Parler avec le rocher et non le frapper

Publié le par Garrigues et Sentiers

Adresse à un contradicteur pugnace, athée militant. Non sur la justification de la foi, mais sur les cheminements du croire. 

 

I - ‘’SCANDALE DU MONDE’’  versus  ‘’D.IEU AIMANT’’

J’ai écrit le mot ‘’foi’’. J’ai été, ce faisant, insincère.

La foi n’entre pas dans mon rapport au ‘’croire’’.

N’étant ni théologien ni versé en exégèse, ce croire– appelons-le ‘’relation à D.ieu’’ –, je le questionne comme on aborde philosophiquement l’une de ces interrogations qui pèsent leur poids d’inconnu, d’énigmes et de mystères et qui pour notre humanité, « roulent d’âge en âge ». Une démarche de celles dont on dit que pour l’entreprendre, il faut ‘’ne douter décidément de rien’’ – alors qu’en l’espèce, on avancerait plutôt endoutant de tout

Y compris de l’énonciation sur laquelle je me range – vous y reconnaitrez son auteur dont elle est devenue inséparable : « Je crois aux forces de l’esprit ».

Un parti qui n’a été pris que sur de faibles et fragiles raisons. Et le parti inverse n’étant pas moins capable d’emporter la conviction : le vivant peut fort bien ne procéder, dans le très long processus de l’évolution, que de la combinaison du hasard et de la nécessité ; et l’univers, pour ses dimensions que nous sommes parvenus à nous rendre intelligibles ou appréhendables, n’évoquer que « le silence éternel de ces espaces infinis » que la foi inquiète de Pascal entourait d’effroi. 

Que l’univers – les univers – soi(en)t habité(s) de silence, hors ce que sait à présent entendre ou discerner l’astronome et dont il tire théories ou hypothèses, m’a tout simplement semblé moins porteur de beauté que l’imagination d’une transcendance continument présente de l’alphaà l’oméga de chaque monde. Pareillement, que la vie sous toutes ses formes soit en suspension sur un vide où interagissent seulement de l’accidentel et des déterminismes, me priverait de cette part du rêve qui voit chaque type de vie s’accorder à un projet où elle prend place. 

Toutes raisons qui mettent ainsi l’espérance – l’espoir, pour faire choix d’un mot qui va aux non croyants et aux croyants –, et non la foi, aux commandes de mon pari : celui que de l’infiniment grand à l’infiniment petit, une cohérence englobe toutes les mesures de la durée et tous les processus qui s’accomplissent. Sous-entendant que ces processus et ces durées se dirigent vers une ‘’consommation des siècles’’. Qu’on image celle-ci comme une insertion collective et cosmique des individusau sein de la transcendance,oucommeune communion universelle(1)des créatures avec leur créateur – ‘’universelle’’ pouvant inclure le rassemblement final du minéral, de la matière et de la terre dans le ‘’Tout’’ de la création.

Espoir et espérance qui ne dérobent pas aux démentis que dans toutes ses étendues et depuis toutes ses profondeurs, la souffrance leur adresse, parce qu’ils sont eux-mêmes formés d’une addition incalculable de ‘’désespoirs surmontés’’. Et qui ne résistent à sa récusation qu’en mettant en balance la mort, matrice de toutes les souffrances, et la figure d’une résurrection de la chair, où s’assemblent et se combinent toutes les acceptions de la notion de salut. Une résurrection devenue intellectuellement inconfortable – celle de l’âme ne suffirait-elle pas grandement ? Mais qui a pour elle la relation de La rencontre au tombeau– en ce que cette mise en scène de la victoire sur la mort est celle – s’entend la seule – où, par la citation silencieuse de la Loi qui donne sens au « Cesse de me toucher », il est signifié que le Ressuscité l’est bien de corps et d’esprit (et donc que ce que Marie de Magdala a ‘’reconnu’’ était bien le corps du Rabbouni, et non une apparition comme celles, ultérieures, d’un Christ désincarnétraversant l’épaisseur des murs ou des portes).

C’est bien cette mise en balance que vous récusez. En dénonçant le scandale du mal qui infirme le croire dans les termes de la réfutation que vous m’avez donné à lire :

« On invoque le “mystère” pour en finir avec le “problème”, et pour étouffer le scandale. (…) Craignons que [le “mystère”] serve à protéger les âmes mortes (…). Une âme serait morte qui, ayant mesuré le scandale d’un monde où les enfants sont torturés et brûlés, resterait après ce qu’elle était avant. Il faudrait que soit bien profondément incrustée en elle la peur des menaçants du monde, de la mort et de Dieu, “propriétaire de la mort !” ».

Si le mal se réclame pourtant du mystère, ce n’est qu’à partir du moment où le monothéisme se confronte avec lui à une question insoluble ; qu’à partir du moment où ayant accompli sa révélation, il fait du mal non seulement l’objet d’une contradiction insurmontable, mais le motif d’un scandale absolu : une religion dualiste a la ressource (avait chez les Perses auprès desquels le monothéisme juif se configure et achève de s’inventer) d’attribuer un dieu au ‘’bien’’et un autre dieu au ‘’mal’’. Le monothéisme, lui, est immédiatement projeté sur l’énigme insoluble – insoluble car absurde – qui est incluse dans sa proclamation d‘un D.ieu unique donateur d’une alliance en tant que D.ieu aimant, et pourtant créateur de la guerre comme de la paix.

Certes, celui qui croit au Cielpeut se figurer le mal comme une punition, voire une vengeance, del’Éternel. Insurmontable tentation qui habite les gens du Livre, les lecteurs d’Écritures, et qui consiste à fabriquer un Dieu doté de caractères humains. Et jusqu’à se représenter l’image d’un Dieu humain-sous-tous-rapports dans son courroux et quand il châtie – i.e.à en faire une idole copiée sur nos traits, en méconnaissant de surcroît qu’à Lui seul il appartient de créer à son image.

Et celui qui n’y croit pas,imputer la propagation du mal à la nature humaine, à ce que celle-ci posséderait en propre de détestable et d’odieux, d’agressif et de cupide, d’inclination à la haine et au crime. Mais l’étendue et la profondeur, l’une et l’autre incommensurable, du mal qui environne notre espèce depuis ses origines, seraient-elles susceptibles d’arrêter leur cause au jeu d’acteurs maléfiques opérant au long de générations renouvelées ? Et l’enfer du monde, pour sa part que produit cette autre dimension du mal dans laquelle l’humanité n’est pour rien et qu’elle est à peu près impuissante à conjurer, n’incrimine-t-il pas l’inhospitalité de ce monde ? Dont la terre tremble, dont les volcans se réveillent, dont les océans ou les torrents se déchaînent, et que les épidémies et les famines recouvrent de deuil.

 Autant de représentations qui, finalement, se conjuguent dansla puissance de l’imputation qui est faite – que vous faites – à la transcendance d’être responsable etcoupable de notre coexistence avec le mal :« La souffrance des enfants devrait suffire à confondre les avocats de Dieu. Or, c’est à peine s’ils en tiennent compte ».  Mais pour qui fait le pari du croire, cette imputation tourne en quelque sorte sur elle-même et sans fin : non pour acquitter la Providence, fût-ce au bénéfice du doute, ni pour prononcer un non-lieu dans le déni des éléments à charge que vous produisez. Le piège que vous refermez – si votre transcendance existe, sa cruauté la rendrait monstrueusement maléfique(je le résume ainsi) –, ‘’celui qui croit au Ciel’’ en connaît tous les ressorts, en fréquente tous les labyrinthes,  parce que ces ressorts et ces labyrinthes appartiennent à la perfection de l’inconnaissable et de l’inexplicable : la mort. Sont contenus dans la mort dont, pour lui, le ‘’mystère du mal’’ est la réverbération. Dans la mort qui ne lui livre rien sur le point de savoir si elle est constitutive du mystère du mal, ou si c’est ce dernier qui en compose les codes.

II – LES LIVRES versus  ‘’ LES VERSETS DIFFICILES’’

Viennent ensuite les ‘’Livres’’ dans la succession multiséculaire desquels le monothéisme juif et, dans sa filiation à la fois intime et voilée, le monothéisme chrétien, ont façonné Le Saint, Le Seigneur,  L’Éternel qui donne la prospéritéet qui crée l’adversité, et qui se révèle en signifiant ‘‘Moi, je fais toutes ces choses’’.Et, pour le second, dépeint le Verbe en suivant mot à mot, comme un chemin d’initiation, l’incantation johannique : « le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement en Dieu ». En inaugurant le temps, ou la figuration, d’une Incarnation en un Messie dont le ‘’Royaume n’est pas de ce monde’’.

Des Livres auxquels on peut tout opposer. Et dont ceux qui veulent y contempler la ‘’Splendeur de la Vérité’’, au lieu de les lire à la Lumière du doute, donnent toutes les raisons de les infirmer. Faute de cette lecture, on trébuche – ou, comme vous le faites, on nourrit un réquisitoire – sur ce qu’on appelle pudiquement des versets difficile (2). Contradictoires entre eux, contredisant les connaissances historiques, contextuellement invraisemblables, et par-dessus tout violents, cruels et sanguinaires et, partant, pétrifiants par ce qu’ils montrent de la fureur du Tout-Puissant. 

La conquête du pays de Canaan par Josué, lue comme une relation factuelle et non comme une fiction littéraire, apparaît ainsi comme une purification ethnique à caractère génocidaire. De l’intellection d’une fiction procède en revanche la somme des interprétations rabbiniques et des commentaires critiques qui lui attribueront des significations métaphoriques : combat du Bien contre le Mal, imposition des lois nohanniques aux nations de Canaan, rétroprojection de la destruction des royaumes en punition de leur mélange avec l’impur…  Alternative entre deux partis-pris ? Le second a au moins pour lui d’ouvrir toute grande l’entrée dans la matière des Écrits – celle où la lettre, le moindre trait de lettre, le plus petit iota, ont vocation à faire repère et signalisation – de leur temps et de leur lieu d’écriture, et bien plus encore de leur relation textuelle avec d’autres écritures. 

Inversement, la lettre confondue avec le sens, celle qui n’est pas interrogée, qui n’est pas indéfiniment soumise à déconstruction et à reconstruction, dans sa forme qui feint d’être neutre et limpide, et dans l’apparence de fond qu’elle suggère, tombe d’elle-même sous la sentence paulienne qui la condamne sans appel et à jamais : « La lettre tue, l’esprit vivifie ».

Appelée par elle-même à certifier d’une historicité, et se voulant seule appelée à établir celle-ci, la lecture littéraliste fait pire que de certifier des contresens : elle est vouée à produire interminablement du non sens parce qu’elle récuse les sens possiblesau profitdes contes, des fables, des légendes ou des mythes sous lesquels, dans les séquences et les espaces de la pensée monothéiste, ces sens ont été glissés. Invalider le questionnement du texte ne renvoie-t-il pas à ce en quoi consiste le péché contre l’esprit(3)? 

Qu’Abraham et Moïse n’aient pas existé, que la servitude en Egypte soit historiquement plus que très douteuse – et par conséquent les quarante ans de parcours nomadique dans le Sinaï –, que la traversée de ce qu’on croit reconnaître comme la Mer Rouge n’ait pas plus de réalité que le Déluge, et au bout du compte que la Résurrection soit allégorique, autant d’infirmations (non limitatives) qui, se verraient-elles prouvées, seraient en elles-mêmes sans grande incidence dans le champ spirituel.

Et au regard de ce qui compte dans la quête du sens. Dans la continuité de la révélation qui s’est profilée pas à pas des prescriptions adamiques à la promulgation des lois noahides –  première normation du justeà l’adresse des nations ; et de l’intellection d’un ‘’D.ieu Très-Haut, maître du ciel et de la terre’’et dispensateur des bénédictions de l’Alliance, à la prophétie messianique et à son accomplissement par « Le logos (…) devenu chair » (4). 

Une ‘’incarnation’’, point d’étape et seuil de rebond, qui concentre le questionnement sur le croirechrétien. En tirant par rapport à la ‘’résurrection’’, la ligne d’une symétrie qui dispose, pour l’une et l’autre, une insertion réciproque dans ce croire. Parce qu’aucune de ces assertions d’un non-vraisemblablene va sans l’autre, parce que chacune se réfléchit dans l’autre et se valide de la seule allégation de l’autre. 

Et une incarnation qui fractionne aussi ce questionnement sous la percussion ides échos de son bref parcours. Autant de rebondissements du récitatif des ‘’témoins’’, mais où le récit, pris en lui-même, compterait pour rien et la composition pour tout. Une composition qui superpose les signifiants, les démultiplie en autant de correspondances agencées avec la Parole antérieurement délivrée. Avec ses transcriptions dans la très longue durée de l’économie symbolique qui configure la chronique hébraïque de l’Élection. 

Des signifiants qui certes livrent peu, mais en ce ‘’peu’’ réside le vrai génie du christianisme, pour autant que la balance avec le texte hébreu ne cesse pas de chercher ses ajustages (5). Une inépuisable recherche : parce que même quand Il lui est prêté de l’avoir fait, D.ieu n’a rien dicté de la Bible – ce qui serait la condition pour qu’on puisse ’’lire dans sa pensée’’ à livre ouvert. Mais laissé les Écrits suivre, comme le font les idées, leur libre parcours. Et ainsi des Évangiles qui prennent forme comme des textes ouvragés – travaillés et élaborés comme sont construits nos modernes ‘’séries’’, ou nos ‘’docu-fictions’’, par des équipes d’écriture associant documentalistes, scénaristes et dialoguistes, et œuvrant à des productions cadencées ou concurrentes. L’analogie avec les premières valant pour les synoptiquesà partir de leur ‘’version originale’’, tandis que le Quatrième Évangile ne cèle rien d’une intention de concurrence. 

Et ces productions évangéliques une fois écrites ne se fixent pas sur un ‘’bon à tirer’’, mais cheminent fort longtemps de traducteurs en copistes. Aux partis pris, forcément réducteurs, sur lesquels les premiers étaient obligés de se ranger, les seconds n’ont pas pu manquer d’adjoindre de leurs mains les déformations auxquelles leur zèle les poussait : en ajoutant ici, en retranchant là, dans la bonne conscience de servir l’écrit qu’ils avaient en charge de reproduire – quitte à le tirer du côté de leur jugée.

Des productions qui, de surcroît, vont passer en bout de course au filtre de choix éditoriaux qui avaliseront ou non leur publication comme canonique– leur plus grand nombre étaient rangé au rayon des apocryphes(restera à leurs ‘’directeurs de collection’’ de faire valoir les multiples acceptions différentes du terme…).

Ni la confusion ni les interrogations conséquentes auxquelles fait face l’archéologie des sources textuelles, ne sont cependant ce qui entrave le plus radicalement la ‘’mise en balance’’ des entendements du croirechrétien avec les gisements inépuisables de sens des Écrits hébraïques. 

Toutes les épiphanies de significations nouvelles ont d’abord contre elles que l’hébreu n’est pas faitpour être traduit – alors qu’au moins la vraisemblance veut que les Évangiles aient d’abord été écrit dans la langue des lettrés juifs. Et disposerait-on de ces textes originaux, l’hébreu viendrait encore à nous piéger en nous avertissant de ce qui vaut pour tous les Livres ‘’saints’’, et qui a été invariablement méconnu au sein de toutes les spiritualités : à savoir que « pour chaque verset, il est sept lectures ». Un avertissement dont le rabbin Josy Eisenberg avait on ne peut plus explicitement fourni la clé : ‘’Du seul premier mot de la Bible, Berechit– Au commencement-, il existe environ sept cents interprétationsEt il n’est point de verset de la Torah - la Loi - qui n’en compte plusieurs centaines’’ (6).

Mais le sens ne se dérobe pas seulement au tâtonnement des interprétations ; il se ferme aussi sur des énoncés enclos sur eux-mêmes et inentamables. Ainsi du « Ceci est mon corps… ceci est mon sang » qui ne ‘’dit’’ rien par lui-même – tout juste peut-on y chercher la symbolique d’un double retournement sémantique du rituel du repas de la Pâque juive. Un retournement suggérant que la gestemessianiqueest un accomplissement du Judaïsme (7).

Les doctrines déployées sur la thématique de la Cène – de la présence réelle à l’interprétation symbolique, de la transsubstantiation à l’action de grâce – n’en sont pas moins des merveilles d’intelligence spéculative : toutes désaccordées qu’elles soient, ‘’conversion substantielle’’, ‘’mémorialisme’’, ‘’consubstantiation’’ ou ‘’présence spirituelle’’,nous ont légué des monuments de la pensée théologique. A l’égal des entreprises – aussi considérablement surabondantes que capables d’atteindre à des niveaux extrêmes de complexification – qui ont risqué une traduction conceptuelle ou métaphorique de la donne concrète que comporterait le dogme trinitaire. 

Que l’élucidation nous apparaisse cependant hors de propos en ces sujets ne tient-il pas à ce que la nature de D.ieun’est justement pas un sujet ? Et à ce que précisément cette pensée théologique nous semble ‘’hors sujet’’, en ce que nous avons été instruits de l’inconnaissable de la transcendance par la tautologie en laquelle D.ieu pose qu’Il est  l’indicible : « Je suis celui qui était, qui est, et qui sera » ? A ce qu’en se nommant « l’Éternel », il rend de surcroît son nom même imprononçable ? Point donc de sens à chercher là où celui-ci n’a pas reçu de place pour se faire jour, sauf à recourir au truchement d’imageries humaines pour combler le vide de la révélation – ce qui ne se différencie pas de la fabrication des idoles, nos images et nos concepts se substituant au bois, au bronze ou à l’or dans cette fabrication.  

Que le sens se dérobe  – Torah, pour remonter au point de départ, est-il traduisible ? –, ou qu’il se tienne dans l’inaccessible jusqu’à la consommation des siècles, et notre méditation sur le croire(qui compte peut-être comme la forme la plus élevée de la prière ?) est d’autant mieux appelée à se concentrer sur les ’’mises en balance’’, sur les correspondances un tant soit peu décelables et sur les symétries qui les repèrent,entre les écritures restitutives du temps messianique et le texte hébreu qui annonce celui-ci. Sur les déchiffrements croisés et interagissants qui jalonnent les itinéraires de l’Écrit et qui font notre raison de l’emprunter. 

Encore faut-il que les questionnements qui s’y découvrent soient tous tenus pour ce qu’ils sont : essentiels. À cette aune, il est tout sauf vain de se demander pourquoi, dans la péricope de la Femme adultère, il est par deux fois spécifié que Jésus, baissé, écrit sur le sol (8).

Les traits ainsi tracés sur la terre ne renverraient-ils pas – en se déplaçant à travers les évangiles – à ces traits de lettreles plus infimes qui ne s’effaceront pas de la Loi avant que les temps ne soient accomplis ? Que le texte dela Femme adultère soit tardif, et par là tenu pour ‘’non-authentique’’, ou qu’il ait appartenu à l’évangile-Luc avant d’être placé dans l’évangile-Jean, ne pèseraient pour rien au regard de ce que ce rapprochement de traits à traitssuppose de signifiant : le débat entre le rabbi Yeshoua et les pharisiens (9) ne peut mettre en scène ce signifiant que parce que le premier a affirmé que de la loi, pas un seul trait de lettre ne passera « que toutes choses ne soient faites ». Dès lors ce débat introduit et porte tout le sens la contribution messianique à l’appréhension de la loi. 

Une contribution qui avant de se présenter comme une transfiguration – soyons schématiques : l’insertion de l’amour dans la loi –, s’exprime dans une controverse jurisprudentielle ouverte au sein du courant de pensée que forme la casuistique pharisienne, entre une ligne ‘’officielle’’ et une lecture ‘’déviationniste’’ du rabbi Yeshoua. La casuistique pharisienne pense avoir formulé toutes les conditions de droit qui bornent l’exercice d’une justice humaine, tenue en une irrévocable défiance, sinon regardée comme invalide par nature : et pourtant, confronté au cas d’une femme surprise en flagrance d’adultère – i.e. suivant le critère de preuve exigé par la jurisprudence des pharisiens –, le rabbi anticipe sur l’exercice talmudique pour surajouter à ce critère la condition inaccessible de la perfection morale du juge – qui confond par avance celui-ci. 

Par là, la péricope de la Femme adultèremet exemplairement en situation de puissance l’énonciation de ce qui constitue peut-être ‘’le saint des saints’’ de la parole christique : le « Tu ne jugeras pas ». Une énonciation qui tombe en conclusion de la péricope : « Moi non plus je ne te juge pas ». Avec une vertigineuse incertitude sur le point de savoir si elle tient uniquement  à ce queD.ieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour qu'il juge le monde, ou si l’abstention de jugement obéit également, chez le Fils de l’homme, à la raison qui déjoue l’application de la loi mosaïque à la femme infidèle.

Nous devinons que dans les itinéraires de l’Écrit, les ‘’déchiffrements croisés’’ méritent eux-aussi d’être comptés comme plus nombreux que les étoiles dans le ciel. Pour ne s’arrêter qu’à une seconde intuition de correspondance, comment ne pas voir (fût-ce en restant confondus devant ses déploiements sans fin) cette autre ’’mise en balance’’ qui ajuste deux constructions de récit à l’interdiction de Regarder la Face.D’un côté, dans la relation allégorique de la rencontre au Mont Sinaï avec l’Éternel, cette négociation où le personnage de Moïse n’obtient pas découvrir ‘’la gloire du Seigneur’’ : une gloire qui passera cependant devant lui sous la condition que Celui-ci l’abritera de Sa main le temps de ce passage, et avec la promesse que ce temps terminé, D.ieu retira cette main de sorte que Moïse pourra Le voir de derrière.De l’autre, la même figuration d’une apparition de dos, s’agissant cette fois de la rencontre au tombeau avec le Ressuscité dont il s’agit de signifier qu’Il est le Verbe de D.ieu :

’Marie se tenait près du tombeau, au-dehors, tout en pleurs. Or, tout en pleurant, elle se pencha vers l'intérieur du tombeau – et elle voit deux anges, (…) ; elle se retourna, et elle voit Jésus qui se tenait là, mais elle ne savait pas que c'était Jésus. Jésus lui dit : « Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? » Le prenant pour le jardinier, elle lui dit : « Seigneur, si c'est toi qui l'as emporté, dis-moi où tu l'as mis, et je L'enlèverai » - Jésus lui dit : « Marie ! » Se retournant, elle lui dit en hébreu : « Rabbouni ! »’’.

Une correspondance – un rebondissement – qui dans les deux temps scripturaires de  l’Alliance, nous prévient de l’invisible qui participe de l’essence même du monothéisme et qui touche à l’absolu de la transcendance : c’est de Sa main que l’Éternel, en même temps qu’il annonce qu’il est tonD.ieu, nous couvre Sa vérité dont nous ne distinguerons que des reflets entamant ou parcourant l’ombre qui Le suit. Ainsi les indices des sens multiples du Livre ne sont-ils pas écrits sur cette page en rectoque nous lisons, mais au versode celle-ci – ce versofût-il imprimé d’une encre invisible, ou encore vierge de toute impression. 

Rien là, pourtant, qui nous désespère de déchiffrer les ‘’versets difficiles’’ – ils le sont tous.L’apparition de dosn’empêche pas Marie de Magdala de savoir qu’elle a affaire au Fils de l’homme. Qu’elle doive s’y prendre par deux fois, que ce soit au prix de l’effort de se retourner pour voirpuis pour pouvoir se dire qu’elle aentendu, que ce qu’elle a compris, elle ne puisse l’exprimer qu’en hébreu… autant de signes pour qui interroge le croire. De réquisitions adressées à l’intelligence des Écrits et à sa mise en travail, et à toutes les ressources de notre raison que cette intelligence convoque.   

Mais à mon contradicteur, auquel ce texte est d’abord destiné, et qui souligne sans relâche les incohérences de ces mêmes Écrits, tout en dénonçant – avec souvent quelques bons motifs – les propositions insoutenables que nous en tirons, je concéderai volontiers que le travail de notre raison ne relève au mieux que de la condition posée comme nécessaire. Comment cependant rendre compte de ce qui, en l’espèce, décide de tout : cette intuition théologique qui se représente comme une lueur dispensée par l’Esprit, qui nous paraît sourcée dans l’ordre de la grâce et qui inscrit peu ou prou notre pensée dans le champ de la mystique. 

Une intuition qui procède par éblouissements. Et pour diverses que soient les formes que prennent ces derniers, ils n’ont probablement pas de meilleure ressemblance qu’avec les épiphanies de la beauté qui surgissent de la création poétique : de la durée et de l’exténuation d’une concentration intellectuelle intense jaillissent d'un coup, absolument inattendus et inexplicables, le mot, l'hémistiche, l'image, la métaphore et la musicalité qui composent la beauté d’un vers, celle qui emportera la strophe et le poème. L’épiphanie d’un signifié théologique ayant en propre que les lumières qui s’y diffusent ne brillent pas au-delà du fugitif, et qu’elles n’éclairent, en notre monde, que des détails infimes du tableau à découvrir.   

On se risquera à soutenir que l’intuition qui découvre du (des) sens en théologie joue aussi bien, comme aventure intellectuelle, au bénéfice du questionnement du ‘’croyant’’ que de celui du ‘’non croyant’’. À l’un et à l’autre, il est intimé de ne pas commettre le péché contre l’esprit––le ‘’crime’’ contre l’espritpour les seconds – qui a valu au Moïse hébraïque de mourir sans avoir pu entrer en Terre promise : n’avait-il pas « frappé » le rocher pour en faire sortir l’eau qui y était enfermée et qui faisait défaut au peuple ? – frappécomme le font du Livre tous les fondamentalismes et autres littéralismes en imaginant en faire jaillir, de vive force, toutes les vérités intangibles et l’intégralité des certitudes qui y seraient consignées depuis le premier jour (tous les ‘’Dieu nous dit que …’’, tous les ‘’Dieu veut que ...’’, tous les ‘’Dieu interdit de…’’, sans préjudice bien sûr des ‘’Dieu est fait de ceci et de rien d’autre’’).

Alors que le Seigneur lui avait enjoint de « parler » au rocher, afin que de celui-ci s’écoule l’eau qui apaiserait la soif des Hébreux. L’eau vivifiante, déjà suffisamment tamisée et décantée – sinon limpide –, dont le rocher, questionné dans cette palabre voulue par l’Éternel, aurait gratifié les errants du désert. 

Est-il pour la liberté de l’esprit – et pour notre vocation à en user – une illustration ou une parabole plus parlante ? Et une exhortation plus pressante à mettre en jeu l’une et l’autre et à les rendre agissantes jusqu’au téméraire ?

Didier Levy

 

1.- Cf. l’article « Christ cosmique », publié le 1ermai 2015 par Garrigues et Sentiers.

2.- Cf. l’article« Que faire des versets difficiles, inquiétants ou violents dans les textes sacrés ? », publié le 11 mai 2018 par Réflexions protestantes libérales.

3.- Que la lettre tue, les écrits qui se rapportent à la conquête du pays de Canaan par Josué en fournissent un exemple pour notre temps. Une lecture littérale y trouve en effet la promesse faite aux Hébreux de la terre comprise entre le fleuve d’Egypte et l’Euphrate…

4.- Extrait de la traduction d’André Chouraqui.

5.- Une référence exemplaire de cet exercice de ‘’mise en balance’’ a été magnifiquement fournie,  il y a de cela quelques années, par la série documentaire télévisée « Corpus Christi » que chacun a en mémoire.

6.- « La Genèse ou le Livre de l’Homme », premier tome de À Bible ouverte(Albin Michel, 2004).

7.- Cf. « Dans la Sainte Cène, que signifie ‘’Ceci est mon corps...ceci est mon sang’’ » par Alain Houziaux - site de l’Eglise protestante unie de l’Etoile.

8.- Cf. « Tracer des traits sur le sol », publié le 17 juillet 2015 sur le blogue ‘’penserlasubversion’’

9.- Les scribes n’y sont vraisemblablement mentionnés que pour la commodité de l’amalgame qui simplifie la propagande du prosélytisme chrétien dirigée contre le prosélytisme juif dont il s’agit de subvertir et de conquérir les positions acquises au pourtour de la Méditerranée, et de Rome à l’Asie Mineure.

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Vulliet 01/07/2019 19:31

Monsieur Lévy,

Je viens de me rendre compte que dans ma réponse un passage avait sauté. Après «Nul n’est tenu de partager votre interprétation de l’épisode de l’eau qui jaillit du rocher et d’y voir l’explication de la mort de Moïse hors de la Terre promise», il faut ajouter : «Nul n’est tenu de croire que Marie de Magdala voit Jésus de dos (où lisez-vous cela dans l’Évangile de Jean?) et de faire le rapprochement avec Moïse qui voit YHWH de derrière sur le Sinaï. Jésus apparaît dans le dos de Marie de Magdala, mais elle ne le voit pas de derrière. Comme elle se retourne, elle ne peut que le voir face à face. (Le texte de Jean pose d’ailleurs un problème. En fait, Marie se retourne deux fois. Commentaire de Jean Zumstein: «Soit on comprend le verbe στρέφειν (“se [re]tourner”) qui apparaît deux fois (v. 14.16), au sens propre, mais alors le texte devient incohérent; soit on le comprend au sens métaphorique, et alors le lecteur est appelé à saisir que Marie de Magdala se détourne du tombeau qui signifie, pour elle, la réalité de la mort, pour se diriger vers le Vivant.» [L’Évangile selon Jean (13-21), 2007, p.279, n.15.] Bultmann explique que la deuxième fois le verbe signifie «un mouvement brusque et vif vers» Jésus [«a sudden and lively movement towards him»] et signale l’hypothèse de Black d’une incompréhension de l’araméen correctement traduit en syriaque: «elle le reconnut». [The Gospel of John. A Commentary, 1971, p.686, n.5.] Dans tous les cas, la vision de derrière est exclue.)

Armand Vulliet

Vulliet 19/09/2018 20:52

Monsieur Lévy,

J’ai lu hier soir votre adresse à mon égard «Parler avec le rocher et non le frapper» sur votre blogue «penserlasubversion» (je ne savais pas qu’elle y était parue le 16 aout 2018) et je vois aujourd’hui qu’elle est publiée sur le site «Garrigues et sentiers». Je me demande si elle mérite une réponse. Par rapport à notre correspondance antérieure, elle ne m’apprend rien que vous ne m’ayez déjà dit et elle ne répond pas plus à mes objections. Encore et toujours vous partez de ce que vous appelez vous-même une «intuition théologique» et le lecteur doit accepter cette intuition comme vérité révélée pour simplement pouvoir commencer à entendre vos arguments. Il est clair à vous lire que toute personne qui n’acceptera pas vos prémisses, à savoir l’interprétation infinie des Écritures telle que la pratiquent les lettrés juifs, n’offre aucun intérêt car elle n’y comprendra jamais rien. Ce point de départ parfaitement arbitraire empêche par définition toute discussion. Vous êtes sûr de gagner à tous les coups puisque c’est vous qui dictez les règles à suivre. En fait, vous vous parlez tout seul. Nul n’est tenu de partager votre interprétation de l’épisode de l’eau qui jaillit du rocher et d’y voir l’explication de la mort de Moïse hors de la Terre promise. «Pour justifier toutes les richesses prétendument mises au jour par l’exégèse, les exégètes distinguent quatre lectures possibles : littérale, allégorique, morale (qui guide vers le bien) et anagogique (prédictive). Je veux bien ; à condition, toutefois, que tout cela soit dans les textes étudiés, et non surajouté par l’interprète. En vérité, le canon étant clos par définition, il ne reste plus aux malheureux exégètes que le commentaire le plus astucieux possible selon chaque circonstance. “Tout est dans le Coran”, il faut seulement savoir l’interpréter ; “tout est dans la Thora”, il faut seulement la lire avec l’aide du Talmud ou de la kabbale, signifie que nous sommes capables d’y découvrir tout ce que nous avons besoin d’y trouver. En fait les exégètes sont des rabâcheurs, des ruminants, comme disait Nietzsche à propos des professeurs de philosophie, des mastiqueurs qui ajouteraient du sucre dans leur morceau de chewing-gum puis s’émerveilleraient qu’il soit inépuisablement sucré.» [1]

Et ce n’est pas parce qu’un «univers … habité de silence» serait «moins porteur de beauté que l’imagination d’une transcendance continument présente de l’alpha à l’oméga de chaque monde» et qu’une «vie … en suspension sur un vide» vous «priverait de cette part du rêve qui voit chaque type de vie s’accorder à un projet où elle prend place» que cette hypothèse est vraie. En quoi prendre ses désirs pour des réalités constituerait-il une preuve de quoi que ce soit ? Et je ne vois pas ce que j’ai à dire si vous déclarez vous-même que votre croyance est de l’ordre du rêve.

Ce n’est pas non plus parce qu’une autre lecture que la vôtre mettrait le lecteur de la Bible devant «ce qu’on appelle pudiquement des versets difficiles» que cette autre lecture est fausse. Il est trop facile de vous répondre que, si vous cherchez à tout prix un sens inoffensif à ces versets, c’est que vous ne voulez pas changer d’avis, sous peine de vous retrouver dans les rangs honnis des traditionalistes, parce que vous vous voulez subversif. Les raisons de votre subversion peuvent bien être mauvaises. Quel rapport d’ailleurs entre une position subversive et la vérité des idées qu’on défend ?

Je terminerai enfin en disant que vous vous payez de mots sans vous en rendre compte. En fait, vous évoluez dans un tel monde d’abstractions que vous croyez dire quelque chose en ne disant rien et en ne répondant à rien. Assener que «le “mystère du mal” est la réverbération» de «la perfection de l’inconnaissable et de l’inexplicable : la mort» pour rendre compte de la souffrance des enfants ne fait pas avancer d’un pouce la question et me fait penser à ce dialogue mémorable : «André Frossard : «Pourquoi le mal existe-t-il ? Ce que nous appelons “souffrance” est l’effet induit par la charité de Dieu. C’est l’aspect obscur, la face cachée de la vérité. C’est la substance de ce qui sera la béatitude. La souffrance et la charité vont ensemble : Dieu passe par nos blessures. Où rencontre-t-on le mal, la souffrance, l’injustice ? Chez les jeunes, les nécessiteux, les malades. Or c’est précisément auprès d’eux qu’on va retrouver Dieu. C’est pourquoi il n’y a de véritable réponse à la souffrance que dans la présence de Dieu. — Jean Guitton : Oui, la souffrance est comme une nostalgie de l’absolu divin et c’est aussi le prix que nous avons à payer pour notre liberté.» [2] Comme quoi le mysticisme mène à tout, même à l’immonde. Marcel Conche, lui, dans son article «Christianisme et mal absolu» [3], ne se paye pas de mots. Le lecteur voit tout de suite de quoi il parle et n’a pas besoin d’une exégèse pour en comprendre le sens.

Armand Vulliet

[1] Albert Memmi, À contre-courants. Dictionnaire pour s’éviter des errements, complaisances et complicités, 1993, p. 75.
[2] Dans Paris- Match (septembre 1991 ?).
[3] Dans Raison présente n° 7, 3e trim. 1968, p. 73-90. On trouve la réponse de deux chrétiens et les contre-réponses de Conche dans Raison présente n° 9, 1er trim. 1969, p. 99-109 (Étienne Borne: «Athéisme et rationalisme») et n° 10, 2e trim. 1969, p. 117-124 (François Heidsieck: «Sur le devoir d’incroyance»).