Lépreux au Moyen Âge

Publié le par Garrigues et Sentiers

Au début de notre ère, les foyers lépreux se situaient surtout au Moyen Orient, en Égypte surtout en Inde, en Asie. Mais la maladie s’était aussi infiltrée dans le monde Gréco-Romain et dans le bassin méditerranéen où elle restait sporadique. Elle ne s’en répandait pas moins peu à peu. Une étape nouvelle dans sa diffusion en Europe s’ouvrit avec l’essor des pèlerinages à Jérusalem, puis avec les croisades, et la multiplication des contacts commerciaux et humains entre Orient et Occident.

Au début du XIe siècle, les Turcs envahirent le proche orient qui était sous domination arabe, et mirent notamment la main sur la future Turquie. Bien qu’ils fussent les uns et les autres musulmans, si les Arabes toléraient les pèlerins chrétiens, les Turcs leur étaient hostiles. Or, le chemin de pèlerinage qui révélait, en Terre Sainte, les lieux mêmes de la vie, de la prédication, de la passion et de la Résurrection du Christ, et qui s’était imposé, des siècles durant comme la principale dévotion collective de la chrétienté romaine, ce chemin passait par cette même région. Il fallait donc libérer de la domination turque et le chemin du lieu saint, et le lieu saint lui-même, la ville de. Jérusalem. D’où les croisades du XIIe siècle, la formation d’états croisés, et d’incessantes luttes, d’où encore la reprise des croisades pendant deux siècles... Pèlerinages, croisades, commerce aussi, bien d’autres échanges encore… : la lèpre, qui allait croissant partout ailleurs en terre musulmane, emboîta le pas sur cette nouvelle route, celle de l’Occident.

Les Occidentaux ne manquèrent pas de réagir face à cet adversaire imprévu, mais de manière plus complexe que par le seul dégoût apeuré. Certes, l'éclosion d'une véritable endémie lépreuse au XIIIe siècle en Europe, sur fond de pauvreté et d'hygiène défectueuse alarma partout les populations. Mais, il faut bien comprendre l'identité et le statut du lépreux à cette époque : il est impur, il doit expier une faute (quelle faute ?), il transpire la mort, une mort répugnante… mais si la lèpre est une punition, elle est aussi un outil de la Providence divine : le lépreux est un de ces petits, marqués, mais aussi remarqués, par le Christ dans les Béatitudes.. Il est aussi, plus qu’un autre, une image vivante du Christ souffrant. On le craint, il suscite le dégoût, il est impur, mais c’est un frère, un frère souffrant.

Le problème du secours aux lépreux et même temps de leur subsistance va donc être un peu partout, et très tôt, à l’ordre du jour dans l’Eglise, à l’occasion surtout divers conciles locaux (assemblée des évêques d’une région). Dès 511, l’un d’entre eux fait obligation aux évêques de fournir le nécessaire à ces malheureux. Un synode (concile plus restreint) tenu à Orléans complète cette règle en 549. Puis un concile à Tours impose cette obligation aux cités, ainsi qu’aux villages, à leurs curés et à leurs habitants. Cette législation s’enrichit dans le temps, du VIII au XI s. Quand les papes reprennent à leur compte la pratique des Conciles généraux (en 1123, au Latran, etc.) ils n’oublient pas les lépreux, mais leurs dispositions sont désormais étendues à l’ensemble du monde chrétien : tel est le cas d’ un article de Latran III (1174) accordant aux « ladres » (lépreux ) vivant en commun la possibilité d’avoir une église, un cimetière et un prêtre particulier.

 partir du XIIe siècle le mal redouble, se répand partout : des pays croisés, créés après 1099 autour de Jérusalem, jusqu’à toutes les régions de l’Europe, sans en épargner aucune, et l’emprise du fléau ne cesse de s’y étendre, dans les villes, dans les campagnes, et frappe indistinctement gens modestes et, dans une moindre mesure, classes aisées, évêques, noblesse, et jusqu’aux monarques : rois de Norvège (Magnus, XIe siècle), de Portugal (XIIIe siècle), et, dès ses 12 ans, celui du royaume croisé de Jérusalem, Baudoin IV, déjà lépreux au moment du Sacre, monarque d’une abnégation et d’un courage exemplaires, et qui meurt exténué à 23 ans, en 1182. La haute noblesse paie aussi largement son lot : une duchesse de Bretagne, un comte de Chartres, un comte de Crépy et beaucoup d’autres.

Vu la gravité et la diffusion inexorables de la redoutable maladie, la préoccupation primordiale des contemporains, sans pour autant balayer toute compassion secourable, est désormais d‘éviter la contagion et pour cela, première précaution, d’éviter les lépreux eux-mêmes et, quand ils se déplacent, de les obliger à se signaler, et de le faire assez fort et assez tôt pour que chacun s’écarte. Mais le moyen le plus absolument sûr de les éviter est de les isoler, et cela de manière autant que possible permanente, en créant à cet effet des hospices (les maladreries) destinés à recevoir les malades, et eux seuls, et à les y cloîtrer.

Cela étant, dans l’atmosphère ecclésiale et évangélique de l’époque, l’entrée en maladrerie (ou en cellule isolée) ne tarda pas à prendre un caractère religieux, au même titre que tous les grands actes de la vie chrétienne: naissance, mariage, sacerdoce, vœux monastiques. Il était normal pour l’Eglise, qui avait pris part à leur séparation du monde, que celle-ci soit accompagnée de prières solennelles adaptées à leur cas, celui de chrétiens malmenés par la Providence, mais qui s’en remettent totalement à Elle. La nouvelle condition qui est la leur se trouve ainsi régie par une règle de vie, conçue et spirituellement prise en charge par l’Eglise, comme l’est, par exemple, la condition monastique.

L’entrée en « clôture » se faisait avec solennité. Un prêtre allait chercher le lépreux dans sa demeure et le conduisait à l'église sur une civière et couvert d'un drap noir, tout comme un mort. Un voile également noir était tendu devant l’autel. Le ladre s’agenouillait, on le voilait, de noir toujours, et c’est là qu’il entendait la messe, puis participait à la liturgie appropriée. L’officiant versait sur lui trois pelletée de la terre du cimetière en prononçant en latin, la formule « sois mort au monde, revis en Dieu ». On lui lisait la nouvelle règle de vie qu’il aurait à suivre, on procédait à la vêture de son habit de ladre, et on lui remettait la crécelle qui signalerait partout sa présence lors de ses déplacements. Après quoi on sortait de l’église et une procession se formait pour le conduire à la maladrerie, ou à sa cabane. Une petite allocution du célébrant l’exhortait à la patience. S’il devait vivre seul, on plantait une croix – signe de la protection de son Rédempteur -, et un tronc était installé pour les aumônes. Une bénédiction couronnait le tout.

Avant de le quitter, le célébrant procédait à la lecture du règlement. En voici un exemple :
- Je vous défens de jamais laver vos mains et toutes choses nécessaires dedans fontaine ni ruisseau de quelque eau que ce soit ; et si vous voulez boire puisez de l’eau avec votre baril ou quelque autre vaisseau.
- Item, je vous défends désormais d’aller sans l’habit de lépreux.
- Item, afin d‘être connu des autres, de n’être déchaussé et pieds nus que dedans votre maison.
- Item, je vous défends de toucher autre chose que voudrez c acheter en quelque lieu que soyez, sinon avec une verge ou bâton afin qu’on connaisse ce que vous demandez.
- Item, je vous défends désormais d’entrer aux tavernes ou autres maisons si vous voulez acheter du vin ou prendre ou recevoir cela que l’on vous baille, mais faites que l’on le mette dans votre baril ou autre vaisseau.
- Item je vous défends d‘avoir autre compagnie de femme que la vôtre.
- Item, je vous défends en allant par les champs, de répondre à celui qui vous interrogeait que premièrement ne soyez hors du chemin au-dessous du vent, craignant que vous n’infectiez quelqu’un et aussi que désormais vous n’alliez par un chemin étroit de crainte que vous ne rencontriez quelqu’un.
- Item, je vous défends, si la nécessité ne vous contraint, de passer par un petit chemin par les prés, de toucher les haies ou buissons a que devant vous n’ayez mis vos gants.
- Item, je vous défends de toucher les petits enfants ni les jeunes gens quels qu’ils soient, ni aussi de leur bailler ni aux autres aussi chose quelconque.
- Item, je vous défends désormais de manger ou boire aux a compagnies sinon avec les lépreux.

Rien ici que de simples obligations, mesurées, de prudence. Mais d’autres problèmes se posèrent à la longue. Problèmes pastoraux : comment par exemple appliquer aux époux les règles de l’isolement, quand l’un des deux seuls était malade ? Problèmes financiers : comment entretenir, des années durant, ces maladreries où, l’endémie persistant, on s’entassait ?

Le temps passant, il fallut assouplir les règlements. On laissa les lépreux sortir des maladreries pour mieux susciter l’apitoiement en quêtant eux-mêmes, mais on le fit aussi à leur demande insistante, désireux qu’ils étaient de mieux formuler eux-mêmes leurs prières aux lieux marqués par la grâce divine, ou la bonté mariale, à savoir les lieux de pèlerinage connus comme propices aux lépreux. Il n’en manquait pas, ni en France, ni en Europe, ni ailleurs : les eaux du Jourdain, par exemple en Terre Sainte. Des exemples de guérison, qu’on colportait, leur donnaient confiance.

Parmi les chrétiens, la première réaction était de répulsion et d’effroi. Mais la lecture de l’Évangile, les sermons, l’approfondissement même d’une vie chrétienne, amenaient des fidèles à changer de regard. Ils étaient nombreux à le faire et à se montrer généreux et compatissants. Certains d’entre eux, saisis par les paroles du Christ sur l’amour nécessaire du prochain, surtout s’il est pauvre ou malade, trouvaient les gestes fraternels d’une plus grande charité. Nous finirons sur deux exemples bien connus.

Saint Louis, roi de France (1214-1270)

« Le roi était si plein de l’esprit de charité qu’il allait volontiers faire une visite de charité aux malades encore dans les souffrances de l’agonie, bien que la plupart cherchassent à l’en dissuader à cause du péril » (Guillaume de Chartres)

« Il y avait (à l’abbaye de Royaumont) un moine qui s’appelait Léger. Il était lépreux – mesel –, vivait dans une maison à l’écart des autres. Il était si misérable et si abominable que, du fait de sa grande maladie, ses yeux étaient si gâtés qu’il ne voyait goutte, avait perdu le nez, ses lèvres étaient fendues et enflées et les trous des yeux étaient rouges et hideux à voir (Guillaume de Saint-Pathus)…

« Le Roi, pieux médecin de ce lépreux, le visita souvent et le servit humblement, en essuyant soigneusement le pus de ses ulcères et en lui procurant de ses mains le manger et le boire. Ces choses et d’autres, il les accomplit habituellement dans les maisons-Dieu et les léproseries (bulle de canonisation, 1300) »1.

Saint François d’Assise (1180-1226) « Ensuite, en saint qui aime toute humilité, il se transporta chez les lépreux et il était avec eux, les servant tous avec la plus grande application à cause de Dieu : les lavant de toute leur pourriture, il nettoyait aussi le pus de leurs ulcères, comme lui-même le dit dans son Testament : "car comme j’étais dans les péchés, il me semblait extrêmement amer de voir des lépreux. Et le Seigneur me conduisit parmi eux et je leur fis miséricorde ". En effet, disait-il, la vue des lépreux lui était autrefois si amère que, au temps de sa vanité, il regardait leurs maisons à environ deux milles de distance et se bouchait le nez de ses propres mains. Mais comme désormais, par la grâce et la vertu du Très-Haut, il commençait à avoir des pensées saintes et utiles, encore établi dans l’habit du siècle, il vit un jour un lépreux venir à sa rencontre et, devenu plus fort que lui-même, il s’approcha de lui et l’embrassa »2.

Charles de La Roncière

1 – J. Le Goff, St Louis, p. 879
2 – Première vie de St François, par Thomas de Celano - 1227

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