Voiture-ventouse, voiture déchet
Chrétiens, nous connaissons tous les principes de la Doctrine sociale de l’Église : la dignité de la personne, le Bien commun, la subsidiarité mais savons-nous pour autant reconnaître, identifier les questions sociales dans notre présent, autrement dit actualiser la question sociale ? Il se pourrait qu’elle se manifeste sous l’apparence déconcertante de phénomène inattendu : en tant que présidente d’un CIQ d’un arrondissement de Marseille j’ai découvert la voiture-ventouse sous la forme de véhicules de toutes marques, de toutes catégories abandonnés sur nos trottoirs. Ces véhicules, je dois les signaler à la police municipale afin qu’elle procède selon des règles strictes et en fonction de ses moyens (8 secteurs à Marseille se partagent trois grues) à leur enlèvement et leur dépôt à la Fourrière ou personne ne viendra les réclamer. Dans le quartier de la Belle-de-Mai à Marseille, quartier très pauvre (1), une policière me dit « Il y a des parkings de voitures-ventouse » !
Comment la voiture qui a symbolisé depuis les années d’après-guerre l’autonomie de l’individu occidental est-elle devenue cette épave, cette voiture-déchet qui termine sa course en tas de ferraille ? Souvenez-vous des années 70/80 où « la Buick » était une partenaire à part entière des héros du cinéma américain, elle témoignait de la richesse, de la réussite sociale… Maintenant, souvent de nuit, un conducteur anonyme, après avoir repéré une place de stationnement disponible, gare sa voiture et s’en va. Peut-être jette-t-il la clé de contact dans un container à poubelles ? Quoi qu’il en soit, il vient de jeter son véhicule comme n’importe quel déchet qu’il produit dans ses activités quotidiennes, il ne se donne même pas la peine d’observer une méthode de tri.
Immédiatement vous vient à l’esprit la question naïve « Pourquoi l’abandonne-t-il ? » La réponse se déroule comme une pelote de laine, vous tirer un brin, puis un autre brin et de brin en brin se dessine un phénomène social : vous avez besoin d’une voiture mais vous ne disposez que d’un petit budget, quelques milliers voire quelques centaines d’euros, les voitures neuves électriques ou hybrides sont au-delà de vos moyens même à crédit, la voiture neuve à essence moins chère reste inabordable, il ne reste plus qu’à se tourner vers le marché de l’occasion dont l’offre est fournie en modèles et en prix.
L’Europe avait décrété la fin des véhicules à essence en 2030 mais elle a reculé devant l’impossibilité pour la majorité des conducteurs professionnels d’acquérir des voitures électriques. Dans nos quartiers Nord un projet concernant le « Marché International des Arnavaux » avait été envisagé, les camions chargés des produits alimentaires se concentreraient sur le MIN et de là des véhicules électriques transporteraient les marchandises dans les différents quartiers de la ville et particulièrement le Centre-ville où une zone ZFE avait été établie. Ce projet a été abandonné, de même que la zone ZFE, notamment devant la vétusté du parc à voiture des professionnels concernés et leur impossibilité de se convertir à l’électrique
Revenons à notre conducteur en recherche d’un véhicule d’occasion : de prix bas en prix bas il finit par trouver « l’affaire » qui lui convient, après en avoir soupesé les avantages et les inconvénients : mieux vaut acheter un véhicule à 2000 € qui risque de rouler une à deux années, en sacrifiant le budget d’entretien, le budget d’assurance, que d’acquérir moins cher mais avec des possibilités de pannes récurrentes… La logique de l’histoire de ce véhicule d’occasion se termine toujours de la même façon, le jour arrive où la machine « casse » avec l’impossibilité de continuer à rouler et où la facture de réparation du garage serait très supérieure à la valeur du véhicule.
La conclusion s’impose, se débarrasser discrètement d’un matériel devenu encombrant. Il ne reste plus qu’à repérer une place de stationnement et… Il existe de nombreuses variations sur ce thème, par exemple la panne peut être résolue à l’aide de copains dont l’un s’y connaît en mécanique, il suffit de trouver un bout de trottoir discret qui servira de garage le temps de la réparation, autre exemple, un ferrailleur vous donne quelques euros pour acquérir l’engin et le « décarcasser ». Il le vendra au prix du kilo de la ferraille…
Et la question sociale ? J’y viens ! Les voitures produites que ce soit à essence ou électriques bénéficient de technologies de plus en plus sophistiquées, notamment en matière électronique, la conséquence se traduit par l’augmentation des coûts d’achat, d’entretien, de réparation (2° et d’assurances. Bien que chère, la voiture reste un élément précieux de la liberté individuelle, elle permet souvent d’accéder à l’emploi, de bénéficier de loisirs, de remplir les exigences d’une vie familiale (amener les enfants à la crèche, à l’école…).
Plus vos moyens financiers sont limités plus l’acquisition d’un véhicule devient problématique et les travailleurs pauvres se reportent sur l’acquisition de véhicules d’occasion, très bas de gamme, que ce soit en ville ou en zone rurale où le développement des transports en commun ne répond pas aux demandes de déplacements. Il existe aussi des travailleurs pauvres qui ont besoin d’un véhicule sous la double exigence de travailler mais aussi de se loger, car la question du logement vient aggraver le problème de la mobilité. On loge dans sa voiture et selon ses revenus on loue un box pour entreposer ses affaires, inutile de préciser qu’il ne s’agit pas d’une démarche écologique mais de personnes dont les conditions de vie, de travail sont précaires.
Nous avons changé d’époque et de moyens de transport. Parlons écologie ! si nous avons changé d’époque et de moyens de transports c’est bel et bien parce que nous avons pris conscience collectivement de la nécessité de gérer nos sources d’énergie non seulement par risque d’épuisement des matières premières mais aussi du fait des risques climatiques engendrés par les pollutions des matériaux fossiles comme le charbon, le pétrole…
La grosse Buick américaine n’a été qu’un rêve, elle a été le prélude d’un éveil/réveil à l’anthropocène (3), le héros américain qui conduisait sa voiture à grande vitesse sans compter les litres d’essence, a été victime d’incendies gigantesques en Californie ou d’inondations dans le Golfe du Mexique. S’est-il pour autant converti au vélo ou à la trottinette ? Ne nous trompons pas de sujet, mon but est moins de vous alerter sur l’augmentation des dépenses liées à la voiture individuelle que d’observer sous vos fenêtres l’épave qui occupe illégalement une place de stationnement et de vous poser la question : qu’en est-il du conducteur ? Ne serait-ce pas un de ces « nouveaux pauvres » dont nous avons à nous préoccuper ? Et cela sans absoudre le conducteur parce que pauvre de la responsabilité de ses actes comme de conduire sans assurance.
Notre changement d’époque s’accompagne de nouvelles productions industrielles, de nouveaux modèles de véhicules respectant de nouvelles normes, restons attentifs à la marginalisation croissante de populations qui dérivent à la marge de l’encadrement normatif matérialisé par une plus haute technologie car cette dernière a un prix. Les conducteurs s’adaptent, ils font ce qu’une immigrée d’origine tunisienne maîtrisant mal le français me disait : « Je débrouille » !
Christiane Giraud-Barra
- Le quartier de la Belle de Mai avait été défini avant la crise sanitaire de quartier le plus pauvre d’Europe (53,4 % de taux de pauvreté, 25000 personnes vivant sous le seuil de pauvreté), depuis elle a bénéficié de projets de réhabilitation mais il reste un quartier de pauvres avec des familles immigrées logeant dans des immeubles insalubres.
- Le Pèlerin n°7477, 19 Mars 2026, p. 10 § Véhicules, Envolée du coût des réparations. Étude du 12 mars d’un organisme affilié à France Assureurs, le coût de réparation des voitures accidentées a bondi de 30 % entre 2021 et 2025 (le prix des pièces explose et à cela s’ajoute le coût croissant de la main-d’œuvre : + 25 %).
- Période géologique la plus récente du quaternaire, qui succèderait à l'holocène, caractérisée par les effets de l'activité humaine sur la planète.
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