Comment célébrer la Résurrection dans un Monde de souffrance ?
Traditionnellement le Triduum pascal relate trois temps : jeudi, vendredi et dimanche. Après la commémoration du Jeudi Saint qui nous plonge dans la prière de Jésus, nous l’accompagnons le vendredi sur son chemin de Croix, ce qui nous mène à réfléchir sur nos propres vies, nos manques, notre péché, avant de nous réjouir le dimanche : nous sommes sauvés ! Bien sûr ces démarches sont nécessaires, mais elles oublient bien souvent que le mal qui plonge le monde dans la souffrance ne disparaît pas pour autant. Quel lien entre la résurrection de l’homme Jésus et notre propre résurrection, entre son entrée dans la gloire et la libération des hommes de leurs souffrances, du mal qui les ronge? Peut-être pourrions-nous faire un pas de côté, prendre un peu de recul et dépasser notre propre cheminement pour considérer celui de l’ensemble de l’humanité, passée, présente et à venir. Pour cela nous pensons que le samedi est fondamental, il est un autre temps qui n’est pas vide.
Le jeudi, le récit de la Cène préfigure ce qui se profile, il s’agit d’actes symboliques qui explicitent le sens. Le Corps et le Sang donnés, c’est la vie de Jésus offerte et partagée. Il nous incorpore à sa vie, d’où la nécessité de refaire ce geste à toute époque. Ce geste est lié au lavement des pieds: nous devons aussi offrir notre vie à notre prochain. A chaque eucharistie nous devenons son Corps et par là enfants du Père, appelés à partager avec tous les hommes la vie de la Trinité.
Cette vie est offerte par Jésus pour nous délivrer du Mal, passage nécessaire pour devenir enfants du Père. Par son Incarnation Jésus s’est incorporé à la vie des hommes pour prendre sur lui les maux qui les assaillent. Ses multiples guérisons sont le témoignage de cette action de délivrance. L’envoyé du Père prend sur lui tous les malheureux de la terre et nous invite à l’imiter. Seulement le malheur ne s’arrête pas à tous les maux qui nous assaillent, il se heurte aussi, encore plus, aux maux dus aux hommes eux-mêmes, au mal radical qui est le refus de Dieu, au péché.
Alors la Cène est suivie de Gethsemani. Fini le calme apparent de la Cène au cours duquel Jésus a exprimé à ses disciples le fond de son cœur, a exprimé l’amour auquel il les appelle pour vivre de la vie de Dieu. A Gethsemani Il se heurte à son échec contre le péché. Le péché, la haine l’emportent. Une telle fin ignominieuse ne pouvait être dans le plan de Dieu pour l’Incarnation mais le péché a forcé Jésus à aller jusqu’au bout du don total de sa vie, dans la déréliction et la souffrance, et à son Père à la subir (Le Père était sur la Croix a-t-il été parfois écrit). Saint Paul dit que Dieu l’a fait péché pour qu’il prenne sur lui les péchés des hommes, en 2Cor 5, 21. A Gethsemani, Jésus porte tout le Mal du monde, il porte tous les hommes atteints par le mal, tous les pécheurs et tous ceux qui sont victimes du péché. Et il se trouve incapable de supporter cela, jusqu’au moment où, réconforté par un ange, il retrouve le courage d’affronter ce mal, cette souffrance universelle. Faire le chemin de Croix, ce n’est pas seulement méditer chacun sur nos péchés à nous, ce n’est pas pleurer sur Jésus comme les « femmes de Jérusalem », c’est porter avec lui toute la souffrance du monde, la souffrance passée, la souffrance actuelle, la souffrance à venir.
Ce chemin se termine sur la Croix, et là encore Jésus est écrasé par cette souffrance de l’abandon apparent de son Père. Nous avons tendance à méditer ces événements confortablement, certains d’un dénouement heureux. Mais c’est une erreur. Jésus, lui, n’était pas certain d’un tel dénouement, le psaume 21 qu’il méditait se termine sur une note d’espérance, mais il est surtout une prière de supplication dans le malheur. Jésus, sur la Croix, portait tous les malheurs du monde et suppliait le Père de ne pas l’abandonner, lui et les hommes pour qui il était là. Son cri est celui de Job qui réclame à Dieu justice. Ce n’est qu’à la toute fin que Jésus s’est repris, qu’il a aperçu une issue possible, qu’il a ouvert un avenir, avec le bon larron, avec Jean et Marie confiés l’un à l’autre, et enfin en remettant son esprit au Père.
C’est le samedi que tout se joue. La Tradition veut que Jésus soit descendu aux Enfers (pas en enfer). Le samedi est l’instant où le mal doit être vaincu en rassemblant tous les « damnés de la terre », à l’époque et maintenant, autrefois et dans l’avenir, et en les sauvant du mal qui les écrase. Le samedi est la reprise de tout ce qui s’est passé depuis le jeudi (et même depuis l’Incarnation), c’est la récapitulation de tous les maux tant naturels que dus aux hommes pour tenter une voie de sortie. C’est le jour où le Messie souffrant reprend avec lui tous les hommes et en priorité tous ceux qui souffrent.
Pâques n’est pas alors un triomphe universel, si ce n’est celui de Jésus. Sans sa Résurrection les hommes auraient été renvoyés à leurs maux et Dieu se serait enfermé dans le Ciel. Cela aurait pu arriver, l’angoisse de Jésus à Gethsemani en est la preuve, cela a été son épreuve. Ce n’est pas seulement le Jésus qui arpentait la Galilée qui est ressuscité, c’est le Jésus crucifié, il garde les marques de la crucifixion (Thomas l’atteste en mettant ses mains dans les plaies), c’est le Jésus crucifié avec tous les souffrants de la Terre. Et Pâques ne règle pas tous les problèmes. Si nous devenons le Corps du Christ, c’est nous qui maintenant portons « toute la misère du monde », la Passion continue. Mais Pâques nous dit que Dieu, par l’Esprit, reste auprès de nous pour toujours. C’est là le fondement de notre espérance, bien différente de nos espoirs immédiats. Comment avoir l’espoir que tout aille mieux demain ? Personne ne le croit. L’exultation lors de la fête de Pâques doit être tempérée. Le Royaume vient, il est déjà en germe, il n’est pas installé et il dépend de ce que nous faisons.
Marc Durand