Les exclus dans la mémoire d’un homme juif

Publié le par Garrigues et Sentiers

L’homme juif a longtemps été relégué dans les ghettos du mépris comme celui de la Fonderie de Venise, la Carrière d’Avignon, ou la Vieille Juiverie, Alto Judarié, de la rue Venel à Aix, relégué dans le « Pays des hommes sans nom » étudié par l’historien italien Giacomo Todeschini. Tous ces hommes avaient perdu « la fama », la réputation, l’honneur, le respect et devenaient alors des infâmes, ne méritant plus le nom d’hommes. Magistrats, théologiens, légistes de l’occident médiéval, ont dressé les listes de ces proscrits, listes qui semblent toujours d’actualité.

Ce sont d’abord les « infidèles » : suspects considérés comme hérétiques, Juifs, Musulmans, tous ceux qui « refusaient de croire en La vérité », celle de l’Église officielle. Ce sont aussi les étrangers, « individus irréguliers, dont on ignore la provenance », puis les pauvres, les mendiants « semblables à des mouches ou à des puces voraces » écrit un théologien du XVe siècle.

Le prophète Zacharie (1,9) semble répondre par avance à toutes ces dérives de la haine :

« Ainsi parle l’Éternel : rendez des jugements de vérité, donnez-vous l’un à l’autre amour et compassion. N’opprimez pas la veuve et l’orphelin, l’étranger et le pauvre. Ne méditez pas dans votre cœur de haine l’un contre l’autre ».

Les infidèles

Les trois religions monothéistes ont souvent dénoncé les « infidèles ». Les Minim, chrétiens, sont rejetés dans certains versets du Talmud. Yéchoua-Jésus demande à un disciple, d’après l’Évangile de Luc : « contrains-les d’entrer », semblant ainsi justifier toutes les conversions forcées. Certaines sourates du Coran sont hostiles aux juifs et aux chrétiens.

Mais le respect de l’autre se retrouve aussi dans la Bible juive, l’Évangile et le Coran.

« Ma maison (le Temple) sera déclarée maison de prière pour tous les hommes », dit Isaïe.

Jésus le reconnaît, « il y a plusieurs demeures dans la maison de mon père ».

Le Coran affirme « pas de contrainte en matière de religion ».

Les trois religions se réclamant d’Abraham, ont parfois forgé des dogmes rigides, certitudes desséchées, jugements définitifs, qui annonçaient un enfermement spirituel, un rétrécissement de la peau de chagrin. Je dois alors rejeter l’autre et l’autrement, le convertir, le chasser ou même l’exécuter. Massacres de la première croisade. Décapitations de yazidis et de chrétiens d’Orient aujourd’hui.

Ce refus de l’Autre devient bientôt un refus à l’intérieur de sa propre confession. Il faut débusquer ce juif qui n’est pas assez juif comme le font les Natouré Carta de Jérusalem car ils se considèrent comme les seuls juifs authentiques d’Israël. Il faut pour le cercle de plus en plus restreint des chrétiens fondamentalistes, pourfendre les hommes du Concile Vatican II. Il faut encore pour les intégristes islamistes lancer leurs fatwas contre d’autres musulmans déclarés renégats, comme Salman Rushdie.

Temps du mépris de l’autre mais aussi du même que l’on s’acharne à dénoncer comme autre, dans une chasse aux sorcières perpétuelle. Combien de déclarations de haine au nom même de l’amour ? Combien de guerres dites de religion ?

Contre toutes ces dérives du mépris, je voudrais citer la si belle phrase d’André Neher dans L’Existence Juive : « Toute foi interroge la certitude de l’autre, l’aide à être modeste, à s’inscrire dans les lignes d’efforts de l’humanité. »

Les étrangers

« Si un étranger vient habiter parmi vous, aimez-le comme vous-mêmes, car vous-mêmes vous étiez étrangers » (Lévitique 19,33)

Se mettre à la place de l’autre, cet inconnu inquiétant, cet étrange étranger, c’est le reconnaître comme un homme, lui donner le droit de visage. C’est encore, à travers lui, grâce à lui, s’aimer soi-même, aimer sa part d’ombre, son étrange inconscient. Lorsque je crois que c’est l’autre qui est moins qu’un homme, c’est moi qui suis amoindri.

Combien d’hommes succombent à l’idolâtrie de l’espace, le royaume de l’avoir, pour devenir maitres et possesseurs exclusifs d’une terre, d’un pays. Il faut alors dresser des barrières. Fermer des frontières. Maintenir l’autre à distance. Inventer la notion d’étranger, d’ennemi.

Au contraire, nous dit Abraham Heschel dans Les Bâtisseurs du Temps, je peux partager le temps avec tous.

« Cette minute où j’écris appartient à tous les hommes vivants autant qu’à moi.»

Nous pouvons dépasser l’espace par le temps, l’avoir par l’être. Plus de frontières infranchissables. Plus d’étrangers irréductibles, mais une alliance possible entre tous les hommes, entre chaque homme et le divin, car écrit encore Heschel : C’est au royaume du temps que l’homme peut rencontrer Dieu ».

Le petit, le sans grade, le pauvre

Nous essayons souvent de ne pas voir ce miséreux intolérable. Ne pas entendre son silence, comme les passants indifférents aux souffrances du Serviteur du Second Isaïe.

«Homme de douleurs et de maladies, humilié, déconsidéré. Nous détournions nos regards. Nous passions sans le voir. » (Isaïe, 53,2)

Plusieurs maires de France ont chassé les mendiants des nobles avenues. Le pauvre, le malade, l’homme handicapé nous rappellent notre condition humaine que nous aimerions oublier, projeter sur un autre, un être souffrant providentiel, qui souffrirait à notre place.

Mais lorsque nous ouvrons enfin les yeux pour le voir, le Serviteur souffrant d’Isaïe, qui fléchit sous le poids des sept douleurs, nous permet de reconnaître en nous-mêmes la pauvre et sublime condition humaine. D’accepter l’ombre de notre propre misère. Lorsque j’accueille mon temps de souffrance, je peux comprendre la souffrance du prochain et du lointain. Écoutons Edmond Fleg, fondateur avec Jules Isaac de l’Amitié Judéo-Chrétienne :

« Je suis Juif
Parce que là où des hommes souffrent
Le juif souffre avec eux
 »

Marcel Goldenberg

Publié dans DOSSIER EXCLUS

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