« Dites paix à cette maison »

Publié le par Garrigues

Éditorial d'Henri Teissier, Archevêque d'Alger
Revue Rencontres (La semaine religieuse d'Alger), avril 2008

Peu avant Pâques le conseil de pastorale a tenu sa rencontre du deuxième trimestre à la Maison Diocésaine. Les échanges ont été marqués par le climat que la campagne de presse contre l'évangélisation avait créé, alors, autour des communautés chrétiennes d'Algérie. Cette campagne s'est, heureusement, un peu apaisée, ces dernières semaines. Mais notre frère Hugh Johnson a dû, pour le moment, quitter l'Algérie et nous attendons encore de connaître toutes les conséquences des mesures qui ont été prises dans ce contexte et dont la plus grave est celle qui concerne le P. Pierre Wallez et le médecin qui l'accompagnait, lors de ses visites aux migrants chrétiens.

Il nous sera donc utile de revenir ensemble, dans cet éditorial, sur les suggestions faites lors du Conseil de pastorale pour en accueillir les messages.

Nous avons d'abord constaté que ces articles de presse et les mesures qui ont été prises, aussi, pendant cette période, ont été inégalement reçus dans l'opinion publique. Beaucoup de ceux qui ne lisent pas les journaux et qui sont habitués depuis longtemps à travailler avec des chrétiens n'ont pas changé d'attitude et nous ont gardé la même confiance. Toutefois d'autres, peut-être moins proches de nous, ont été inquiétés par cette campagne de presse et se sont posé des questions nouvelles à notre sujet. Bien qu'ayant fait, depuis des années, l'expérience du respect que nous leur portons dans leur identité et dans leurs convictions, ils ont parfois laissé naître en eux des réflexes de soupçon. Quant à ceux qui ne nous connaissent pas personnellement, beaucoup se sont tout naturellement laissé prendre par les slogans maintes fois répétés. Il nous faut donc, pendant un certain temps, avons-nous dit au conseil de pastorale, nous habituer à trouver autour de nous ces soupçons.

Raison de plus pour garder paisiblement la relation partout où cela est possible et faire comprendre peu à peu que nous voulons rester des frères ou des sœurs pour tous nos partenaires dans le pays et que nous renouvelons avec conviction les engagements de service qui ont été les nôtres depuis des années. D'ailleurs en certains endroits, des personnes se sont rapprochées de nous justement parce que notre présence était mise en cause. J'étais ce matin dans un centre de soutien pour le travail d'adultes handicapés, dans une petite ville proche d'Alger, et je pensais au poids admirable d'humanité qui était engagé dans ce service par les animateurs de cette structure, chrétiens ou musulmans. Toutes les familles du voisinage ne s'y trompent pas qui viennent chaque semaine voir si une place ne se serait pas libérée pour l'un de leurs enfants. Nous prions Dieu pour qu'au nom de préjugés ou de principes abstraits - ou sur la base justement du soupçon - personne ne vienne détruire de tels espaces de service et d'espérance, ou d'autres espaces semblables.

Au cours du conseil de pastorale nombreux ont été, d'ailleurs, ceux qui ont souligné que nos engagements de service n'étaient pas les seuls à être menacés. Il y a, dans la société, présentement, d'autres personnes ou d'autres groupes qui travaillent généreusement pour le bien commun et qui se heurtent aussi à des obstacles parfois infranchissables pour poursuivre leur action. En un sens les difficultés rencontrées par notre communauté nous font proches de beaucoup de personnes ou de groupes dans la société en ce moment. Ainsi, la distance que le soupçon a pu faire naître débouche en certains lieux sur d'autres proximités et d'autres solidarités. C'est ce que révèle très particulièrement la pétition qui a été signée, récemment, par des centaines de personnes et dont le nombre s'élargit de jour en jour. Ces personnes, presque toutes musulmanes, défendent certes, dans leur texte, « la communauté chrétienne » d'Algérie et demandent « le droit de prier pour les chrétiens » et « le droit, pour chacun, de pratiquer la religion de son choix... ou de ne pas la pratiquer ». Ces personnes lient d'ailleurs cette pétition à d'autres engagements pour défendre d'autres libertés. Et les difficultés rencontrées par la communauté chrétienne sont ainsi mises en lien avec d'autres combats et d'autres groupes qui en ce moment rencontrent aussi sur leur route beaucoup d'obstacles. D'ailleurs, dans le contexte de la campagne contre l'évangélisation, de nombreux articles de presse ont aussi été publiés pour proposer une réflexion, souvent nouvelle, sur la liberté de conscience et de culte.

Je pense qu'il n'est pas arrivé souvent, dans le passé, dans le monde arabe, que des chrétiens se soient vus associés, par une partie notable de l'opinion publique musulmane, dans la famille plus large de ceux qui font face à des obstacles et en payent le prix pour servir le bien commun. Nous sommes là, absolument, dans notre vocation telle que l'Eglise de Vatican II nous invite à l'assumer. « Le Concile exhorte chrétiens et musulmans à protéger et à promouvoir ensemble pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté. » (NA3) Par ailleurs nous savons que beaucoup de difficultés que nous pouvons rencontrer ne sont pas sans rapport avec les désordres présents des relations entre les différentes parties du monde. Il est clair que si la justice avait été mieux établie au Moyen-Orient, les sociétés de notre région auraient abordé autrement la relation avec notre petite communauté chrétienne. Ainsi malgré nous, et malgré les engagements antérieurs de notre Église, celle-ci est parfois maintenant considérée, dans certains milieux, comme représentant ceux qui, à l'extérieur, sont responsables des injustices présentes.

On a même vu, ici ou là, certains propos remettre en cause l'engagement du Cardinal Duval, ce qui aurait été impensable dans les premières années de l'indépendance. En effet le peuple et ses responsables savaient alors le poids de son action pour le bien commun. Heureusement dans quelques jours sera publié, dans une maison d'édition de l'État, le livre souvenir qui a été préparé lors du dixième anniversaire de sa mort. On pourra y lire - et faire lire autour de nous - des témoignages des plus hautes personnalités qui, en rendant hommage au Cardinal, expriment aussi leur estime pour l'Église qu'il a conduite dans l'Algérie, avant et après l'indépendance, et dont nous sommes aujourd'hui les héritiers et les serviteurs. D'ailleurs l'inauguration, au Centre des Glycines de la bibliothèque augustinienne André Mandouze, au début du mois de mai donnera également, à partir d'un autre engagement, celui d'un universitaire, un témoignage concordant.

Les difficultés présentes ne remettent pas en cause notre vocation à servir une fraternité transfrontière dans la société algérienne. Elles lui donnent au contraire une importance supplémentaire. Si des problèmes se présentent à nous, c'est parce que l'actualité internationale bouleverse les rapports entre les peuples. Nous savons que l'un des points de tension de la situation actuelle, c'est la conception que les chrétiens se font de la mission de l'Église dans sa relation aux autres sociétés. Il y a, il est vrai, plusieurs manières d'exprimer la mission que Jésus nous a confiée et aucune n'en traduit tous les aspects en même temps.

Mais nous savons que parmi les appels de Jésus à ses disciples il y a celui-ci, justement adressé aux premiers groupes de ses fidèles envoyés en mission : « Dans quelque maison que vous entriez, dites d'abord : "Paix à cette maison". Et s'il s'y trouve un homme de paix, votre paix ira reposer sur lui ; sinon elle reviendra sur vous... Pourtant sachez-le, le Règne de Dieu est arrivé » (Luc 10,5.9).

+ Henri TEISSIER
Archevêque d'Alger

 

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