Carte-postale du Piémont italien
Observons le monde sans préjugés et sans niaiseries
Voici l’automne, les vacances de la Toussaint, le moment de rejoindre le Piémont italien, pour un séjour chez notre ami le sculpteur-céramiste Alberto Schiavi… Avec nos vélos ! afin de parcourir cet espace par monts et par vaux, baigné des lumières d’arrière-saison qui illuminent leur couverture boisée trouée d’or et de rouges flamboyants.
Disséminés sur l’ensemble de ce territoire d’Ivrea, chapelles, églises, abbayes, châteaux, bâtisses aristocratiques nous font signe pour des pauses culturelles et ce jour nous découvrons la chiesa della Madonna delle Neve e San Massimo de Riez. Peut-être ignorez-vous, comme nous, tout de ce saint dont les reliques enchâssées dans un cercueil ont voyagé au XIVe siècle pour aboutir dans l’église du château du comte Saint Martin d’Agliè ?
Heureusement nous avons parmi nos connaissances un certain Jean Guyon qui va dissiper notre perplexité sur les causes de ce transfert (1). En 1354, dans le contexte d’un conflit entre les Visconti de Milan et la Maison d’Anjou, la reine Jeanne Ière de Sicile, héritière du royaume d’Anjou, a voulu remercier son allié du Canavese pour son aide dans la reconquête du Piémont et pour cela elle a donné l’ordre de ce transfert. Mais les pourquoi s’enchaînent… Pas de panique. Remontons le temps jusqu’au Ve siècle de l’ère chrétienne ou, évêque de Riez, Maxime, défend les dogmes de l’Église chrétienne, tout comme un certain Augustin, tant sur le plan théologique, dans la lutte contre les hérésies, que par sa pratique d’une vie chrétienne exemplaire. À sa mort son culte se développe sur l’ensemble de la Provence, soutenu par le travail d’écriture d’une Vita Maximi. Son culte atteint la France entière, l’Italie du Nord, la Flandre… Pour soutenir l’effort de guerre entre les Angevins et les Milanais, les saints sont utiles et San Massimo le prouve aussi : notre natif provençal franchit les Alpes et s’installe dans cette chapelle de l’église d’Agliè, où nous avons pu admirer sa haute silhouette de bois doré avec ses attributs, mitre et crosse de dignitaire de l’Église !
Mais combien d’autres découvertes nous attendent : la villa Rodrigo, bâtisse seigneuriale construite au XVIIe siècle où ont séjourné des personnalités diplomatiques jusqu’à une époque récente où, tombée en ruine, elle donne à voir maintenant un palais dévasté, pillé, mais toujours doté d’une forme résiduelle élégante, siégeant sur cinq hectares de parcs et jardins. Alberto, qui enseigne l’art de la poterie, nous y emmène pour nous mêler aux participants d’un stage et partager leur repas collectif. Pietro, le nouveau propriétaire des lieux nous accueille chaleureusement entre les mises au four des créations des élèves. Nous sommes étonnés du projet de Pietro qui, à l’âge de 70 ans, se lance dans une telle restauration mais Alberto nous explique qu’il connait et aime ces lieux depuis son enfance car son père a été le dernier majordome du dernier diplomate qui a occupé cette villa. En quittant ces lieux nous adressons nos prières à San Massimo, afin qu’il donne à Pietro autant d’années de vie que nécessaires pour sa reconstruction (2)
Nous repartons vers le sanctuaire de la Beata Vergine Addolorata qui domine des hauteurs de Cuceglio le territoire de forêts et de plateaux qui s’étale d’Agliè à Cuceglio et comme toujours nous rencontrons aux carrefours, assises sur leur petit siège, les prostituées africaines qui hantent les bois de la région. Elles m’émeuvent avec leurs collants noirs transparents, leurs bustes déshabillés, leurs chevelures noires teintes en rouge, exposées au froid, au vent, à la pluie... Cela fait trois fois que je vois la même et je lui crie au passage « Buon giorno », elle relève la tête, me sourit et me salue d’un geste en criant à son tour « Buon giorno » comme si nous étions de vieilles connaissances, ce qui n’est pas faux ! Ne sommes-nous pas sœurs en humanité ? Les Piémontais qui comme les Provençaux gardent la tradition de la crèche de Noël en confectionnant des santons pour chaque corps de métier ont-ils introduit dans la crèche la prostituée africaine ? Croyez-vous que l’enfant-Jésus en serait choqué ?
Encore quelques km, quelques derniers kilomètres sous la garde des madones des oratoires parsemés le long des routes, leurs capes bleues et blanches sont bien assez grandes pour protéger le peuple des Piémontais qui vieillissent sans enfants et le peuple des immigrés qui parcourent les voies terrestres et maritimes à la recherche d’un toit et de quoi manger. Les politiques ont-ils encore le courage de défendre ces immigrés ? la question est complexe car si un vent mauvais souffle en ce moment sur la péninsule et va dans le sens d’une réhabilitation de Benito Mussolini (3), Giorgia Meloni, du parti d’extrême-droite « Frères d’Italie » a régularisé 500.000 immigrés et semble appliquer une politique plus pragmatique qu’idéologique.
Si Dieu le veut, nous retournerons dans ce Piémont italien chez notre ami Alberto qui d’exposition en exposition confirme son talent artistique allié à ses prouesses techniques, nous retournerons à la villa Rodrigo rénovée de nouvelles portes et fenêtres, nous dégusterons notre café quotidien en admirant les cimes alpines du Monte Viso ou du Grand Paradis, que la neige désormais hésite à recouvrir, sentinelles d’un vieux territoire de la Chrétienté aux prises avec les soubresauts humains d’un renouvellement des populations.
Christiane Giraud-Barra
- Jean nous renvoie sur des articles très documentés de Thierry Pécout concernant la biographie de Saint Maxime de Riez et le développent de son culte à l’aide d’une Vita Maximi : Le Culte de Maxime de Riez : premiers jalons (I) qui traite de la vie même de Maxime et de la diffusion de son culte en Provence (https://journals.openedition.org/cem/18054#quotation ) et Le Culte de Maxime de Riez : renouveaux (II) qui relate la diffusion du culte hors de la Provence (https://journals.openedition.org/cem/18515#ftn93) ; pour lire la vie de Maxime, traduite et commentée, on se reportera à Pascal Boulhol, Paul-André Jacob, Maxime de Riez entre l’histoire et la légende : Vie de saint Maxime, évêque de Riez, éd. Aurorae Libri & Les Amis du Vieux Riez, Digne, 2014.
- Nous espérons bien obtenir ce miracle, mais nous n’avons pas trop d’illusions pour l’ajouter à la Vita Maximi !
- J’en veux pour preuve les calendriers hagiographiques de 2026 mis en vente chez les buralistes en son honneur – j’en ai même acheté un – avec ses photos géantes- et dont j’ai étudié le contenu : citations du chef fasciste, célébrations de ses œuvres, de sa grandeur, de sa perspicacité politique etc… Aucun doute, aucun questionnement, aucune critique sur la destruction de l’Italie durant la seconde guerre mondiale…
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