Les Matriarches, ou la force tranquille

Publié le par Garrigues

Les Matriarches, souvent oubliées, devraient pourtant n’être jamais séparées des Patriarches dont les noms, Abraham, Isaac et Jacob, seuls ou réunis, peuplent la Bible.

 

Ces femmes là, Sarah, Rebecca, Léa et Rachel (par ordre de « maternité » !), dont les noms ne stimulent pas notre Pavlov biblique, jouent pourtant un rôle crucial dans l’économie de l’élection (ce que nous appelons la promesse abrahamique, ou messianique) en veillant à son accomplissement par leur vie, leurs choix et leurs engagements.

 

Je vous propose donc de faire connaissance avec elles – ou de mieux les connaître – en écoutant leurs noms, puis en regardant comment Dieu les a amenées à assumer les rôles irremplaçables qu’elles ont joués auprès des hommes de leur entourage, maris et fils.

 

 

Faisons connaissance…

Tout d’abord avec Saraï (Genèse 11,29), dont le nom signifie ma princesse et a pour valeur 51 (sur ce concept de valeur des mots hébreux, lire l’article Déchiffrons les lettres hébraïques), nombre de la Shekhinah – prononcer sherina – la présence de Dieu au sein de la Tente du Rendez-vous. Elle est demi-sœur et femme d’Abram. Son nom sera transformé en Sarah, princesse par décision de Dieu (17,15), quand son mari deviendra Abraham, comme je l’ai raconté dans l’article L’aventure du yod.

Saraï est belle ! Aujourd’hui encore on bénit les jeunes juives en leur souhaitant d’être aussi belles qu’elle ! D’après la tradition juive, elle est restée belle toute sa vie comme à vingt ans parce qu’elle est la femme en laquelle se noue la promesse d’une alliance éternelle : image de la Présence (son nombre !) qu’elle sut accueillir, ce qui peut nous rappeler quelque chose, si nous sommes chrétiens.

C’est d’ailleurs pour vanter sa beauté qu’Abram lui adresse les premières paroles qu’un mari adresse à sa femme dans la Bible ! Il lui aura quand même fallu des milliers de kilomètres de voyage pour qu’enfin il lui dise (12,11) : je sais que tu es une femme belle de visage… mais c’est pour lui proposer se faire passer pour sa sœur et lui éviter ainsi qu’on le tue pour la lui prendre !… Pauvre homme égoïste contraint au compliment pour sauver sa peau, vulnérable et obséquieux (12,13 : je te prie…) : il sait que Saraï sera offerte à Pharaon (12,15) mais que lui sera sauf. Le commentaire juif (écrit pas des hommes !) l’absout en disant qu’il savait que grâce à la Présence qui habitait Saraï, rien de mal ne pourrait l’atteindre… C’est sans doute pour cela qu’il recommencera cette tromperie avec Abimélek, roi de Gérar (20,2). Sarah, elle à qui Dieu ne parle jamais, est prête à sacrifier son honneur et à risquer le mépris d’elle-même pour sauver son mari et ainsi préserver la réalisation du dessein de Dieu.

Puis avec Rébecca (22,23), en hébreu Rivqah, celle qui attache, cousine germaine et femme d’Isaac, qui l’aime (24,55) et pense qu’elle est belle… car il veut – lui aussi ! – la faire passer pour sa sœur (26,7). Elle aussi est stérile.

Rachi, le grand commentateur juif de Troyes dit d’elle que « bien qu’elle fût la fille d’un homme vil (Bétuel), la sœur d’un homme vil (Laban) et que sa ville natale (Nahor) fût un lieu de personnes viles, elle n’avait pas appris de leurs méfaits. » On pourrait ajouter qu’elle avait appris de leur ruse, mais pour la bonne cause, comme on le verra…

Enfin deux sœurs, filles de Laban (frère de Rebecca nommé ci-dessus) et femmes de Jacob :

Rachel (29,6) : Rachel (prononcer rarel), brebis, valeur 40, nombre de la gestation (cf. l’article Le Carême, chemin vers une vie nouvelle) pour elle qui est stérile, et aussi nombre de l’épreuve dans la durée pour elle que Jacob attendra pendant sept ans… Il faut dire que Rachel était belle de forme et belle de visage (29,17), elle aussi !

Les kabbalistes, qui aiment les jeux de mots, disent que son nom secret est rouach ’el (prononcer rouar el) Esprit de Dieu, valeur 47… Cette brebis-là est bien proche de l’agneau de Dieu : Yiheshouah, valeur 47 (cf. l’article Qui et l’agneau de Dieu incarné)… Elle est d’ailleurs morte sur le chemin de Bethléem !

Léa (29,16), en hébreu Lé’ah, du verbe la’ah, travailler pour rien (on verra plus loin la raison de ce patronyme), être fatigué, faiblir. Elle est la seule à ne pas être stérile, mais aussi à ne pas être déclarée belle : les yeux de Léa étaient doux (29,17), le mot doux, rakh, ayant aussi le sens de terne, faible ; certains disent qu’elle avait la vue courte

 

Les belles stériles fécondées et la laide féconde mal-aimée

Vous êtes-vous rendu compte, ami lecteur, que j’ai précisé que les trois premières Matriarches sont belles et stériles, avant d’enfanter toutes les trois… alors que Léa est terne et très féconde, puisqu’elle donne à Jacob six de ses douze fils, tout en restant la mal-aimée ?

Saraï : sa stérilité est immédiatement énoncée et paraît être doublement pénalisante (11,30). La Septante, la Vulgate, la Bible de Jérusalem, la TOB et les autres écrivent : elle était stérile et n’avait pas d’enfant. La Bible serait-elle une adepte des pléonasmes ?

Non ! Car le texte hébreu est en fait : elle était stérile et n’avait pas pour elle d’enfant (le génial Chouraqui écrit : pour elle pas d’enfanceau !). Il est bien précisé pour elle et le mot enfant, en hébreu yalad, avec un yod initial est remplacé par un hapax (mot utilisé une seule fois dans toute la Bible) : valad, l’enfanceau de Chouraqui. Saraï ne peut pas avoir un enfant comme tout le monde et pour elle… Comme par hasard, elle qui est Saraï, avec un yod final qui en fait la « chose » de son mari, SA princesse, devra quitter son yod d’appartenance au mâle Abram et devenir Sarah (avec un , lettre féminine par excellence, final) pour avoir pour elle – même si le texte dit qu’elle enfanta un fils à Abraham ! (21,2) – un vrai enfant – avec un yod ! – avec son mari devenu Abraham (avec un aussi), comme je l’indiquais dans L’aventure du yod. Cet enfant s’appelle Itschaq, avec un yod au début !... comme Ismaël, le fils d’Agar dont on va parler maintenant.

Car avant de pouvoir enfanter elle-même, Saraï, pour assurer la descendance de son mari qui avait reçu de Dieu la promesse d’avoir une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel (15,5), avait incité Abram à avoir un enfant avec sa servante (16,1-6) : Abram écouta (vayshma’) la voix de Saraï… et d’Agar naîtra Ismaël (16,15), Yshm’a’el, qui signifie Dieu écoute (comme Samuel )…

Cette pratique est attestée dans des textes extrabibliques, comme le Code d’Hammourabi qui disait qu’une épouse stérile pouvait faire avoir des enfants, en donnant une servante à son mari. Mais l’épouse s’y engageait à ne pas chasser la descendance de cette union, ce que Saraï ne saura pas faire, car jamais elle ne reconnaîtra cet enfant comme digne de la descendance abrahamique. Elle ira même jusqu’à mettre sa vie en péril ; mais Dieu sauvera Ismaël et annoncera qu’il sera une grande nation (21,18). Mais il sera opposé à tous ses frères (25,18) et deviendra l’ancêtre des arabes nomades du désert…

Rébecca (25,21) : Isaac implora pour sa femme, car elle était stérile : le Seigneur l’exauça et sa femme Rébecca devint enceinte. Isaac n’a pas la même démarche que son père : il prie Dieu, alors qu’Abraham et Sarah ont ri (17,17 et 18,12) quand Dieu leur a annoncé sa naissance ; c’est pour cela qu’il s’appelle Ytschaq (prononcer itsrak), il a ri

Il n’y a donc pas de servante pour suppléer Rébecca et aucune conséquence néfaste pour quiconque… sauf que Rébecca donnera naissance à deux jumeaux antagonistes, comme Dieu le lui annonce : « il y a deux nations en ton sein ; deux peuples issus de toi se sépareront ». Jacob, qui s’appelle Ya’aqov parce que, déjà, il naît en tenant le talon – ’aqev – de son frère, comme s’il voulait passer devant lui, ce qu’il fera d’ailleurs, plus tard… Ésaü et Jacob lutteront toute leur vie l’un contre l’autre ; et la Bible conclura laconiquement : Ésaü c’est Édom (36,1), mot signifiant roux et qui est devenu le nom générique des nations païennes, puis de l’Empire Romain et du Monde Chrétien… Tachat Edom velo tachat Ishmael est un proverbe juif signifiant qu’il est préférable de vivre en pays chrétien qu’en pays musulman !

Ces deux premières Matriarches ont donc donné naissance au futur peuple de Dieu, le peuple juif, au futur peuple musulman et au futur peuple chrétien. Excusez du peu…

Rachel et Léa : Laban, avec la complicité de Rachel, sa fille cadette, a réussi à faire épouser Léa, sa fille aînée, par Jacob, qui aimait follement Rachel et qu’il avait demandée en mariage. Les deux sœurs étaient convenues que Léa, dans l’obscurité de la tente, prendrait la place de sa sœur Rachel, pour berner Jacob. Ce qui entraîna une « galère » de 14 ans pour le pauvre Jacob avant de pouvoir obtenir celle qu’il aimait à la folie.

La tradition juive raconte que quand Jacob a reproché cette ruse à Léa, elle lui a rétorqué vertement qu’il avait fait pareil avec Isaac pour obtenir sa bénédiction à la place d’Ésaü (comment le savait-elle ? Nous nous en parlerons d’ici peu…). Et la rancune de Jacob envers Léa dura longtemps !

Le Seigneur voit : oui, Léa est haïe, il ouvre sa matrice ; et Rachel, stérile (29,31) (trad. Chouraqui). Ici le mot entrailles est réchem, de genre masculin (le sein) !, valeur 52, nombre d’Élohim, nom de Dieu ! Sa racine est le verbe réchem, aimer, faire miséricorde… C’est à partir de ce double sens qu’on parle des entrailles maternelles de Dieu.

Dieu a rendu Léa féconde pour compenser le manque d’amour de son mari, alors que Rachel est stérile (29,31). Léa ayant donné quatre fils à Jacob, Rachel devient jalouse. Et la guerre commence entre les deux Matriarches, qui veulent absolument assurer la descendance abrahamique… et qui sont femmes aussi, donc rivales l’une de l’autre auprès de Jacob, que Rachel le met en demeure : offre-moi des fils, sinon je suis morte, moi ! (30,1).

Jacob, qui vit très mal cette rivalité permanente, se met en colère (sa narine brûle…) : suis-je moi-même à la place d’Élohim, qui t’a refusé le fruit des entrailles ? Ici le mot entrailles est ten, de genre féminin, valeur 36, nombre du mal, et n’a rien plus à voir avec la miséricorde…

Rachel lui propose alors, comme l’avait fait Saraï, de s’unir à sa servante Bilha (qui lui donne deux fils)… Pour ne pas être en reste, Léa lui donne alors sa servante Zilpa (qui lui donne deux fils)… Puis Léa recommence à procréer et lui donne encore deux fils (et une fille !)

Mais (il était temps…) alors Dieu se souvient de Rachel, l’entend et ouvre sa matrice. (30,22). Et Rachel enfante Joseph ; elle mourra près de Bethléem (35,18) en mettant au monde Ben-’Oni (fils de ma douleur) que Jacob rebaptisera Binyamin (fils de la droite), qui est Benjamin, le petit dernier (que Joseph appelle effectivement haqatan, le petit, même quand il a trente ans !)…

Et la pauvre Léa, qui lui avait donné six fils et une fille est restée mal aimée de Jacob toute sa vie, justifiant ainsi son patronyme…

 

Ruse et acharnement

Pour assurer leur mission messianique de descendance les matriarches imaginent des ruses dignes du serpent de la Genèse !

Les fils de Sarah : Le verset 21,9 en est le meilleur exemple : Or Sarah aperçut le fils né à Abraham de l’Égyptienne Agar, qui riait (hébreu metsacheq), et elle dit à Abraham : «  Chasse cette servante et son fils, il ne faut pas que le fils de cette servante hérite avec mon fils Isaac ».

Le crime d’Ismaël a été de rire, usurpant ainsi dans un jeu de mots vivant l’identité du fils de Sarah, Isaac, Ytschaq, dont on a vu qu’il signifie : il a ri !

Pourquoi tant de haine ? Pourquoi Sarah, qui voulait pourtant qu’Agar lui donne un fils (16,2) l’appelle maintenant fils de la servante, ben-ha’amah, sans se rendre compte que la valeur de ce qu’elle dit est 51, et qu’en dévalorisant Ismaël elle lui donne le nombre de la Shékhinah, la présence de Dieu au milieu de son peuple… Humour divin, pour l’ancêtre des arabes nomades !

Le midrash dit que c’est parce que Sarah a chassé l’Égyptienne que les hébreux ont été chassés d’Égypte (il lui reproche de pas avoir su élever Ismaël pour qu’il n’y ait pas de conflit), mais aussi que Sarah a eu raison de penser qu’Ismaël ne pouvait pas rester avec Isaac, parce que la descendance sacrée devait vivre sa propre vie…

Les fils de Rébecca : Rappelons-nous la parole de Dieu à Rébecca (25,23) : il y a 2 nations en ton sein ; 2 peuples, issus de toi, se sépareront, un peuple dominera un peuple, l’aîné servira le cadet.

Rébecca va donc s’employer par tous les moyens à faire de Jacob le continuateur de la lignée abrahamique… Jacob et non Ésaü, peut-être, tout simplement parce que Isaac préférait Ésaü car le gibier était à son goût, mais Rébecca préférait Jacob… Et ce que femme veut… Dieu le veut (il a choisi Jacob pour assurer la descendance abrahamique).

Ses deux ruses sont connues :

D’abord Jacob (25,29-34), de son propre chef et sans sa mère (!), soutire à Ésaü son droit d’aînesse pour une assiette de roux de lentilles : Jacob prépara un plat : vayazed Ya’aqov nazid, en gros, il “zoud” du “nazid”, littéralement : il fit avec ruse une ruse !!!! (faire cuire n’est que le sens second, hapax)…

Le roux (de lentilles) étant ’adom, le texte ajoute : c’est pourquoi on l’a appelé Édom… Ésaü, épuisé par la chasse, pense qu’il va mourir et que ce droit ne lui servira plus à rien ; et le passage se termine par : ainsi Ésaü méprisa son droit d’aînesse. Le texte lui-même porte un jugement sévère sur Ésaü !

À partir de cet épisode, le mépris du droit d’aînesse (25,34) ne peut qu’entraîner la perte de la bénédiction (27,35) : Jacob vole à Ésaü la bénédiction d’Isaac, sur les conseils et avec l’aide de Rébecca, en osant deux mensonges énormes : Rebecca ayant revêtu ses bras de peaux de chevreau pour imiter la pilosité d’Ésaü, Jacob dit à son père qu’il est Ésaü, son premier-né… et quand son père lui dit qu’il a vite trouvé le gibier qu’il avait demandé à Ésaü de cuisiner, Jacob répond : c’est que le Seigneur ton Dieu lui a fait rencontrer ma face (m’a été propice, dit la Bible de Jérusalem) ! On notera qu’il dit TON Dieu… Peut-être pense-t-il qu’il aura ainsi moins d’ennuis… Et Isaac bénit Jacob en croyant bénir Ésaü, son fils aîné (27,27). Le cœur de la ruse est marqué dans le texte par la similitude de deux racines presque semblables dans la forme : baqar (premier-né) et barak (béni). C’est comme ça, la Bible !

Des fils de Léa et Rachel on ne dira rien, parce que leurs mères sont totalement absentes de leurs luttes, même si la haine de ses frères contre Joseph est célèbre.

o O o

Il faudrait des milliers de pages (qui existent de par le monde !) pour tout raconter sur ces quatre femmes passionnées de la volonté de Dieu, prêtes à tout pour assurer la venue du Messie, de NOTRE Messie, tout en restant femmes jusqu’au bout des ongles.

Elles prennent des initiatives dignes de nos wonder women modernes, les yeux fixés en permanence sur leur objectif, sur le but de leur vie : assurer la descendance d’Abraham, à qui Dieu a promis une descendance innombrable.

Hors d’elles, pas de Jésus, pas de Christ, pas de Salut.

Avez-vous remarqué, mes frères lecteurs, combien les hommes paraissent bien pâles, égoïstes, monolithiques et maladroits à côté d’elles ?

N’en prenons pas ombrage et réjouissons-nous que Dieu ait mis dans nos compagnes tant de dons et d’amour, et que nos Matriarches à nous, nos Rachel douces comme des brebis et nos princesses Sarah au caractère affirmé, nous donnent tous les jours une image de la douceur et de la persévérance de Dieu.

Mes sœurs lectrices, que Le Seigneur vous bénisse et vous garde, que Le Seigneur fasse pour vous rayonner son visage et vous fasse grâce, que Le Seigneur vous découvre sa face et vous apporte la paix ! (Nombres 6,24-26)

René Guyon

Publié dans DOSSIER LA FEMME

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