Choses vues (ou entendues) 30 : « Va-t-on assassiner Gutenberg » ?

Publié le par Garrigues et Sentiers

Nous avons tous vu, avec raillerie ou consternation, ces brochettes de personnes quasiment côte à côte qui, s’ignorant totalement, sont « branchées » assidument sur leur téléphone ou une tablette. On s’en moque parfois, comme dans ce dessin humoristique montrant deux époux, côte à côte dans leur lit, qui « communiquent » par téléphone portable.

Le Web nous offre des possibilités presque infinies d’accès immédiat à des connaissances approfondies et dans tous les domaines. C’est encore plus manifeste depuis l’avènement de l’IA. Il n’est pas sûr que cela favorise de vraies relations humaines, surtout si l’on considère que les réseaux sociaux, qui s’en sont emparés et pourraient en être l’occasion, présentent bien des ambiguïtés et recèlent des dangers, qui ne menacent pas que les enfants.

La contrepartie de son utilisation massive, c’est qu’on n’a pratiquement plus le besoin absolu des autres (professeur, libraires-conseils, par exemple, voire avocats ou médecins). On en néglige aussi ces amis fidèles et toujours disponibles que sont les livres. Certes, il en parait encore beaucoup, de très estimables, mais certains deviennent relativement moins utiles. Ainsi, consulter un dictionnaire en ligne est plus rapide et précis, et ouvre plus de possibilités, que de manipuler un grand dictionnaire en plusieurs tomes, dont les articles ne renvoient pas forcément à d’autres complémentaires. La circulation des livres risque de se gripper. J’en appelle aux témoignages d’intellectuels (professeurs, chercheurs, avocats…) qui, parvenus en fin de carrière, essayent d’assurer un avenir à leurs livres. Les bibliothèques publiques explosent leurs murs et procèdent parfois à des destructions d’ouvrages peu ou pas consultés « pour faire de la place » ; les libraires d’occasion semblent s’intéresser surtout aux prix littéraires ; les jeunes collègues, à qui on pourrait les transmettre, sont de plus en plus ChatGPT…

On sait la révolution intellectuelle qu’a apportée la découverte de l’imprimerie et son rôle dans l’éclosion de la société moderne en façonnant la culture de la Renaissance. La Réforme protestante n’aurait peut-être pas eu l’écho dont elle a profité grâce à la diffusion imprimée de ses thèses. Les grandes controverses religieuses ou politiques ont été amplifiées par la facilité avec laquelle les idées débattues ont pu être largement diffusées et commentées. Les « Lumières » auraient moins largement brillé sans les livres, sans les pamphlets, sans, bientôt, la presse.

Pour l’instant, la baisse des publications n’est pas encore alarmante, on parle d’une diminution de l’ordre de 10% des imprimés, avec cependant des secteurs résistants comme les affiches. Mais on peut s’interroger sur leur avenir. Déjà, disparaissent peu à peu les « imprimés » pour les démarches administratives, le commerce…, ce qui ne rend pas celles-ci plus aisées, en particulier pour ceux, comme des personnes âgées, qui ne manient pas facilement les instruments et les concepts du monde informatique.

Comme pour toutes les activités humaines, faut-il espérer dans les nouvelles technologies pour sauver l’imprimé ? Il y a eu, dans le passé, des « sauts » qualitatifs qui ont favorisé son essor. Ainsi, quand on est passé de la presse à bras à la rotative, ou quand on est passé de la composition par lettres à des textes directement préparés par les auteurs sur ordinateur et livrés par disques presque directement exploitables.

Mais comment remplacera-t-on la suavité de l’odeur d’encre du livre neuf, ou l’apaisant contact du papier imprimé ? Autrement dit, alors que l’information circule de plus en plus vite, l’imprimé peut garder une place essentielle par sa dimension « tactile » et, peut-être, parce qu’il procure plus qu’un écran des réactions de l’ordre de l’émotion.

Albert Olivier

Publié dans Réflexions en chemin

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L
Pour nos générations (qui, dans leurs premières années d'école, n'avaient pas le droit d'utiliser en classe un stylo à bille à la place d'un porte-plume) lire et écrire sur du papier ont encore façonné la formation de leur cerveau.<br /> <br /> La comparaison avec le temps présent n'a pas grand sens. Déjà parce que l'univers où se débat le cérébral n'est plus en rien comparable.<br /> <br /> On a combattu le nazisme par le fer et le feu. On n'a rien pu empêcher du stalinisme ni du maoïsme. L'appât du gain et la corruption se perpétuent : mais leur dimension, d'une étendue devenue innentamable, a changé.<br /> <br /> Nous reste pourtant l'idée que travailler sur un livre et sur un cahier est au minimum une étape incontournable dans l'éveil et la fondation de l'intelligence.<br /> <br /> A chacun, au fond, de trouver les exemples qui en attestent. <br /> Ils ne manquent pas. <br /> Quoique l'école, en ses lieux, tente désespérément de tout faire pour que cette étape incontournable soit encore parcourue par le plus grand nombre.
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