Comment savoir si Marie a ri ?

Publié le par Garrigues et Sentiers

En cette période de vacances, qui n’est pas pour autant de vacuité, voici que m’a pris l’envie (devrais-je dire la tentation ?) de me poser cette question qui me taraude depuis longtemps : comment savoir si Marie a ri ?

En effet, j’ai souvent remarqué que :

- Marie est généralement affublée sur ses statues et peintures d’un sourire énigmatique à peine plus prononcé que celui des top-modèles (dont le visage renfrogné m’a toujours étonné) ou carrément « mystique désincarnée » !

- Dans les textes bibliques il n’est apparemment pas d’instant où elle semble s’épanouir dans une vraie gaîté, même lors de sa visite à Élisabeth pour la Visitation quand elle censée entonner un chant où il est dit : « mon esprit tressaille de joie en Dieu mon Sauveur » (Luc, 1,46-56) : on sait que l’auteur a paraphrasé le chant d’Anne la stérile du Premier Testament (1Samuel 2,1-10) en le mettant dans la bouche de Marie 1, qui ne l’a certainement jamais prononcé.

Bien sûr vous allez me dire, chers amis lecteurs, qu’aucun des personnages de la Bible n’est porté sur le rire et encore moins sur le franc rire gras des fêtes de notre chère France... et je vous dirai spontanément que vous avez raison car, par exemple, le verset Proverbes 14,13 dit que dans le rire même le cœur trouve la peine et la joie s'achève en chagrin, Qohelet 3,4 affirme l’évidence que dans la vie il y a un temps pour pleurer et un temps pour rire et dit aussi au verset 7,3 que mieux vaut le chagrin que le rire car avec un triste visage on peut avoir le cœur joyeux… affirmation qui me laisse rêveur !

Mais, en cherchant, on arrive à y trouver au moins un personnage qui a ri… et même deux !

Le rire de Sarah et d’Abraham

Je commencerai par vous rappeler que j’ai écrit un article intitulé Les Matriarches ou la force tranquille, où apparaît Saraï (Genèse 11,29), dont le nom signifie ma princesse et a pour valeur 51 (sur ce concept de valeur des mots hébreux, lire l’article Déchiffrons les lettres hébraïques), nombre de la Shekhinah – prononcer sherina – la présence de YHVH au sein de la Tente du Rendez-vous. Elle est demi-sœur et femme d’Abram. Son nom sera transformé en Sarah, princesse, par décision de YHVH (17,15), quand son mari deviendra Abraham, comme je l’ai raconté dans l’article L’aventure du yod.

Mais ce qui m’intéresse (et vous aussi, j’espère !) dans un premier temps c’est le rire hautement présent dans l’histoire de Sarah. Lisons…

Genèse 17,15-22 :

YHVH dit à dit à Abraham : « Ta femme Saraï, tu ne l'appelleras plus Saraï, mais son nom est Sarah. Je la bénirai et même je te donnerai d'elle un fils ; je la bénirai, elle deviendra des nations, et des rois de peuples viendront d'elle. » Abraham tomba la face contre terre, et il se mit à rire car il se disait en lui-même : « Un fils naîtra-t-il à un homme de cent ans, et Sarah qui a quatre-vingt-dix ans va-t-elle enfanter ? » Abraham dit à YHVH : « Oh ! qu'Ismaël vive devant ta face ! » 2. Mais YHVH reprit : « Non, mais ta femme Sarah te donnera un fils, tu l'appelleras Isaac, j'établirai mon alliance avec lui, comme une alliance perpétuelle, pour être son YHVH et celui de sa race après lui. En faveur d'Ismaël aussi, je t'ai entendu : je le bénis, je le rendrai fécond, je le ferai croître extrêmement, il engendrera douze princes et je ferai de lui une grande nation. Mais mon alliance, je l'établirai avec Isaac, que va t'enfanter Sarah, l'an prochain à cette saison. » Lorsqu'il eut fini de lui parler, YHVH remonta d'auprès d'Abraham.

Genèse 18,9-15, au chêne de Mambré :

(Les trois hommes) lui demandèrent : « Où est Sarah, ta femme ? » Il répondit : « Elle est dans la tente. » L'hôte dit : « Je reviendrai vers toi l'an prochain ; alors, ta femme Sarah aura un fils ». Sarah écoutait, à l'entrée de la tente, qui se trouvait derrière lui. Donc, Sarah rit en elle-même, se disant : « Maintenant que je suis usée, je connaîtrais le plaisir ! Et mon mari qui est un vieillard ! » Mais YHVH dit à Abraham : « Pourquoi Sarah a-t-elle ri, se disant : Vraiment, vais-je encore enfanter, alors que je suis devenue vieille ? Y a-t-il rien de trop merveilleux pour YHVH ? À la même saison l'an prochain, je reviendrai chez toi et Sarah aura un fils. » Sarah démentit : « Je n'ai pas ri, dit-elle, car elle avait peur, mais il répliqua : Si, tu as ri ». S'étant levés, les hommes partirent de là…

Si vous avez bien lu vous aurez noté qu’ensuite Dieu « en rajoute » en disant à Abraham « Tu l’appelleras Isaac », patronyme curieux qui en hébreu est יִצְחָק yitschaq (prononcer itsrak) et signifie il rira !

Puis, à la naissance d’Isaac Sarah dit (Genèse 21,6) : « YHVH m’a donné de quoi rire, tous ceux qui l’apprendront me souriront »…

Le « surnaturel » fait rire ces deux vieillards qui – eux – n’ont pas lu la Bible et n’ont pas encore tout compris de la puissance et de la bonté de YHVH pour ses créatures, ce que nous chrétiens du 21e siècle avons la chance de savoir !

Comment savoir si Marie a ri ?

Mais… tout de suite après on lit que Sarah entre dans une grande colère contre Ishmaël, le fils qu’Abram a eu avec la servante de Saraï (Genèse 16,1-6), car elle l’a vu en train de rire, en hébreu מְצַחֵק metsacheq (prononcer metsarek). Elle exige alors qu’Abraham « chasse la servante et son fils » (21,9)… Sarah est rancunière !

Cette histoire – qui va à contre courant de la vision très sérieuse, voire sinistre, de la Bible – a suscité en moi une réflexion qui sort, une fois encore, des sentiers battus.

Je me suis posé LA question iconoclaste… que je vais évoquer maintenant :

Et si dans des versions hyper secrètes de la Bible il était question du rire d’une autre femme particulièrement gâtée par Dieu, comme l’était Sarah ? Par exemple celui de Marie…

Le rire de Marie ?

Le seul texte qui me paraît susceptible de cacher ce joyau se situe en Luc 1,26-38, dans l’épisode qu’on a appelé Annonciation (ou L’annonce faite à Marie).

Il vient tout de suite après celui du « doute » de Zacharie à qui un ange du Seigneur annonce que sa femme va enfanter un fils dans sa vieillesse et qu’il s’appellera Jean. Zacharie demande simplement : « À quoi connaîtrai-je cela ? » et paf ! il devient muet ! Dur châtiment pour cet homme sans reproche ! 1

Mais ce qui nous intéresse dans cet épisode concerne Marie et doit avoir quelque chose à voir avec le rire même si pour Nicolas Poussin c'est l'ange qui sourit...

Comment savoir si Marie a ri ?

Amis lecteurs, je vous avertis que vous allez lire à partir de maintenant des considérations que vous n’avez sans doute jamais soupçonnées et je vous invite à aller jusqu’au bout avant de me jeter la première pierre !

Donc, selon Luc, le sixième mois (après la conception de Jean par Élisabeth) l’ange Gabriel fut envoyé chez une vierge fiancée à un homme du nom de Joseph, de la maison de David ; et le nom de la vierge était Marie…

Il lui dit : « voici que tu concevras dans ton sein en enfanteras un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus ». Selon l’évangéliste Luc, Marie lui répond : « Comment cela sera-t-il puisque je ne connais pas d’homme ? ».

J’ai toujours été surpris par cette réponse de Marie présumée par cet évangéliste (car sans aucun témoin !) et inconnue des trois autres, qui ne s’intéressent pas du tout à cet épisode… Mais j’ai aussi été scandalisé par la différence ignoble de traitement entre Zacharie et Marie, l’un état puni pour sa question anodine et l’autre encensée pour son obéissance alors qu’elle pose elle aussi une question – extrêmement bizarre ! – à l’ange.

J’ai dit bizarre ?

Oui, j’ai dit bizarre, tout simplement parce que le texte dit, sept versets plus haut, que Marie est « une vierge fiancée à un homme du nom de Joseph » et qu’en toute logique Marie – comme toute femme et a fortiori comme la femme juive à la répartie facile qu’elle était certainement – aurait évidemment dû se mettre à rire et rétorquer à l’ange sur un ton un tantinet ironique  : « Ce que tu me dis je le sais déjà, cher Gabriel, puisque que je suis sur le point de me marier avec mon Joseph ! Et nous que voulons des enfants ! »

Cette hypothèse de réponse un peu cavalière mais plausible n’est jamais évoquée et les bibles catholiques comme la Bible de Jérusalem se croient dans l’obligation d’expliquer tant bien que mal que la « vierge » Marie n’est que « fiancée » (v. 27) et n’a pas de relations conjugales (sens sémitique de connaître).

Être fiancée, à mon sens et au sens de beaucoup de gens normaux 3, c’est être en route vers le mariage, voire en instance de mariage, et toutes les circonlocutions pour justifier la réponse pour le moins étonnante de Marie dans Luc ne me satisfont nullement. Quant au silence des autres évangélistes sur cet épisode de type Deus ex Machina, il m’inquiète quant à l’historicité dudit épisode.

C’est pourquoi je vis aussi très mal ce que je vais rapidement rappeler ci-dessous.

L’Immaculée Conception

Il est demandé aux catholiques romains, dans la ligne de l’évangéliste Luc, de croire que Jésus est né du Saint-Esprit et d’une femme vierge protégée à sa naissance du péché originel, cette protection exceptionnelle étant un dogme de l’Église Catholique Romaine.

En effet – et malheureusement – le pape Pie IX a cru bon d’ajouter aux éléments déjà surnaturels de la naissance de Jésus cet immense privilège de la conception immaculée accordé par Dieu à Marie – à sa naissance – pour la protéger du péché originel, sans aucune raison apparente sinon la conception (!) très difficile et la vision très bizarre qu’avaient les prélats de l’époque de tout ce qui touchait à la femme, par nature pécheresse et donc polluée et polluante.

Dieu pensait-il que l’embryon du Christ déposé par Lui dans l’utérus de Marie risquait d’être pollué par le corps de cette femme ordinaire soumise au péché originel qui le porterait ???

Le pape Pie IX a proclamé le dogme de l’Immaculée conception de Marie en 1854 sans convoquer un concile pour en débattre – ce fut une première en matière de définition dogmatique – et l’a promulgué sans coup férir contre l’avis de beaucoup et surtout d’un très grand saint « marial » s’il en est, puisque inventeur du Rosaire, saint Bernard de Clairvaux (1090-1153) qui interpellait avec vigueur – vers 1140 – les chanoines de Lyon qui ne commémoraient plus seulement la fête de la conception de Marie mais la fête de la conception immaculée de Marie.

Voici un extrait (page 148) de l’ouvrage Marie, un parcours dogmatique (Éditions du Cerf, 2004), du Père Dominique Cerbelaud, ouvrage « incontournable » et tout à fait complet sur le sujet :

« Bernard, dans une ligne très augustinienne, range Marie parmi les personnages favorisés par Dieu " dès le sein maternel ", comme le dit l’Écriture : David (Psaumes 21-22,11 et 70-71,6) Jérémie (1,5) ou Jean-Baptiste (Luc 1,15 et 1,41). Mais cela ne suffit pas à mettre en relief sa conception. Il donne des arguments contre cette innovation et conclut : Dès lors, même si à quelques-uns des enfants des hommes (bien peu en fait) la sainteté a été accordée dès la naissance, ce n’est pas cependant lors de sa conception : ce privilège d’une conception sainte était réservée à celui-là seul qui devait sanctifier tous les autres, au seul qui, venant sans péché, allait opérer la purification des péchés. Ainsi, le Seigneur Jésus seul a été conçu du Saint-Esprit, car seul il est saint dès avant sa conception. Lui excepté, ce que l’un des enfants d’Adam a déclaré à son propre sujet, en toute humilité et vérité, s’applique à tous les autres : " Dans les iniquités j’ai été conçu et dans les péchés ma mère m’a conçu " (Psaume 50,7, traduction de la Vulgate) ».

Oui, le seul qui n’est pas né marqué du péché originel est bien Jésus, le Christ, né et demeuré sans péché.

Je ne suis pas sûr que Marie rie de cette décision unilatérale – qui lui enlève sa nature de « vraie femme » – d’un vieux célibataire vatican manifestement en délicatesse avec les femmes qui pour lui seraient par nature des « propagatrices de péché »… et qui malheureusement ont presque toutes accepté cette décision inique comme venant d’une volonté divine puisque papale.

OUI, comment savoir si Marie a ri au moins une fois dans sa vie ? Je le crois, mais…

Quelle tristesse !

o O o

Ma conclusion est sans équivoque :

Je ne serais pas du tout choqué que Jésus notre Seigneur ait été conçu par un homme et une femme « ordinaires » et mis au monde dans les mêmes conditions qu’un être humain « ordinaire ».

Dieu son Père (et notre Père) a, selon les Écritures que nous avons, voulu faire intervenir l’Esprit-Saint et le protéger du « péché originel » – s’il existe et s’il est héréditaire ! 4 – que pouvaient semble-t-il lui transmettre ses deux parents en tant qu’êtres humains « ordinaires ».

Mais serait-il moins notre Seigneur et Sauveur sans ces protections ?

René Guyon

1 – Comme je lai écrit dans l’article Le « Magnificat » : cantique de Marie ?
2 – Je vous invite à (re)lire l’article La langue du muet criera sa joie où j’étudie en détail cet épisode.
3 – Je regrette profondément que bien des concubins vivant ensemble depuis des années s’auto-qualifient de fiancés alors qu’ils n’ont aucunement le projet de se marier… Le dictionnaire Robert donne l’étymologie du verbe se fiancer : (XIIe siècle) prêter serment, promettre
4 – Au point où j’en suis arrivé avec vous, amis lecteurs, je crois que je pourrai bientôt me décider à mettre sur ce blog des cogitations encore plus surprenantes, à propos du péché originel.

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Pierre Locher 15/08/2014 11:04

Pour une contribution au débat, non sur le rire de Marie (le rire est particulièrement absent du NT), mais sur le dogme de l'Immaculée Conception auquel il faudrait ajouter celui de l'Assomption, voir l’intéressante contribution du Groupe des Dombes :
http://www.assomption.org/fr/spiritualite/saint-augustin/revue-itineraires-augustiniens/sainte-marie/iv-augustin-aujourd-hui/marie-dans-le-dessein-de-dieu-groupe-des-dombes-par-regis-grosperrin

J'en extraie ce passage qui me semble éclairer un peu différemment l'Immaculée Conception :

"Pour Marie, comme pour nous, la sainteté n’est pas donnée en une seule fois de manière accomplie. L’exemple de Marie rappelle à tout chrétien que c’est sa vie entière et toute sa personne qui sont engagées dans l’histoire du salut."

P.S. On attend avec impatience les cogitations du blogmestre sur le péché originel !

Marie-Camille 14/08/2014 19:04

Depuis très longtemps je me pose cette question de la conception immaculée de Marie ; que cet article est donc rafraîchissant ; j'attends avec impatience celui consacré au péché originel auquel je n'ai jamais cru ! Merci.

Fred 14/08/2014 18:49

Mais c'est bon ça comme article !
Ça secoue bien, encore encore !
(Et merci)