« Ce sont là manières de riches » (Georges Bernanos)
Nous devons au site Protestants dans la ville cette publication qui prend un relief singulier en ces jours où les premiers arrêtés que prennent des maires fraîchement élus visent à interdire la mendicité au motif qu'elle « constitue un trouble à l'ordre public. »
G & S
Dans ce texte extrait du Journal d’un curé de campagne de Georges Bernanos, lors d'une discussion avec le curé d'Ambricourt (le "curé de campagne"), le curé de Torcy fait allusion à une scène d’évangile : celle où Judas se scandalise parce qu’une femme est venue verser du parfum sur les pieds de Jésus. « Judas l'Iscariote, l'un de ses disciples, celui qui allait le livrer, dit : ‘Pourquoi ce parfum n'a-t-il pas été vendu 300 deniers qu'on aurait donnés à des pauvres ?’ Mais il dit cela non par souci des pauvres, mais parce qu'il était voleur et que, tenant la bourse, il dérobait ce qu'on y mettait. Jésus dit alors : « Laisse-la. Des pauvres, vous en aurez toujours parmi vous, mais moi vous ne m’avez pas pour toujours. » (Jn 12, 4-6).
« Il y aura toujours des pauvres parmi vous, » ce n’est pas une parole de démagogue, tu penses ! Mais c’est la Parole, et nous l’avons reçue. Tant pis pour les riches qui feignent de croire qu’elle justifie leur égoïsme. (…) C’est la parole la plus triste de l’Évangile, la plus chargée de tristesse. Et d’abord, elle est adressée à Judas. Judas ! Saint Jean nous rapporte qu’il tenait les comptes et que sa comptabilité n’était pas très nette, soit ! (…) Mais le bon Dieu prend notre pauvre société telle quelle, au contraire des farceurs qui en fabriquent une sur le papier, puis la réforment à tour de bras, toujours sur le papier, bien entendu ! Bref, Notre-Seigneur savait très bien le pouvoir de l’argent, il a fait près de lui une petite place au capitalisme, il lui a laissé sa chance, et même il a fait la première mise de fonds ; je trouve ça prodigieux, que veux-tu ! Tellement beau ! Dieu ne méprise rien. Après tout, si l’affaire avait marché, Judas aurait probablement subventionné des sanatoria, des hôpitaux, des bibliothèques ou des laboratoires. Tu remarqueras qu’il s’intéressait déjà au problème du paupérisme, ainsi que n’importe quel millionnaire.
« Il y aura toujours des pauvres parmi vous, répond Notre Seigneur, mais moi, vous ne m’aurez pas toujours. » Ce qui veut dire : « Ne laissez pas sonner en vain l’heure de la miséricorde. Tu ferais mieux de rendre tout de suite l’argent que tu m’as volé, au lieu d’essayer de monter la tête de mes apôtres avec tes spéculations imaginaires sur les fonds de parfumerie et tes projets d’œuvres sociales. De plus, tu crois ainsi flatter mon goût bien connu pour les clochards, et tu te trompes du tout au tout. Je n’aime pas mes pauvres comme les vieilles Anglaises aiment les chats perdus, ou les taureaux des corridas. Ce sont là manières de riches. J’aime la pauvreté d’un amour profond, réfléchi, lucide – d’égal à égal – ainsi qu’une épouse au flanc fécond et fidèle. Je l’ai couronnée de mes propres mains. Ne l’honore pas qui veut, ne la sert pas qui n’ait d’abord revêtu la blanche tunique de lin. Ne rompt pas qui veut avec elle le pain de l’amertume. Je l’ai voulue humble et fière, non servile. Elle ne refuse pas le verre d’eau pourvu qu’il soit offert en mon nom, et c’est en mon nom qu’elle le reçoit.
Si le pauvre tenait son droit de la seule nécessité, votre égoïsme l’aurait vite condamné au strict nécessaire, payé d’une reconnaissance et d’une servitude éternelle. Ainsi t’emportes-tu aujourd’hui contre cette femme qui vient d’arroser mes pieds d’un nard payé très cher, comme si mes pauvres ne devaient jamais profiter de l’industrie des parfumeurs. Tu es bien de cette race de gens qui, ayant donné deux sous à un vagabond, se scandalisent de ne pas le voir se précipiter du même coup chez le boulanger pour s’y bourrer du pain de la veille, que le commerçant lui aura vendu pour du pain frais. À sa place, ils iraient aussi chez le marchand de vin, car un ventre misérable a plus besoin d’illusion que de pain. Malheureux ! l’or dont vous faites tous tant de cas est-il autre chose qu’une illusion, un songe, et parfois seulement la promesse d’un songe ? La pauvreté pèse lourd dans les balances de mon Père Céleste, et tous vos trésors de fumée n’équilibreront pas les plateaux.
Il y aura toujours des pauvres parmi vous, pour cette raison qu’il y aura toujours des riches, c’est-à-dire des hommes avides et durs qui cherchent moins la possession que la puissance. De ces hommes, il en est parmi les pauvres comme parmi les riches et le misérable qui cuve au ruisseau son ivresse est peut-être plein des mêmes rêves que César endormi sous ses courtines de pourpre. Riches ou pauvres, regardez-vous donc plutôt dans la pauvreté comme dans un miroir car elle est l’image de votre déception fondamentale, elle garde ici-bas la place du Paradis perdu, elle est le vide de vos cœurs, de vos mains. Je ne l’ai placée si haut, épousée, couronnée, que parce que votre malice m’est connue. Si j’avais permis que vous la considériez en ennemie, ou seulement en étrangère, si je vous avais laissé l’espoir de la chasser un jour du monde, j’aurais du même coup condamné les faibles. Car les faibles vous seront toujours un fardeau insupportable, un poids mort que vos civilisations orgueilleuses se repassent l’une à l’autre avec colère et dégoût. J’ai mis mon signe sur leur front, et vous n’osez plus les approcher qu’en rampant, vous dévorez la brebis perdue, vous n’oserez plus jamais vous attaquer au troupeau. Que mon bras s’écarte un moment, l’esclavage que je hais ressusciterait de lui-même, sous un nom ou sous un autre, car votre loi tient ses comptes en règle, et le faible n’a rien à donner que sa peau. »
Source : https://www.dieumaintenant.com/cesontlamanierederiches.html
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