« Dieu a chaussé nos chaussures »
Quelques heures seulement après l’appel à contributions pour notre « devoir de vacances » " Et l’homme créa Dieu ", voici le texte que nous a confié l’un de nos internautes, Alphonse Limousin. Un grand merci à lui !
G & S
Dans le livre Embarque avec le Christ que j’ai publié aux éditions Oyats (1), voici ce que je dis de Dieu dans le deuxième chapitre : « Trente années au milieu des Nazaréens sans attirer particulièrement l’attention sur lui. Jésus n’est pas un extra-terrestre. Il est bien enraciné dans cette terre de Galilée. Nazareth lui collera à la peau toute sa vie : on l’appellera " le Nazaréen " (…) Et tout le monde connaît son milieu familial : " N’est-ce pas lui le charpentier, le fils de Marie et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? Et ses sœurs ne vivent-elles pas chez nous ? " (Mc 6,3) ». Avec Jésus « Dieu a chaussé nos chaussures » dit un prêtre canadien. Jésus est bien de notre chair.
Dans son livre Jésus-Christ dans notre monde, Jacques Guillet écrit : « Autant il est vrai de dire que Jésus-Christ entre dans la condition humaine parce qu’il vient d’en haut et que toute son existence lui est tracée par le Père et l’Esprit, autant il serait faux de croire que cette entrée dans notre chair constitue de sa part un artifice ou un dépaysement. Il vient " chez les siens " et s’il est chez lui parmi nous, ce n’est pas seulement parce qu’ayant tout créé, tout lui appartient, mais c’est aussi parce que homme authentique, il ne prend pas son humanité au dernier moment comme un acteur revêt son déguisement au moment d’entrer en scène et de jouer son rôle, mais il naît réellement de notre race, héritier de la lente montée des générations le long des millénaires de notre préhistoire, fruit de l’expansion soudaine de l’humanité à la fin de l’âge néolithique, de la rencontre des civilisations au carrefour de l’Orient, de l’ Égypte et de la Grèce, fleur suprême de l’humanité juive formée par l’Esprit de Dieu » (2).
Jacques Gillet cite également Bernanos qui dit lui aussi sa foi en l’humanité de Jésus : « Il a aimé comme un homme, humainement, l’humble hoirie de l’homme, son propre foyer, sa table, son pain et son vin – les routes grises, dorées par l’averse, les villages avec leurs fumées, les petites maisons dans les haies d’épines, la paix du soir, et les enfants jouant sur le seuil. Il a aimé tout cela humainement, à la manière d’un homme, mais comme aucun homme ne l’avait jamais aimé, ne l’aimerait jamais. Si purement, si étroitement, avec ce cœur qu’il avait fait pour cela de ses propres mains » (3).
Trente années de silence. Trois ans de vie publique, trois jours qui le conduisent à sa mort et à sa résurrection. Il ne faut pas tourner trop vite la page de ces trente années. Car il y a là pour nous un message essentiel ; et je pense en particulier à tous ceux et celles qui d’une manière ou d’une autre ont une mission d’annonce de l’Évangile et parmi eux, nous les prêtres. Ce message interroge notre foi et notre manière de voir le visage de Dieu. Dieu, avec Jésus, est quelqu’un qui n’est pas pressé. Dieu prend son temps. Il ne le calcule pas comme nous : « Mille ans sont comme hier, c’est un jour qui s’en va, une heure dans la nuit » (Ps 89(90),4). Dieu marche au rythme des hommes. Patient, Dieu est présent à leurs côtés. Ceux-ci avancent ou reculent dans la construction d’un monde plus juste et plus fraternel. Mais lui continue de conduire cette belle histoire de l’humanité en aimant les hommes et en espérant toujours en eux.
Nous sommes parfois étonnés que l’Église, aujourd’hui encore, ne soit pas fidèle au message évangélique. Nous sommes toujours renvoyés à ce qui fait le cœur du message chrétien : « l’annonce stupéfiante qu’en Jésus de Nazareth, le Dieu trinitaire s’est fait homme dans un désir de proximité totale avec l’humanité qu’il a créée. Son incarnation n’est pas un faux semblant. " Le Verbe s’est fait chair ", selon la formule provocante de saint Jean, c'est-à-dire qu’il est entré dans le monde des créatures, qu’il a accepté de vivre le temps et qu’il s’est soumis à toutes les conséquences de sa décision. Il a choisi un moment de ce temps, de même qu’un lieu et un peuple au sein duquel il s’incarnerait. Il a accepté les lenteurs de toute une préparation historique et de toutes les limites qui seraient inévitables à son entrée dans le temps, en prenant notre condition humaine » (4).
Tout ce qui a valu pour l’incarnation de Jésus vaut aussi pour son Église. L’Église vit sa foi dans le temps. Toute conversion à l’Évangile demande du temps… Se convertir à l’Évangile est à vivre tout au long de sa vie, se convertir à l’Évangile pour l’Église se vit tout au long de son histoire ; ce n’est donc pas fini. Pourquoi l’Église a-t-elle été capable de justifier la traite des noirs, l’inquisition ? Pourquoi a-t-elle été aveugle à la pédo-criminalité et sourde aux cris des victimes ? Parce que sa conversion est loin d’être finie, parce que le message de Jésus n’a pas encore pénétré toute son humanité ! Il en a été de même avec l’apôtre Pierre que Jésus choisit comme responsable de son Église alors qu’il l’a renié. Il n’est pas un saint. Tout au long de sa vie, il aura à convertir bien des aspects de sa vie. Le livre des Actes des apôtres expose comment il a fallu que l’Esprit-Saint le secoue pour qu’il ose franchir la porte de la maison du centurion Corneille, ce qui scandalisera la communauté chrétienne car cela ne se faisait pas ! (Ac 10). L’Église, elle aussi, doit sans cesse se convertir pour que son témoignage soit de plus en plus en conformité avec le message du Christ.
Alphonse Limousin
- Antoine Limousin, Embarque avec le Christ, va au large, jette tes filets, éditions Oyats, mars 2026, 16 €.
- Jacques Guillet, Jésus-Christ dans notre monde, éditions Desclée De Brouwer, 1996, p. 21.
- Ibid. p. 22-23. La citation est extraite de La Joie (Georges Bernanos, Œuvres romanesques complètes, Gallimard, La Pléiade, p. 684).
- Bernard Sesboué, L’Église et la liberté, éditions Salvator, 2019, p. 237.