Exclusion sociale : Les SDF à Aix-en-Provence

Publié le par Garrigues et Sentiers

Afin de délimiter le sujet de cet article, je précise que l’exclusion dont il est question ici correspond à ce que nous nommons exclusion sociale. Un exclu, des exclus, j’exclus, je suis exclu… Ces expressions, qui renvoient à un exercice de conjugaison, évoquent toujours une histoire individuelle. Exclusion partagée tout au long des trente dernières années au sein du Collectif Germain Nouveau (Halte de jour) ; de sa fondation à sa fusion absorption avec une association nationale, toujours en qualité de membre du bureau de cette association, de président-directeur les neuf dernières années ; mais aussi en qualité de bénévole de terrain, par une permanence hebdomadaire d’accueil.

Pourquoi avoir choisi comme bannière Germain Nouveau ?

Un artiste né et mort à Pourrières ; il connut et travailla avec Rimbaud et Verlaine avant, à la suite d’une crise mystique, de mener une vie d’errances, de vagabond et d’en mourir. Michel Leiris a dit qu’on peut le ranger du côté de ceux qui optèrent pour la générosité et la bonté, donnant l’exemple d’un qui posséda la vertu du dépouillement : rien dans les mains, rien dans les poches ; chanteur à cœur ouvert, à fonds perdu, simple et salubre comme le pain :

Frère, ô doux mendiant qui chantes en plein vent,
Aime-toi, comme l’air du ciel aime le vent
(…)
Mais en Dieu, Frère, sache aimer comme toi-même,
Ton frère, et, quel qu’il soit, qu’il soit comme toi-même.
Fraternité
(1904)

Posons le sujet : comment moi puis-je expliquer ma rencontre au quotidien avec l’exclusion sociale, donc en parler ?

Je propose tout d’abord, dans le désordre, une série d’arguments relevant d’une pratique caritative : faire le bien, agir pour faire évoluer la société, être en solidarité, vivre le service, pratiquer la charité, incarner l’humanité, témoigner d’une espérance…

Parce que la pauvreté et les précarités, le chômage, la solitude, l’exclusion et de multiples formes de souffrance ne sont pas des fatalités (…) mais des signes manifestes d’un ordre culturel, social et économique qui ne laisse que peu de place aux êtres fragiles et vulnérables (…) signes en opposition avec l’Évangile (…) (Charte de la Fédération de l’Entraide Protestante).

Témoigner et dire ce que j’ai appris, donc vécu, passe au préalable par un retour sur la route qui depuis 1985 m’a conduit où je suis et ainsi comprendre pourquoi cette espérance, ce désir, cette mise en marche se sont imposés.

On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien,
ce que le Seigneur exige de toi :
rien d’autre que le respect du droit,
l’amour de la fidélité,
la vigilance dans ta marche avec Dieu

(Michée 6,8)

Il y a trente ans à l’appel de zonards, routards, donc d’hommes ayant fait un choix (ou le revendiquant), je me suis aussi mis en route (et nous avons été assez nombreux à entendre cet appel et à y répondre !). Mais pour moi de quoi s’agissait-il ? Du désir plus ou moins avoué de faire le bien ? De pratiquer ce que la communauté chrétienne affirme (être dans le monde et témoigner de la force que donne sa foi) ? D’incarner la foi du chrétien (la grâce don gratuit de Dieu pour chaque homme) ? De répondre à la demande (relayée par un prêtre franciscain) de ces exclus ? D’affirmer la solidarité avec ceux qui ont fait un autre choix de vie, et même plus, défendre leur droit à un choix de vie autonome, en leur donnant la possibilité d’une existence correspondant à leur choix. Donc le droit, à la parole, à une existence digne : donner une voix aux sans voix, pratiquer un droit citoyen. Ce que résume bien rapidement l’objet de l’association crée à cet effet le 16 avril 1986 tout mettre en œuvre pour qu’existe « un partage moral et matériel entre les gens de la rue et des gens d’autres milieux ».

L’aventure commence, parce qu’il s’agit d’une aventure, pour un groupe d’hommes et de femmes qui animés par un idéal vont accueillir, écouter, accompagner, supporter tout ce que suppose la fréquentation d’un accueil de la rue : la violence de la rue, la violence des citoyens, la situation d’interface entre la vie « normale » et l’accueil « à la samaritain » de l’autre.

Ma perception de l’exclusion est donc passée d’une exclusion « choix de vie » à une exclusion « subie ». Et le choc a été d’autant plus fort que dans les années 80 la crise a marginalisé un nombre important de personnes regroupées dans ce qu’on nommait les « nouveaux pauvres », et qui en plus de la dégradation de leurs conditions de vie ont dû affronter des hivers rigoureux. Être au monde ne pouvait donc que se concrétiser dans une action d’entraide avec les exclus.

Bien entendu l’accueil inconditionnel (qui a toujours été revendiqué et pratiqué à Germain Nouveau) a permis d’accueillir, en plus du sdf clochard, le zonard, le routard, la personne à la limite de la légalité, le sans logement, le résident d’une structure temporaire d’accueil, l’ancien gars de la rue. Tous trouvant dans la halte de jour un lieu d’accueil, une aide matérielle, une écoute. Mais au-delà de cette énumération selon le statut social il faut évoquer une approche plus analytique qui tienne compte de leur individualité, de leur parcours et de leurs difficultés. Et ici on peut parler des problèmes de ressources, de logement, d’emploi, de santé, de mal être, de santé mentale, de pratiques addictives, de délinquance, d’errance, de marginalité. Mais pour tous, les cadres de références s’estompent progressivement et l’individu n’agit plus qu’à travers ses besoins, ses états émotionnels, ses pulsions. Le sens moral, sur lequel se fonde toute socialisation, se délite et disparaît.

Aussi longtemps qu’il y a un homme dehors,
la porte qui lui est fermée ferme une cité d’injustice et de haine.

Péguy

Nous avons donc accueilli inconditionnellement à la halte de jour Germain Nouveau. Parce qu’après l’accueil de jour, c’est la rue ; autant dire que c’est un lieu vital qui permet, pensons-nous, d’éviter le pire en aidant, les laissant libres de choisir, les usagers à reprendre des forces. Ne soyons pas naïfs, la cohabitation, collaboration de ces usagers n’a pas toujours été facile… on est toujours l’exclu de quelqu’un… Ayant participé dès l’origine à Germain Nouveau, certains usagers ont rapidement fait des lieux, leurs lieux, s’accordant des droits particuliers… Nous avons depuis le premier jour toujours défendu le partage, la reconnaissance de tous sans exclusive, à l’exception des cas d’agression physique ou verbale, et quelle que soit la victime, usagers, bénévoles accueillant ou locaux. Il n’a pas été facile de poser un cadre et de ne pas permettre de fumer, de consommer de produits illicites, de boire à l’intérieur des locaux. Mais le besoin clé pour ces personnes est d’entrer en relation et d’accepter d’être en société… et parfois même d’être avec soi-même. D’où l’importance de travailler, à la création d’un lieu dans lequel les usagers se sentent exister, et à la façon dont on les accueille en salle (pour le café, un repas, des jeux, la douche, la laverie, la consigne, etc.) ; et ceci est aussi fondamental que l’accompagnement vers un service plus administratif et conditionne le fait que certains viennent tous les jours, d’autres par intermittence, d’autres depuis toujours, d’autres ne font que passer. Le bénévole, qui veille au maintien de cet équilibre précaire, et mobilise des qualités d’attention, d’engagement, d’humilité doit prendre conscience de la nécessité d’une formation : la redynamisation n’est pas l’apanage des seuls usagers. C’est pour cela que, croyant en la vertu transformatrice de notre action, l’accueil se veut le même pour tous, et  les « bourgeois » se sont remués, afin de mettre à disposition un local pour concrétiser le toit, la porte ouverte, pour assurer des permanences du lundi au samedi et de quoi préparer un repas chaud à midi ; les gens de la rue répondent de leur côté par leur présence et leur participation à la préparation des repas (époque bénie où la législation ne venait pas entraver la pratique de la fraternité).

Énumérons les lieux successifs d’accueil afin de préciser les liens avec la société et la prise en compte des besoins, services.

Avant la halte, à l’initiative de fraternités franciscaines depuis 1982, un lieu d’accueil (situé dans les locaux d’une église du centre-ville) permettait qu’existe un lieu chaleureux autour du café et de biscuits pour les gens de la rue. Puis, à partir d’un ermitage, des gars de la rue vont offrir un plat chaud sur le trottoir rejoignant les grands exclus chez eux (Coluche est même venu les soutenir). Mais c’est en 1984 qu’autour du Secours catholique des organismes caritatifs cherchent à créer un lieu de vie et qu’en 1985, rue des Chartreux, sur un terrain vague (ex-patronage catholique) dans une minuscule maison mal fermée, naît le prototype de l’accueil Germain Nouveau : un lieu ouvert et où se partageait tout, du meilleur (la partage des tâches) au pire (les consommations à la vue de tous et les engueulades qui s’en suivent). Ce lieu ouvert à tous, va être rapidement repéré, connu et soutenu par les gars et les autorités locales successives, indépendamment de leur tendance politique ; ce que traduiront les migrations géographiques de l’association, comme autant d’actions de repérage, de lutte contre l’exclusion sociale, contre la mise à l’écart et cherchant à rendre à chacun regard, écoute, attention et services et chaque fois dans un souci de partage de vie ; puis en 1986, rue Villevieille, dans un petit appartement promis à la démolition avec des pièces affectées à des fonctions (cuisine, salle à manger, salle d’accueil et même des toilettes) ouvrant sur une terrasse ; ensuite, au printemps 1992, encore plus grand mais dans une usine désaffectée (ex usine Thomson) promise aussi à la démolition (exclusion, démolition ça semble convenir aux autorités politiques locales qui ne sont pas indifférentes au sort des « exclus » et à celui des bénévoles mais dans la limite du raisonnable : dans des lieux désaffectés, promis à la destruction et qui de ce fait restent provisoires…), s’ajoutent aux services offerts : des douches, un vestiaire et un grand local où s’installera un atelier artistique de réinsertion (prototype d’Arts et Découverte) ; devant la multiplication des services et de l’accueil nous recrutons un salarié pour une permanence d’accueil ; mais le lieu reste très spontané (aux personnes comme aux consommation) et les chiens sont partout présents donnant au local une allure de cour des miracles, aussi les bagarres sont nombreuses et souvent violentes ; toutefois nous sommes intégrés dans un bâtiment qui accueille de nombreux services (SAO, logement, Médecins du Monde)… comme si petit à petit l’exclusion était prise en compte globalement. Ensuite la ville imagine et crée, en 1998, une Maison de la solidarité dans un ancien hôpital ; nous disposons enfin d’un vaste local, remis en état avec notre accord. Mais la gestion de cette Maison n’a pas été envisagée et son fonctionnement va souffrir de la promiscuité due à une entrée commune ; donc des tensions entre des usagers trop différents (de nos marginaux anciens et souvent imprévisibles aux familles qui viennent pour le soin, un Toit…) : ce sera un échec rapidement imputé à nos usagers qui font peur. Toutefois cette expérience nous conduit à pérenniser d’un poste d’agent d’accueil (pour le courrier nous sommes association domiciliataire) et d’un éducateur pour le lien avec les usagers et entre usagers et bénévoles… parce que depuis le début il y a des bénévoles qui par roulement viennent offrir de leur temps pour des services, une écoute, un partage de vie. Enfin en 2008, rue Diouloufet dans un ensemble (le Pôle Humanitaire) un bâtiment neuf est mis à notre disposition pour tous les services : serait-ce la fin du provisoire ? La multiplication des services et les formes d’accueil nous ont amené à recruter 2, 3 salariés affectés à des tâches spécifiques en plus des bénévoles qui assurent les tâches matérielles (plus humaines) !

Cette aventure a pris un tour nouveau en juillet 2015 : ne parvenant pas à trouver dans ses membres un bénévole désireux de s’investir dans la présidence de l’association, le conseil d’administration a rédigé une feuille de route afin de préciser dans quel cadre nous discuterions avec d’éventuels « repreneurs ». Notre appel a été entendu par le Secours catholique (membre fondateur) qui nous a mis en contact avec l’ACSC (association des cités du Secours catholique) avec laquelle à l’issue d’un an de travail nous avons signé un traité de fusion-absorption et au 1er juillet 2015 une reprise de la Halte. Nous ne sommes pas peu fiers que l’ACSC ait identifié et reconnu la place des bénévoles, caractère propre de la Halte : UN LIEU QUI PERMET DE VIVRE À CÔTÉ DE L’AUTRE, EN CHERCHANT DES ACCOMMODEMENTS RAISONNABLES , RESPECTANT CHACUN, EN LAISSANT À CHACUN UN ESPACE, À L’INTÉRIEUR D’UN CADRE COMMUN !

Ce récit de nos migrations est aussi celui des variations de notre relation avec les exclus, de notre réflexion sur l’exclusion :

- les implantations successives nous ont permis de constater que la précarité qui fut la nôtre des Chartreux à la Thomson nous a lié avec les grands marginaux (vie à la rue et alcoolisation) ; avec la Solidarité nous avons vu arriver des exclus différents : précaires par le logement ou les ressources, fragiles psychologiquement ou en lien avec l’hôpital psychiatrique ; mais aussi beaucoup d’étrangers (des européens du nord puis de l’est, des personnes des pays anciennes colonies aux personnes chassées par la misère, la persécution, la guerre). Chacun avec ses habitudes, ses pratiques, ses attentes. La cohabitation entre les différents groupes est toujours difficile, chacun revendiquant son droit.
- il n’a pas été facile de mettre en place un cadre tiraillés entre les liens tissés entre bénévoles et usagers et la nécessité de mettre en place et de maintenir des règles pour que la structure soit un lieu d’accueil calme et permette le repos.

Ce récit est aussi l’illustration de la société à plusieurs vitesses pour le monde des exclus. Certains semblent revendiquer cette situation et avec eux nos liens semblent souvent simples. D’autres au contraire sont en demande d’aide (et nous avons aidé, avec un succès limité, plusieurs d’entre eux à se loger…) mais ici se pose le critère : pourquoi c’est celui-ci que j’aide ? Notre discernement a été mis à mal… et notre refus d’une aide, ou une exclusion du lieu, toujours temporaire, a souvent provoqué beaucoup de violences. Pour faire face à des situations complexes et ambiguës nous avons professionnalisé l’accueil : nous sommes rentrés dans le rang ; l’exclusion concerne des personnes auxquelles la société offre des droits qu’il faut connaître et apprécier ; notre structure en quittant son espace, à vocation familiale, rassurant, a dû apprendre à travailler avec d’autres structures, donc d’autres finalités et d’autres méthodes. Il y a plusieurs maisons dans le monde de la solidarité ! L’exclusion n’est plus séparable du monde qui finance les services d’aide. Est-il encore possible de revendiquer la marginalité ? L’exclusion n’est-elle que subie ?

Étant en retrait de la Halte depuis le 1er juillet, donc n’étant plus en prise directe avec la gestion de cet accueil, il m’est possible de voir ce qui a été construit, pierre à pierre, avec ou sans mortier. En élargissant l’analyse à cette histoire de trente ans, plusieurs questions surgissent : l’accueilli est-il respecté par l’accueillant, par les autres membres du lieu d’accueil, par la société ? Ce que je peux traduire autrement : qui exclut qui ? L’action d’un conseil d’administration, l’action conjuguée avec celle des autres services sociaux, l’action des bénévoles, l’action des usagers… ont gauchi le projet initial et une question se pose : trop souvent emporté par le désir de bien faire, d’avoir une action qui passe auprès des financeurs, nous avons construit, structuré, composé des outils, des cadres sans prendre assez de temps. Le temps de la réflexion de la place à faire à celui qui ne souhaite pas, ou ne peut pas accepter une aide tout court ou une aide trop directive. Dans une société de moins en moins prête à accepter les chemins de traverse, nous devons penser à ces chemins… Sinon les bonnes intentions de nos actions paveront la vie de nos frères, les moins proches et souvent les plus difficiles, les plaçant dans un enfer qui les éloigne encore plus de la société.

C’est une de nos missions : être à l’écoute du monde, discerner les attentes, les besoins afin de donner du corps à l’utopie qui consiste à permettre à chacun de choisir ses repères : maintenir l’utopie d’un partage naturel des moyens reste un combat d’actualité en unissant nos efforts au-delà d’une aide nécessaire, il s’agit de discerner et de nommer les causes et souffrances de la pauvreté, de mobiliser femmes et hommes afin d’agir pour plus de fraternité en se fondant sur les promesses de vie et de paix du Dieu d’amour. (d’après la Charte de la FEP, Fédération de l’Entraide Protestante).

Dominique Mazel

Publié dans DOSSIER EXCLUS

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