D.ieu n'est pas un sujet d'histoire

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Fulgurante question que soulève René Guyon dans son article Le Nouveau Testament : pas une mémoire mais un copié-collé ? !

 

Fulgurante, car elle transperce un mur de certitudes comme l’éclair déchire l’obscurité jusque là trop sereine de la nuit.

 

Image d’un « copié-collé » fait de la surabondance d’exemplaires translations midrashiques1 entre les deux Testaments, les Évangiles ne dépeignent-ils qu’une « figure de papier » ? Il faudrait alors plutôt parler, dans un retournement de la chronologie, d’une figure de papier mâché, tant durant les siècles écoulés depuis cette ingénierie du second Testament, le répondant vétérotestamentaire a été malaxé, retourné en tous sens, goûté et regoûté sous la langue de ceux qui se sont consacrés à la déconstruction et à la reconstruction du texte, des versets et des mots.

 

Avec à la clé, l’interrogation de René Guyon, contractée dans cette alternative : Jésus, « vrai homme en chair et en os » – le Jésus historique – ; ou Jésus « vue de l’esprit », inventé pour donner une lecture nouvelle du premier Testament et tenir dans cette lecture/réécriture le premier rôle – celui du « Jésus Christ de la Foi » ?

 

Une lecture nouvelle que l’on aborde toutefois moins comme celle d’une construction littéraire dictée par l’intention de « se démarquer des Juifs » que comme le projet déviationniste d’un groupuscule de Pharisiens contestataires : pousser leur critique subversive de l’interprétation littéraliste de la Loi jusqu’à bâtir un contre-récit, une contre-intellection fondée sur l’interrogation perpétuelle de l’esprit du texte.

 

En se servant de la lettre, non pour s’en faire l’esclave, non pour en faire une œuvre de mort – la lettre qui tue – ; mais pour tirer de celle-ci le matériau de ce nouveau Testament, intégralement construit, comme René Guyon nous l’a fait percevoir, sur des réminiscences de l’ancien. Un déchiffrement de la lettre qui assignerait aussi à ce nouveau Testament de tenir quelque chose comme la fonction d‘un troisième Talmud ?

 

Derrière ce questionnement sur le nouveau Testament se profile l’idée que le monothéisme qui est né par le judaïsme, ce monothéisme dont nous sommes partie prenante, n’est pas une « religion du Livre ». Mais qu’il est tout ce qui prend vie à partir du « Livre d’une religion ».

 

Un livre qui n’a été ni écrit, ni dicté par D.ieu. Comme les Évangiles n’ont pas eu le Messie pour auteur. L’esprit n’a au demeurant pas davantage regardé par-dessus leur épaule ce qu’écrivaient les Septante. Œuvre humaine, œuvre de rédacteurs (nous penserions aujourd’hui aux équipes d’écriture – scénaristes et dialoguistes - travaillant sur la même « série »), de traducteurs et de copistes. Une œuvre qui se dérobe sous les probables contresens de ces traducteurs, sous les plus que probables ajouts, de bonne foi ou trop zélés, de ces copistes. Et d’abord sous l’inconnu ou l’incertain de sa langue originale.

 

Mais un livre dont on se dit, après avoir lu l’interpellation que René Guyon s’adresse d’abord à lui-même, que sa cohérence, celle qu’il nous est intimé de tenter de découvrir, parcelle de sens après parcelle de sens, peut bien tenir à celle du projet subversif qui l’a portée.

 

Un projet qui n’est susceptible de se laisser pénétrer qu’à partir d’un affranchissement radical : celui qui entérine la libération de la Bible de toute espèce d’historicité.

 

Une libération qui fait d’Ur une origine plus que douteuse pour le peuple de l’élection, qui rend très improbable l’exil et la captivité en Egypte – et par conséquent tout autant improbable les séquences qui s’enchaînent sur cette captivité : la libération arrachée à Pharaon, les décennies de pérégrinations dans le désert du Sinaï, la conquête du pays Canaan par Josué et (gaudeamus …) les exterminations dont celle-ci est censée avoir été accompagnée... pour ne rien dire de la traversée de la mer Rouge dont la mise en doute ne saurait factuellement peiner que les scénaristes et les producteurs d’Hollywood …

 

Qu’importe pareillement qu’Abraham et Moïse puissent être des personnages mythiques, que la Jérusalem du temps de Salomon n’eût été qu’une très modeste bourgade, que le monothéisme fût né du contact des élites juives demeurées à Babylone avec la religion dualiste des Perses… Oui, qu’importe en regard de la formidable invention d’un D.ieu qui est Un, de l’incomparable perception d’une transcendance qui ne donne à connaître d’elle que le « Je suis celui qui suis (qui je serai) », et de l’intellection de ce qui fait l’essence et le mystère insondable du monothéisme : « Je forme la lumière, et je crée les ténèbres, Je donne la prospérité, et je crée l'adversité ; Moi, l'Eternel, je fais toutes ces choses ».

 

Ce « Livre d’une religion » accompagne ainsi le cheminement d’une aventure spirituelle où la proclamation johannique – « le Verbe était en Dieu », « Et le Verbe s’est fait chair » – n’a pas marqué une déchirure ou une rupture, mais a lancé un pont entre les deux rives d’un même fleuve : des rives qui n’ont pas le même éclairement, la même exposition, mais qui reçoivent la même lumière. Et dont les contours brillent d’un égal éclat, telles les faces d’un diamant placées en même temps sous la lumière.

 

Une aventure spirituelle si inouïe, d’une étendue et d’une profondeur si inépuisables (au point d’embarquer avec elle, comme autant de compagnons de route, les questionnement philosophiques des non-croyants), que plus encore peut-être que la Loi dont il est l’écrin, le Livre a tout pour nous apparaître comme le garant de l’Alliance, de sa pérennité et de la promesse qui la sous-tend.

 

Ainsi pourrait-on lire le « …Tant que le ciel et la terre ne passeront point, il ne disparaîtra pas de la loi un seul iota ou un seul trait de lettre, jusqu'à ce que tout soit arrivé » comme valant tout autant pour ce Livre. Si, en lui aussi, pas « un seul iota ou un seul trait de lettre » ne peuvent cesser d’être irremplaçables d’ici au terme où les temps seront accomplis, n’est-ce pas, précisément, pour que ce iota, ou ce trait, soient interrogés, scrutés, sondés à l’instar de tous les autres qui enferment des significations du projet de la création, ou des allusions élémentaires au dessein du créateur des mondes ?

 

Autant d’interrogations du sens, du non révélé et du contradictoire, dont nous savons depuis le départ qu’il n’est pas à notre mesure de les épuiser. Dont nous savons qu’elles nous découvriront tout au plus des bribes de sens, mais dont nous tirons de notre partage du judaïsme la certitude que chacune, toute vaine ou bornée qu’elle soit, constitue pour toutes les générations l’acte de prière le plus essentiel.

 

Est-il à cet égard action de grâces plus impérative que celle qu’il est juste d’adresser en retour du don que l’Être nous a fait, en lien avec l’inconnaissable où il se tient : celui de cette liberté qui nous enseigne qu’il y a toujours sept lectures pour chaque verset du Livre ?

 

Et est-il, hors celle qui réside en cette liberté, d’autre réponse à la question de René Guyon ? A la question qu’il nous fait partager, et qui n’est après tout rien moins qu’une invitation à l’exercice de cette liberté.

 

Didier LEVY

 

 

1. À qui veut, au-delà des citations rapportées par René Guyon, découvrir l’exercice du Midrash dans ce qu’il a de plus fascinant, on ne saurait trop vivement recommander la lecture de Portrait d’Israël en jeune fille – Genèse de Marie de Sandrick Le Maguer (Gallimard 2008, collection L’Infini). Un brillantissime essai qui en appelle à toutes les ressources de l’herméneutique juive et qui, au travers d’une rétroversion midrashique mettant notamment en œuvre la gématrie, réapproprie le personnage de Marie à la Bible hébraïque. Lui conférant ainsi, hors de tout historicisme, une signification et une vocation d’une incomparable portée.

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