Une mort chrétienne exemplaire au temps passé

Publié le par G&S

« Une extrême impatience de se voir délivré des liens du corps… »

L’univers de la mort catholique ancienne figure à nos yeux parmi les aspects les plus déroutants du passé et l’on doit se garder de projeter sur les textes ou les images qui en témoignent nos anachronismes et nos jugements de valeur. J’en donnerai ici un exemple avec l’épitaphe suivante, qui pouvait se lire avant la Révolution à Paris, au quartier de Popincourt (auj. XIe arrondissement), dans l’église aujourd’hui disparue des religieuses de l’Annonciade 1. Elle était placée sur le mur de la nef, près de la grille du sanctuaire et devait être fort visible de quiconque pénétrait dans cette partie accessible aux visiteurs, d’autant que l’église ne renfermait que trois épitaphes. Cet emplacement avait d’ailleurs été sans doute choisi dans ce but, car la jeune morte avait bénéficié d’une sépulture privilégiée, dans le chœur liturgique, près de la clôture du chœur des religieuses.

« Dans l’attente de la résurrection, soubs cette tombe repose le corps de damoiselle Marie Anne Le Picard, fille de Messire François Le Picard, chevalier, seigneur d’Ambercourt, conseiller du Roy, président des trésoriers de France à Amiens et de Dame Anne Benard son espouse.

Elle avoit esté pensionnaire dans ce saint monastère ; remplie des bonnes instructions qu’elle y avoit recües et empeschée par les tendresses d’une mère, dont elle estoit fille unique, de s’y rendre religieuse, aussitost qu’elle se vit libre par sa mort, elle se fist une solitude de sa maison, où l’on peut dire qu’elle a triomphé du monde au milieu du monde mesme ; elle n’en sortoit que pour aller à l’église, visiter les pauvres, les servoit et leur faisoit de grandes charités ; elle faisoit toujours maigre, passoit les quaresmes jeunant au pain et à l’eau et ne mangeoit qu’après soleil couché. Modèle d’un parfaict mépris du monde et résolüe de ne plaire qu’à Dieu, elle n’estoit vestue que de serge, portoit continuellement la haire et le cilice, couchoit sur une planche, se relevoit toutes les nuits pour faire l’oraison et dire le bréviaire ; elle avoit appris le latin pour entendre la sainte escriture qu’elle lisoit ordinairement, employant le reste de son temps à travailler pour les pauvres et pour les églises ; elle scavoit que Dieu ne fait miséricorde qu’à ceux qui la demandent fortement ; dans cette pensée, elle redoubla toutes ses austérités et ses prières, se servant d’une ceinture, d’une croix et d’une couronne de fer. Une vie si sainte fut bientost suivie d’une aussy bonne mort ; après deux mois de maladie qu’elle supporta avec une patience invincible et une parfaite résignation à la volonté de Dieu, jointe à une extrême impatience de se voir délivrée des liens du corps, pour estre réunie à son Dieu, munie de tous les sacrements de l’Église, elle rendit l’esprit à son créateur le IIe jour de juin MDCXCVII, aagée de XXVI ans. Elle a fondé dans cette église une messe tous les jours à perpétuité, ayant légué à cet effect aux dames religieuses de ce monastère, qui s’en sont chargées, 300 l[ivres] de rente sur l’Hostel de ville de Paris, suivant le contract qui en a esté passé par devant Coulon et son confrère, notaires, le XIVe may MDCXCVIII. Priez Dieu pour son âme. »

Lors de la démolition de l’église en 1868 fut retrouvée une plaque de cuivre fixée au cercueil, qui portait cette inscription :

« Dans ce cercueil est inhumée damoiselle Marie-Anne Le Picard, fille de messire François Le Picard, chevalier, seigneur d’Anbercourt (sic), président des trésoriers de France à Amiens, et de dame Anne Benard son épouse, les père et mère, morte âgée de 26 ans, qui depuis l’âge de 15 ans a toujours vescu dans la retraite et dans des jeunes continuels, pratiquant la pénitence la plus sévère sur son corps ; sa mort a répondu à sa bonne vie. Désirant avec empre[ssem]ent de [mourir ? 2] le jour du Seigneur, elle est décédée le 2e jour de juin 1697. »

Qui a fait placer un tel éloge de cette jeune morte ? Ce pourrait être un membre de sa famille, qui connaissait la vie qu’elle avait souhaité mener et avait quelque raison de faire graver dans la pierre la référence précise du minutier renfermant l’acte de fondation de messe : c’est une précaution que prennent alors nombre de fondateurs de messes ou de chapelles à travers la France, au cas où la communauté religieuse percevrait les rentes du capital sans pour autant satisfaire à ses obligations liturgiques. Le texte n’a pu être placé qu’avec l’accord des religieuses et ces dernières ont pu composer l’inscription de la plaque du cercueil, dont on observera qu’elle apporte des indications que ne fournit pas l’épitaphe. Son orthographe est aussi plus moderne que celle de l’épitaphe. Ces textes sont en français, langue qui tend à remplacer le latin à la fin du XVIIe siècle dans les inscriptions funéraires et qui présente l’avantage de pouvoir être comprise d’une population alphabétisée mais qui n’avait pas fréquenté le collège (l’enseignement secondaire, dirions-nous aujourd’hui).

Marie-Anne Le Picard appartient à une bourgeoisie aisée et instruite, en phase « d’anoblissement commencé », selon l’expression des historiens, grâce aux deux charges de son père, qui conféraient la noblesse. François Le Picard a également acquis une seigneurie en Picardie (aujourd’hui Aubercourt, 66 hab., dans la Somme), ce qui lui permet de se parer du titre de chevalier, titre de courtoisie pour les détenteurs de fiefs non titrés (c’est-à-dire qui ne sont pas baronnie, comté ou marquisat). Ses charges n’étant guère accaparantes, il est possible qu’il ait habité Paris. La biographie de sa fille peut sembler comporter une incohérence : après que M.-A. Le Picard a perdu sa mère, qui s’opposait à sa vocation religieuse, elle n’est pas pour autant entrée au couvent. Si « aussitost qu’elle se vit libre par sa mort [de sa mère] », elle adopte une vie ascétique, elle a alors quinze ans si l’on en croit l’inscription de la plaque de son cercueil et pourrait regagner comme postulante une maison qu’elle a quittée quelques années auparavant comme pensionnaire. Mais M.-A. Le Picard préfère apparemment organiser dès lors sa vie comme elle l’entend. Il est vrai qu’intégrer la communauté des Annonciades aurait signifié soumettre à l’autorisation des supérieurs les mortifications qu’elle va s’infliger et cesser toute action charitable.

Une « vie si sainte » dans la perspective du salut

« Résolue de ne plaire qu’à Dieu », M.-A. Le Picard adopte un mode de vie proche par ses austérités de celui des religieuses, à cette nuance près qu’elle sort de sa « solitude » domestique pour assister à la messe et s’occuper des pauvres. Elle semble avoir renoncé à toute vie sociale car elle fuit « le monde », soit la société profane, ses mondanités et ses sociabilités, et elle a fait « retraite ». Elle adopte un régime imité là encore du modèle des contemplatifs cloîtrés : elle observe un maigre perpétuel, à l’image des ordres religieux les plus sévères (chartreux, minimes), ne se nourrit en temps de carême qu’« au pain et à l’eau » (ce qui sous-entend qu’elle a un menu plus varié et boit du vin le reste de l’année) et de surcroît observe de ne manger qu’à la nuit, sans doute pour s’imposer l’abstinence de toute nourriture pendant toute la durée de la journée.

Ses mortifications sont impressionnantes. Comme d’autres « saintes filles » qui vivent comme elle dans le monde mais dans « un parfait mépris du monde » (son cas n’est pas unique alors), son vêtement est volontairement modeste : la serge est une étoffe commune de laine, rude pour l’épiderme en un temps où l’on ne met guère encore de sous-vêtements. Comme nombre de religieuses contemplatives d’alors, elle porte sans cesse une haire (chemise de crin ou de poils de bête mise directement contre le corps) et un cilice (ceinture de crin, également à même la peau). Elle « redouble » d’« austérités », peut-être après avoir entendu un sermon sur la miséricorde divine. Elle se sert alors d’instruments qu’une religieuse ne pouvait utiliser qu’avec l’autorisation de sa supérieure et de son confesseur : une « ceinture », sans doute de fer et munie de pointes, une « croix », à laquelle elle doit se suspendre un certain temps pour prendre part aux souffrances du Christ, et dans le même but, une « couronne de fer », peut-être conçue sur le modèle de la couronne d’épines.

Elle oeuvre aussi à son salut par une action charitable envers « les pauvres », qui sont « agréables à Dieu » et dont les prières pour leur bienfaitrice ont valeur particulière d’intercession. Ses charités sont, avec l’assistance à la messe, sa seule occasion de sortir de sa maison. Elle visite les pauvres, les « ser(t) » - peut-être dans le cadre d’un hôpital ou d’une confrérie de la charité -, leur fait des aumônes importantes. Elle « travaille » aussi « pour les pauvres et pour les églises », sans doute s’agit-il de travaux d’aiguille (pour les nappes d’autel et le linge sacré dans le second cas ?). Elle ne reste ainsi jamais oisive, état dangereux à cause des tentations et mauvaises pensées qu’il peut induire.

Notons enfin cette autre imitation de la règle des réguliers qu’est la pratique de l’office de nuit, qui impose un réveil dans le sommeil. Plus remarquable est la volonté d’approfondir sa foi par la lecture personnelle de la Bible, qui implique l’apprentissage du latin pour avoir accès à la Vulgate en ces temps où une traduction en français destinée aux fidèles pose encore problème à l’autorité catholique.

« Une aussy bonne mort »

S’étant préparée à la mort, M.-A. Le Picard affronte avec une « patience invincible » la maladie : exercée à la souffrance, elle supporte celles dues à son état sans se plaindre ni risquer de se révolter contre la volonté divine ; elle se « résign(e) » à cette dernière, en un moment délicat où les risques de pécher sont grands, ce qui signifie non pas l’acceptation de mourir (elle en a une « extrême impatience ») mais au contraire celle de devoir endurer ces maux avant d’être « réunie à son Dieu ». À noter cette précision d’une durée de deux mois de souffrances, portée à son mérite, en un temps où la difficulté à lutter contre la montée de la fièvre et l’infection fait empirer rapidement l’état du malade.

Elle meurt dans les meilleures conditions : « munie de tous les sacrements », s’étant confessée, ayant reçu la communion en viatique et l’extrême-onction, et ce au moment qu’elle avait « désir(é) » car elle devait le considérer comme le plus favorable au salut : un dimanche, non seulement « premier jour de la semaine », mais surtout jour par excellence du renouvellement dans les églises du sacrifice du Christ à la messe et aussi jour de la résurrection du Christ.

Ajoutons qu’elle reçoit une inhumation ad sanctos, « auprès des reliques des saints », à l’intérieur de l’église, et à une place éminemment souhaitable, à proximité du maître-autel où est célébrée quotidiennement l’Eucharistie et près du chœur des religieuses où est récitée la prière d’intercession pour les vivants et les morts. A.-M. Le Picard bénéficiera en particulier des mérites procurés par la célébration chaque jour de cette messe qu’elle a fondée.

Une vie édifiante sous le regard d’un Dieu sévère

M.-A. Le Picard a manifesté un « parfaict mépris du monde ». Ce contemptus mundi, assez banal dans les propos cléricaux du temps, est sous-tendu par une vision dépréciative de la vie terrestre : ce bas monde est vain et trompeur et l’on peut y perdre son âme. Elle a « triomphé du monde au milieu du monde mesme ». C’est là une forme d’héroïsme chrétien que l’on pourrait estimer supérieur à celui des religieuses, aidées par une clôture étanche qui les isole des tentations du monde. D’où sans doute le souci du rédacteur de l’épitaphe de ne point les froisser, en soulignant  l’excellente éducation reçue par M.-A. Le Picard au couvent et sa vocation contrariée. Cependant les seuls membres de la communauté qui pouvaient sortir de la clôture et donc lire l’épitaphe étaient les tourières, souvent illettrées.

La mort a achevé de « délivrer des liens du corps » M.-A. Le Picard mais elle a su auparavant dompter sa chair, maîtriser la souffrance par des mortifications qui sont des expiations et des supplications. Car « Dieu ne fait miséricorde qu’à ceux qui la demandent fortement ». Cette conception d’un Dieu sévère, juge redoutable des vivants et des morts, dont le pardon doit se mériter, en particulier par une stricte vie de pénitence, est la « vision tragique » (L. Goldmann), majoritaire mais non exclusive du XVIIe siècle, antérieurement à l’insistance sur le Dieu d’amour qui va marquer l’époque contemporaine en Occident. Elle a sous-tendu l’essor des ordres contemplatifs, en particulier féminins, en ce « grand siècle des âmes » où se diffuse la Réforme catholique, issue du concile de Trente. Une partie de la population aisée s’inflige une vie d’une pauvreté et d’une austérité choisies pour expier « les péchés des hommes » et intercéder auprès de Dieu en faveur du « monde » corrompu.

Tels textes ne doivent pas être pris à contresens. Les contemporains du XVIIe siècle ne décrivaient évidemment pas l’ascétisme dans le but d’offrir du grain à moudre aux psychiatres du XXIe siècle. Une interprétation en termes de névrose d’un tel parcours serait extrêmement réductrice et des plus discutables, d’autant que l’on n’applique jamais une telle lecture psychologisante à la forme d’ascèse que pratiquent de notre temps les athlètes olympiques, les coureurs cyclistes, les danseurs professionnels ou les candidats à l’École polytechnique, pour des triomphes strictement terrestres. Bien au contraire, l’épitaphe souligne la forte adhésion au libre-arbitre catholique d’un être d’exception. A.-M. Le Picard a fait le choix personnel d’une forme de vie qu’elle a estimée être la plus propice à son salut et elle l’a assumé jusqu’au bout. Elle a de façon très volontariste décidé de « pratiqu(er) la pénitence la plus sévère sur son corps », de même qu’elle a voulu avoir la maîtrise de la langue sacrée. Elle a finalement fait le pari de vivre onze ans d’austérités extrêmes dans l’espérance d’obtenir la vie éternelle.

Cette épitaphe avait valeur d’exemplarité et aussi, sinon plus sans doute, d’édification : une vie « si sainte » n’était pas à la portée ni dans les possibilités de chacun mais son récit pouvait encourager les lecteurs dans leurs efforts pour approcher de la sainteté ou du moins tenter de gagner le Ciel.

Régis Bertrand

1 – Ordre fondé en 1501 par Jeanne de France, fille de Louis XI.
2 – Le mot n’était plus lisible. Ces textes sont extraits d’E. Raunié, Épitaphier du Vieux-Paris, tome 1, Paris, 1890, p. 106-108.

Publié dans DOSSIER VIVRE LA MORT

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