Lettre de Madame de Sévigné à sa fille

Publié le par G&S

À Paris, mercredi 16e mars 1672

[…]

Vous me demandez, ma chère enfant, si j'aime toujours bien la vie. Je vous avoue que j'y trouve des chagrins cuisants. Mais je suis encore plus dégoûtée de la mort ; je me trouve si malheureuse d'avoir à finir tout ceci par elle que si je pouvais retourner en arrière je ne demanderais pas mieux.

Je me trouve dans un engagement qui m’embarrasse ; je suis embarquée dans la vie sans mon consentement. Il faut que j'en sorte ; cela m'assomme. Et comment en sortirai-je ? Par où ? Par quelle porte ? Quand sera-ce ? En quelle disposition ? Souffrirai-je mille et mille douleurs, qui me feront mourir désespérée ? Aurai-je un transport au cerveau ? Mourrai-je d'un accident ? Comment serai-je avec Dieu ? Qu'aurai-je à lui présenter ? La crainte, la nécessité, feront-elles mon retour vers lui ? N’aurai-je aucun autre sentiment que celui de la peur ? Que puis-je espérer ? Suis-je digne du paradis ? Suis-je digne de l'enfer ?

Quelle alternative ! Quel embarras !

Rien n'est si fou que de mettre son salut dans l'incertitude, mais rien n'est si naturel, et la sotte vie que je mène est la chose du monde la plus aisée à comprendre.

Je m'abîme dans ces pensées, et je trouve la mort si terrible que je hais plus la vie parce qu'elle m'y mène que par les épines qui s'y rencontrent.

Vous me direz que je veux vivre éternellement. Point du tout, mais si on m'avait demandé mon avis, j’aurais bien aimé à mourir entre les bras de ma nourrice ; cela m'aurait ôté bien des ennuis et m'aurait donné le ciel bien sûrement et bien aisément.

Mais parlons d'autre chose.

Publié dans DOSSIER VIVRE LA MORT

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Jean-Baptiste Désert 27/11/2012 15:30


Ce que je pressens de la mort a été bien exprimé par la marquise de Sévigné dans sa lettre à Mme de Grignan. Distinguons, cependant, entre trois moments de la mort. 


Premier temps, un truisme : « à la mort, je perdrai ma vie ! » Question essentielle pour lui donner tout son prix : jusqu'à quel point, tient-on particulièrement
à celle-ci ? Est-elle, pour soi, un absolu indépassable. Pour beaucoup d'entre nous : 1° Il est difficile de faire de sa vie ce qu'on en désire. 2° Le monde tel qu'il est, avec ses bruits et ses
fureurs : troubles politiques et guerres, misère du trop grand nombre, cupidité des possédants, violence bête omniprésente… suscite-t-il un attachement sans réserve à cette vie là ? 3° Quoiqu'on
en veuille, on se sent assez impuissant pour contribuer à un remède efficace à ses injustices (les "révolutions" s'avérant parfois des solutions pires que le mal). 4° Au niveau du simple
quotidien, on constate, comme saint Paul (Rm 7,15), qu'on fait souvent le mal qu'on ne voudrait pas et pas le bien que l'on souhaiterait. Il n'est pas si facile de se donner.


Deuxième aspect de la mort, le passage lui-même. Comment se fera-t-il ? dans l’inconscience ou la douleur ? en un instant ou après des mois d'une " longue
et  douloureuse maladie " ? Il y a, dans ce " transfert ", à la fois l’angoisse du départ et  de l'arrachement, et l’inconnu de la destination. Physiquement, on peut imaginer le moment
de la mort comme celui de certaines anesthésies : une plongée dans le noir et le froid. (Personnellement et depuis toujours, j’ai horreur du froid, et garde quelques restes de terreur nocturne
enfantine). 


Dernier point, inquiétant parce qu'irréversible : " et après ". Comme dit la marquise : “ comment serai-je avec Dieu ?”. Toute une vie, on aura
peut-être lutté pour (re)connaître quelle sorte de quelle sorte de foi on vivait vraiment (Cf. Mc 9,24). Une éducation " janséniste " athée n’a pas simplifié ma relation au “péché” ; et quoiqu’en
mon cœur, je croie en un Dieu qui ne peut être qu'Amour, je ne parviens pas à écarter totalement la crainte d’un " Jugement ", dont je serais le procureur, car j’ai la conviction que nul autre
que nous-même, devenu lucide, nous écartera de la vision béatifique. Celui qui est incapable d’amour ici et maintenant, restera in=capable de recevoir un amour absolu et total (un récipient ne
peut contenir davantage que son volume intérieur). 


Et pourtant, cette vie est un don immérité et fantastique, que l'on devrait faire fructifier tant qu'il est temps. La mort n'est que le sceau de cette vie reçue, acceptée et, le
mieux possible, bâtie sur l'amour.


Jean-Baptiste Désert

fanfan 02/11/2012 23:13


Je suis une une inconditionnelle admiratrice de la Marquise de Sévigné.
Comme il m'aurait plu de l'avoir pour confidente, mère ou soeur!


Quelle justesse de réflexion...avec une  ouverture sur des possibles..et beaucoup d'incertitudes...


Elle est très moderne cette femme dans sa façon de penser, et d'exprimer ses ressentis, je trouve.


Pour finir petit clin d'oeil à cette dame:


"Dites-nous Marquise où en êtes-vous à présent ou bien où êtes -vous?"


fanfan