séparation de l’Église et de l’État, des libertés individuelles. Enfin, c’est le pays qui accepte et protège les minorités. Tout est résumé dans sa devise : Liberté, Égalité, Fraternité.
  • Et puis, arrivé à l'âge adulte, je me suis rendu compte que toutes les femmes merveilleuses n'étaient pas seulement italiennes et j'ai épousé une française. Mes enfants et mes petits enfants sont de bons français qui n'ont pas oublié leur origine.

Finalement, aimer la France et l’Italie ensemble conduit tout naturellement à être Européen.

Vincent Prandi

Publié dans Réflexions en chemin

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P
On imagine les difficultés et la misère, que nous avons ete nombreux a connaître a l'epoque decrite dans ce billet, mais il faut reconnaitre une chose : C'est qu'en effet, tres vite et sans doute presque totalement, dès la 2eme genération, les italiens, comme les autres europeens immigrés, se sont fondus dans la masse. Mais qu'est la population française, sinon un brassage de peuples venus de tous les horizons ? Ce sont les Nations scélérates qui briment et produisent les fuites vers d'autres horizons. Qu'en sera t-il de la France dans l'avenir ?
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