Anthropologie de la mort

Publié le par G&S

La manière dont chacun considère la mort et dont il se rapporte à elle est déterminante de la manière dont il se rapporte à la vie. Cela vaut pareillement pour la société. Toute société se détermine dans un rapport à la mort qui à la fois révèle et reconduit son rapport à l'existence. Or précisément, la révélation chrétienne indique un certain rapport à la mort qui peut contribuer à une certaine manière de vivre.

Je ne sais ce que sera la réflexion du synode sur la nouvelle évangélisation. Mais dans une conférence sur le sujet le cardinal Ratzinger disait à des catéchistes en l'an 2000 qu'être chrétien c'est un « art de vivre ». Cet art de vivre ne consiste pas à s'accrocher désespérément au passé mais il se propose comme une manière de vivre heureusement, selon la Bonne nouvelle de l'Évangile. Cet art de vivre peut être proposé aux hommes de ce temps, à condition qu'il soit un chemin de béatitudes, vers le bonheur.

Mais ce rapport à la mort et donc à la vie ne se vit pas en dehors de la société dans laquelle on est. Personne ne peut faire abstraction de la société dans laquelle il vit. L'apôtre Paul nous recommande de ne pas nous modeler sur le monde présent, mais il se pourrait qu'à notre insu la vie en société influence trop notre manière de vivre et de penser. Le meilleur moyen pour acquérir la liberté voulue consiste à être conscient des richesses et des limites de sa propre culture. C'est le sens de ce premier exposé que d'essayer de dire comment dans notre société on se rapporte à la mort. La lecture doit être critique et réinterroger certains traits de mentalité, voire certaines pratiques. Mais ce serait trop facile et peu évangélique si on n'était pas attentif à ce qui est positif et à ce qui se cherche, car c'est la foi de l'Église que de croire que l'Esprit agit dans les cultures.

La désocialisation de la mort

Pour appréhender la manière dont notre société se rapporte à la mort, il faut certainement repérer les évolutions en cours. On est probablement dans une évolution permanente rapide qui correspond à la fin de la modernité. Il me semble que je ne dirais plus exactement la même chose qu'il y a dix ans, même si l'on peut toujours parler d'une désocialisation de la mort (l'expression est de Vincent Thomas). Elle signifie l'effacement social de la mort On fait en sorte que la mort n'apparaisse pas ou le moins possible publiquement. Il est fini le temps où l'on accompagnait le convoi funèbre à pieddans les rues de la ville et où les gens se signaient sur son passage ! Mais en même temps on a des processus nouveaux qui se mettent en place.

Les anciens recherchaient « la bonne mort ». Ilspriaient même pour cela. Il est probable que l'oncherche toujours la bonne mort... mais on n'entend pas la même chose. Peut-être est-ce moins vrai qu'il y a dix ans mais on peut toujours penser que la « belle mort » à notre époque consiste à mourir sans s'en rendre compte et sans déranger personne. Dans l'occident du XXe siècle, l'homme est privé de sa mort. On s'efforce de cacher sa mort au mourant. On se félicite d'ailleurs qu'il soit mort sans avoir su... C'est du moins l'illusion que se donnent les survivants ! Le « ne pas se sentir mourir » a remplacé le « sentant sa mort prochaine » du laboureur de La Fontaine.

Toutefois, il faut désormais relativiser ce point. Dans les pratiques des soins palliatifs, qui sont mieux connues et plus généralisées, la personne accompagnée n'est pas dépossédée de sa propre mort. Elle sait qu'elle va mourir et elle fait face à sa mort. Mais tout cela reste en débat dans la société : faut-il accompagner par des soins palliatifs ou faut-il avoir recours à des pratiques d'euthanasie ? La question n'est pas tranchée...

L'effacement culturel de la mort se voit dans les pratiques de deuil. II n'y a pas si longtemps, on portait le deuil, en particulier les femmes méditerranéennes. Le deuil existe dans beaucoup de cultures. Il a des fonctions psychologiques aussi bien que sociales. Au XIXe siècle, le deuil était une obligation sociale qui marquait encore nos grands-mères. La personne en deuil était même recluse pendant un certain temps, lequel était fixé par la coutume. Après quoi, il convenait de s'habiller en conséquence.

Aujourd'hui les pratiques se sont inversées. Socialement, on n'a pratiquement plus le droit de porter le deuil. Celui qui a perdu un être cher ne doit pas faire ressentir sa peine à son entourage. La mort est renvoyée à la sphère privée. On veille à ce qu'elle se manifeste le moins possible dans l'espace public. Cette privatisation de la mort se donne à voir dans de nombreux signes. La mort est complètement absente des publicités à l'exception toutefois, relativement récente, de la proposition de conclure des contrats d'obsèques ou pour le marché des assurances.

Lorsque quelqu'un meurt, il est conduit au funérarium. Souvent maintenant, en particulier dans les grandes villes, les obsèques et la cérémonie religieuse ont lieu au funérarium et donc on voit de moins en moins de convois funèbres en ville.

La mort est souvent vécue comme un échec. Le plus significatif est l'attitude des médecins : ils ne supportent pas la mort. Si quelqu'un est mort c'est que l'on n'a pas su le soigner, le guérir. La mort est un échec. L'homme moderne supporte de moins en moins bien de ne pouvoir maîtriser la mort. Est-ce que l'euthanasie, si fréquente aujourd'hui, n'est pas une manière de reprendre la maîtrise sur la mort au même titre que le suicide dans la vieillesse ?

Les enfants se voient souvent interdits d’accès aux rites funéraires. Jadis on interdisait aux enfants de savoir les "choses de la vie" et de l'amour ; aujourd'hui on leur interdit la connaissance des choses de la mort et on leur raconte des histoires...

Socialement, on fait en sorte que la mort ne soit pas visible. Ce qui n'empêche pas de manger devant sa télévision et de voir sur l'écran de nombreux morts. Mais ils ont un caractère pas très réel. Ils sont loin. L'écran fait écran.

La déritualisation de la mort

La deuxième remarque que l'on pourrait faire concerne les rites autour de la mort. Les rites sont normalement stables et résistent aux évolutions superficielles ; leurs transformations n'en sont que plus significatives des évolutions récentes et de celles qui sont en cours. Dans toutes les cultures, les rites autour de la mort accompagnent psychologiquement la perte du défunt. Ils permettent à la société de gérer la mort, ils confèrent un caractère sacré à la mort et ouvrent sur une transcendance. Les rites de sépulture sont les premiers rites de l'homme dont on trouve une trace, jusque vers 80.000 ans avant Jésus Christ. De l'avis de nombreux anthropologues ils dateraient l'avènement de la culture.

Je voudrais évoquer des pratiques telles qu'elles pouvaient encore être vécues il n'y a pas si longtemps dans la société rurale traditionnelle. Cette évocation n'est ni nostalgie d'un passé révolu ni idéalisation de pratiques qui avaient aussi leurs limites, mais elle a pour fonction d'offrir un référent pour mesurer les évolutions récentes. La déritualisation que j'évoque manifeste tout simplement la fin d'une culture, mais elle s'accompagne d'une re-ritualisation en cours. Une autre culture est en train de naître. Les pratiques autour de la mort sont un bon baromètre de ce changement culturel.

La visite mortuaire

Dans la société rurale traditionnelle, lorsque quelqu'un mourait dans une famille on se rendait à la maison où se trouvait le mort et se déroulait la veillée et on parlait de lui. On racontait ses derniers jours ou ses derniers instants. Ainsi s'amorçait un travail de deuil pour ses proches. Socialement, ce rite de visite tissait et retendait le cas échéant des liens familiaux ou sociaux dans le village. La mort servait la vie. Dans la société rurale traditionnelle, les voisins faisaient le trou au cimetière. Même s'il y avait eu des problèmes de voisinage, on creusait le trou pour le voisin car on savait qu'il y aurait un jour une réciprocité. Tout le village venait faire visite. Il fallait recevoir chacun.

Désormais on ne reçoit plus chez soi. On n'a plus l'occasion de raconter la fin de vie. Chacun reste seul avec son deuil, qui risque bien de s'en trouver prolongé. II est difficile psychologiquement de réaliser que quelqu'un était là et qu'il n'y est plus. Spontanément, on le dit : je n'arrive pas à réaliser. Le récit, de nombreuses fois répété, amorçait ce travail. Où se fait aujourd'hui ce travail par le récit ?

De la maison au funérarium

En général on mourait à sa maison, parfois même dans la chambre où on était né. Ainsi était bouclé le cycle de la vie. Quand on ne mourait pas à la maison on y était ramené. On ne pouvait concevoir que quelqu'un soit enterré sans avoir été amené sous son toit, dans son lit. La maison était le lieu où les proches du défunt recevaient la famille, les amis, les voisins.

Aujourd'hui les funérariums remplacent les maisons. Le premier fut installé à Menton en 1962. « Des drugstores de la mort souriante et stérilisée », disait alors Baudrillard. Le mort est exclu de la maison. Souvent la construction des immeubles en ville ne permet pas de passer les cercueils, et puis ce serait mal vécu par les voisins de savoir qu'il y a un mort à l'étage. On efface la mort. La mort fait peur, elle angoisse. Les gens ne veulent pas voir les morts.

Le funérarium est un lieu curieux. Ce n'est pas un lieu public. Ce n'est pas non plus un lieu privé comme la maison. Il tient lieu de maison pour abriter le mort et pour recevoir. Le funérarium est, en quelque sorte, un lieu privé temporaire. La mort est renvoyée dans l'espace privée mais elle est pourtant exclue de la maison. Il faut réinventer une sorte d'espace privé public, mais suffisamment en dehors pour qu'il n'interfère pas avec l'espace public de la vie en société.

De la toilette funéraire aux soins de conservation

Les voisines aidaient pour la toilette funéraire. En fait, antérieurement encore, on faisait appel à l'accoucheuse qui était présente à la naissance et à la mort. La toilette faisait partie des rites funéraires. En ménageant ainsi l’apparence extérieure du défunt on ritualisait son entrée dans la vie de l'au-delà. La toilette funéraire était un moment où le mort était objet de sollicitude. Elle était faite traditionnellement par les femmes. Le mort y était comme un petit enfant : la toilette renvoyait à la naissance et donc à la renaissance.

La toilette devait permettre au mort de se présenter dans l'au-delà. On mettait parfois à ses côtés un symbole de sa vie ou de son travail : la houe chez les Dogons par exemple, le chapelet chez nous. Les grecs mettaient dans la bouche une pièce de monnaie pour payer à Charon le passage en barque vers les enfers.

La toilette funéraire existe toujours mais elle a changé de signification. Elle est toujours un geste de déférence vis-à-vis du défunt. Elle est devenue de plus en plus un acte technique fait par des praticiens. La technique qui a envahi tous les espaces de la vie contemporaine a aussi pris place dans les rites funéraires. Elle vise à effacer la mort, y compris sur le mort lui même. On se satisfait de pouvoir dire d'un mort comme le chantait Brassens : « Ne dirait-on point qu’il dort ? ». On veut un mort propre, un mort embelli. On appelle cela, sans rire, des soins de conservation ! Cette simple phrase dit l'effacement de la mort par la technique, que l'on vise dans la toilette funéraire. Après quelques résistances, ces soins mortuaires se sont largement généralisés. Ces soins visent aussi à magnifier l'image du défunt pour ceux qui restent. Il faut prolonger la vie, les apparences de la vie au-delà de la mort. Ni mortel, ni immortel, amortel est devenu l'idéal. Nous reviendrons sur cette notion.

De l'inhumation à la crémation

Elle est une des données du rituel extrêmement importante ; c'est la dernière phase du rituel où on manipule le mort. Dans l'Islam, dans le judaïsme et autrefois dans le christianisme l'inhumation a lieu à même la terre. On procède toujours ainsi pour les moines, qui sont déposés à même le sol sans cercueil. La terre est terre-mère et donc l'inhumation à même la terre renvoie à des figures maternelles. Au Moyen âge, le cimetière était un lieu de vie. On y organisait des jeux, des représentations. Aujourd'hui, le cimetière et l'inhumation sont plutôt des lieux de fermeture et de dissimulation du mort et de la mort. Les tombeaux sont de véritables maisons pour les morts, sans contact avec la terre. On ferme bien les tombeaux, marquants ainsi que les morts ne peuvent revenir. Pour compenser ce rejet et cette exclusion du mort dans des lieux à part, il faudra des attitudes pour atténuer la séparation et se faire pardonner cette mise à l'écart

Nous sommes en présence d'une déritualisation/re-ritualisation. La crémation remplace de plus en plus l'inhumation. Elle est autorisée dans l'Église catholique depuis le 8 mai 1963, en France, car elle existait déjà pour les catholiques en d'autres cultures. L'Église avait alors énoncé quelques conditions. D'abord quant à l'esprit. Il fallait que ce ne soit pas « pour des motifs contraires à la foi chrétienne ». L'incinération en Occident a existé d'abord comme un défi à l'Église. Aujourd'hui ce n'est plus le cas. L'Église réaffirmait une préférence traditionnelle pour la manière dont le Seigneur lui même a été enseveli. C'est un curieux argument ! Il y a des conditions : la cérémonie doit avoir lieu en présence du cercueil. Il est recommandé de ne pas garder l'urne funéraire mais de la mettre dans un columbarium. L'incinération, d'exceptionnelle puis de marginale qu'elle était, s'est généralisée très vite. Je crois qu'actuellement elle a supplanté l'inhumation, bien qu'elle demeure interdite pour les juifs et les musulmans.

Je suis particulièrement intéressé par le changement de symbole avec tout ce que cela signifie et ce que cela entraîne. On passe du symbole de la terre à celui du feu. Les deux sont de très grands symboles cosmiques. La terre est terre-mère. Celui qui est inhumé, retourne dans le sein de la mère. Ce sont des images rassurantes... pour quelqu'un qui vit dans une culture rurale et pour qui la terre est nourricière. Mais aujourd'hui pour des citadins ce symbole ne parle plus. Il est plutôt même contreproductif. La terre est disqualifiée. Pour les citadins, elle est sale. L'idée d'être mis en terre est difficilement recevable.

Le feu est un grand symbole. Comme tout grand symbole, il est ambivalent. Il détruit ; les incendies sont redoutés. Il réchauffe. Rien n'est plus apaisant qu'un feu de cheminée ! Mais le feu en Occident a besoin d'être apprivoisé comme symbole, surtout en notre époque. Le feu évoque les fours crématoires. II est destructeur. Le feu dévore et ravage tout. On peut se poser la question : comment se fait-il que l'on prenne ce symbole à la fin du XXe siècle, en Occident ? Cela reste problématique. En Asie la crémation réunit la famille autour du feu. Nous, nous ne l'avons pas encore apprivoisée.

D'autant que se pose aussi la question des cendres. Quel est le sens de la dispersion des cendres ? Ne risque-t-on pas des symboliques de destruction et de séparation tellement violente qu'elles pourraient laisser penser que l'on se débarrasse des morts ? Les survivants le vivent alors très mal ! Ils n'ont plus de lieux de mémoire. Quand on jette les cendres dans les eaux du Gange, elles sont jetées dans un fleuve de vie. La vie en effet est un exil : « L'existence est un exil », dit Tagore. En Occident, on peut craindre parfois que le feu qui débarrasse et la dispersion des cendres soient une volonté de disparition absolue. Certains ont même dit que l'incinération est un suicide post-mortem !

La crémation en Occident souffre d'un déficit rituel grave. Cela se manifeste dans les crématoriums ou les « gens ne savent pas quoi faire » pendant qu'a lieu l'incinération et qui sont souvent choqués et embarrassés par l'urne, encore chaude, qu'on leur remet. Le Corbusier gardait les cendres de sa mère dans une boîte de biscuits sur laquelle il y avait une étiquette : maman ! C'est un cas particulier du déficitdes rites de passage qu'il y a dans notre société. Il y a peu, on ne savait même pas où mettre l'urne funéraire.

Certains la gardent encore chez eux. La dispersion des cendres empêche de venir se recueillir en un lieu. On cherche à recréer des rites autour de la crémation, comme il y en a autour de l'inhumation 1.

De la participation aux obsèques à l'intimité

Longtemps ce fut une obligation sociale. Celui qui ne se rendait pas aux obsèques d'un cousin ou de quelqu'un du village était montré du doigt. Aujourd'hui 78 % des personnes pensent qu'il faut que les obsèques aient lieu dans l'intimité 2. Ce qui montre que se développe un processus de privatisation des obsèques. Les gens – nous ! - n'ont plus le temps d'aller aux obsèques. Il est difficile de prendre sur son temps de travail. Le travail compte plus que la participation aux obsèques. Libéralisme oblige ! Sauf que l'on ne mesure pas la perte sociale que l'on engage. On y perd beaucoup en liens sociaux. Les gens n'allant plus aux obsèques, la mort s'éloigne et on oublie qu'elle est présente au terme de toute vie. Cela devient un savoir, mais n'est plus une réalité habituelle. Quand la mort survient dans une famille, le choc est d'autant plus fort que la mort a été occultée.

Les condoléances

La coutume est relativement récente ; la société rurale se donnait d'autres manières de manifester la sympathie aux personnes en deuil. Cette coutume qui risque de disparaître est venue pour suppléer le fait de moins participer au deuil d'une famille. Aujourd'hui cette coutume se modifie au profit du cahier de condoléances.

Le repas funéraire.

Il est présent dans beaucoup de cultures ! Et partout il est " joyeux " et arrosé ! Aujourd'hui beaucoup sont gênés à l'idée même de pouvoir manger après les obsèques en famille. Et on croyait faire des progrès en le supprimant sous prétexte qu'il pouvait être joyeux. Il disparaît ! Autrefois on le justifiait par le fait que des parents venaient de loin pour assister aux obsèques. En fait c'est « un repas communionnel auquel est associé le mort » ! Mieux que cela, ce repas mémorial est une manière de s'assimiler le mort, de le garder avec soi.

Ces quelques évocations – il y en aurait bien d'autres – montrent que l'on se trouve en présence d'une déritualisation/re-ritualisation de la mort. Nous ne devons pas perdre de vue que les rites sont d'une grande utilité. Ils ont une triple fonction : une fonction sociale, une fonction psychologique et une fonction sacrale. L'appauvrissement rituel et spirituel autour de la mort a des conséquences négatives sur la société et pour les personnes. En terme psychologique, en particulier pour le travail de deuil ; en termesociologique : l’élimination de la mort dans la société correspond à une élimination de la limite en tous domaines, tout est possible, la société ne conçoit plus que la mort puisse survenir ; en terme sacral, parce que l'ouverture à un ailleurs et à une sacralité de la vie se perd.

Mourir c'est vivre

La manière dont on se rapporte à la mort dit la manière dont on se rapporte à la vie. Je voudrais retenir quelques points révélateurs.

La mort privatisée

Dans notre société, la mort est occultée. Certes, il est difficile de parler de la mort. Celui qui parle de la mort n'est jamais celui qui la vit ! « Tout le monde est toujours le premier à mourir », dit Ionesco 4. La mort est occultée. Autrefois on faisait du bruit pendant les obsèques et on parlait de préoccupations diverses dans les cortèges funèbres ; aujourd'hui on ne fait plus de bruit ! La mort dérange nos contemporains. Elle est un vrai scandale. L'occultation de la mort est mortifère. Quand les vivants se trouvent face à la mort qu'ils ont jusque là occultée, le choc est d'autant plus grand.

Cette occultation de la mort s'explique, si l'on en croit Michel Foucault, par la productivité. Nous ne sommes plus un peuple, nous sommes une population. Chacun est à la place où il rapporte le plus, où il est le plus utile à l'économie du groupe. La mort n'intéresse pas notre économie, pas plus que la jeunesse et la vieillesse qui sont improductives. La mort, comme la naissance, est renvoyée au domaine du privé. On meurt à la sauvette... et on n'a plus le temps de la mort.

Or la mort a quelque chose à voir avec la vie, si bien qu'occulter la mort occulte une part de la vie. Cette occultation de la mort va avec un certain rapport au corps. Il y a des corps que l'on n'a plus le droit de montrer. On ne peut montrer le corps infirme, ni le corps vieillissant, ni le corps dans le chagrin. On se doit de cacher ses pleurs. On n'a pas le droit non plus d'être fatigué ou d'être faible. Le corps réel est censuré au profit d'un corps idéalisé. Le corps mort effraie.

La personnalisation de la mort

Notre culture invente de nouvelles manières de se rapporter à la mort. C'est ainsi que l'on assiste à une personnalisation de la cérémonie des obsèques. On écoute un morceau de musique que le mort aimait. On personnalise le rite. La tendance est de préparer sa propre mort et de contrôler comment cela va se passer. On peut inscrire ses volontés. La volonté de crémation avec les dernières volontés concernant les cendres montre une volonté de maîtrise sur sa propre mort : il faut réussir sa mort, ses obsèques, ses funérailles à tel point que beaucoup de gens planifient le déroulement de leurs funérailles, y compris par écrit et même par contrat.

Parfois cela se fait au détriment de la famille. Le désir d'être incinéré n'est pas nécessairement voulu ni supportable par les proches. Il a pu être décidé par le défunt qui va contraindre la famille à vivre cette situation qui reste difficile.

On a là un trait culturel qui fait comprendre le lien étroit qui unit le rapport que l'on entretient avec la mort et avec sa vie. La personnalisation est à l'ordre du jour ; même les voitures aujourd'hui sont personnalisées et on compose non seulement l'intérieur mais la couleur des ailes ou du toit, etc.

On imagine mal dans la société rurale traditionnelle, a fortiori au Moyen âge, une personnalisation de la cérémonie des obsèques. Certes il y a eu jusqu'au concile Vatican II les classes avec des tarifs différents, si bien que la cérémonie n'était pas la même pour tout le monde. Mais le classement indiquait l'appartenance à une classe sociale et non pas une personnalisation.

Là nous sommes en présence d'un processus de personnalisation. On évoque non seulement la personne et ce que fut sa vie mais on fait une célébration avec des éléments qui lui ressemblent. Évidemment cela peut donner lieu à des abus, mais tout peut donner lieu à des abus.

Cette manière de faire n'est pas sans rappeler la vie. On ne veut pas d'anonymat ; chacun a soif d'une reconnaissance personnelle. Le processus d'individualisation qui marque toute la période moderne se retrouve dans la manière dont on se rapporte à sa propre mort en édictant ce que doit être la cérémonie des obsèques, si on est incinéré et ce que l'on fait des cendres.

La maîtrise sur la mort

La mort est ce qui échappe à nos prévisions. Elle peut survenir à tout instant. Et même lorsque l'on est très âgé et très fatigué, personne ne peut prévoir exactement quand la mort surviendra. Cela n'est pas très bien vécu à notre époque. La mort assistée est une manière de maîtriser sa mort, d'en choisir le jour et l'heure.

Beaucoup sont prêts à dire que puisque leur vie et leur corps leur appartiennent, la mort aussi leur appartient. Ils demandent à pouvoir décider eux-mêmes de l'heure de leur mort.

Cela est révélateur de la maîtrise que l'homme moderne entend avoir sur toutes choses. Rien n'est plus inquiétant que ce que l'on ne maîtrise pas. Cette volonté de maîtrise est à l'œuvre en toute chose.

Mourir dans la dignité

Comme par le passé, il y a un idéal de la bonne mort. Simplement les formes ont changé. La bonne mort n'est plus celle du laboureur qui meurt entouré des siens après avoir donné ses recommandations et reçu l'extrême onction. La bonne mort est la mort dans la dignité ; la dignité n'est plus le combat contre la maladie et la mort. La dignité consiste à échapper à la souffrance, à l'agonie, à l'affaiblissement ; autant de choses qui apparaissent comme une déchéance.

Je suis frappé de ce que l'on se console en disant de quelqu'un qui vient de mourir qu'il ne souffre plus. On ne sait pas bien où il est mais, même si on est non croyant, on dira qu'il est mieux là où il est ! Certes on est éprouvé par la souffrance de ses proches, mais cela revient avec force comme tenant lieu d'oraison funèbre. Cela me semble une consolation un peu rapide...

La mort choisie est perçue comme une mort propre. C'est clean !

Il me semble que cela révèle aussi un trait de mentalité d'aujourd'hui. La souffrance est intolérable. On vit d'ailleurs avec l'illusion que la médecine a les moyens d'ôter toute souffrance, ce qui est rigoureusement faux à ce jour.

Mortel, immortel, amortel

Les croyances en l'immortalité : on a deux grands types de croyances selon la classification que proposait Edgard Morin 5 : les mythes du double et les mythes de la renaissance.

Les mythes du double sont des croyances dans une survie dans l'au-delà dans une vie un peu terne, dans le Shéol, l'Hadès ou comme dans le culte des ancêtres des africains ou des chinois.

Les mythes de la renaissance sont de deux types : la transmigration et la résurrection. Traditionnellement cela se traduit par des rites funéraires différents : on brûle les corps pour libérer les âmes. On enterre les corps chez les juifs, les chrétiens et les musulmans.

Les hommes sont mortels mais se veulent immortels, dit le philosophe. Les lignes bougent sur ce point. Le fait d'être mortel est difficilement contestable. L'aspiration à être immortel ne se vit maintenant plus uniquement dans l'espérance d'une vie après la mort, que ce soit par mode de transmigration ou par mode de résurrection. Elle se vit aussi par désir d'a-mortalité. Il s'agit de prolonger le plus loin possible la vie présente, tant qu'elle reste vivable.

On espère en la science pour une régénération cellulaire. On prolonge par toutes sortes d'interventions la vie des malades gravement atteints et on gagne ainsi des mois d'espérance de vie... À quel prix ?

L'immortalité étant devenue problématique, beaucoup pensent qu'il y a quelque chose après la mort mais comme on ne sait pas quoi... autant investir ce désir d'immortalité dans l'a-mortalité.

Christian Salenson

Session La mort  – 15-17 mars 2012
ISTR Marseille

1 – Danielle Hervieu—Léger, La Maison-Dieu, n° 213
2 – Louis Vincent Thomas, Rites de mort, 1985, p. 67
3 – Ibidem p.160
4 – Ionesco, Le roi se meurt
5 – Edgar Morin, L’homme et la mort, 1951

Publié dans DOSSIER VIVRE LA MORT

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Pierre Locher 04/11/2012 15:33


 


Déritualisation de la mort : cet article soulève une question vitale (sans jeu de mots), peut-être aussi importante que les questions dites sociétales actuellement en
débat.


Plus que par l'utilisation de l'outil (il la partage avec certains animaux ), c'est probablement par la découverte de la création artistique (peintures
rupestres) et la mise en place de rites funéraires (l'un pouvant aller avec l'autre) que Homo sapiens commença à sortir de la stricte animalité.
En quelques dizaines d'années, ces rites que nos lointains ancêtres avait patiemment élaborés des milliers d'années durant se désagrègent dans le tourbillon du « toujours plus
vite, toujours plus efficace ». Serions-nous en train d'amorcer une marche arrière ?


De tous cotés, on ne sait plus où se situe notre humanité, au nom de l'efficacité, et avec un certain cynisme, on nie tout intérêt aux symboles et à l'univers
qu'ils nous créent, et l'on se dirige tout doucement, mais avec certitude vers un monde d'hommes-machines. Certains nous invitent à « progresser » vers un monde meilleur, ne serait-il pas temps de mettre nos priorités dans le refus d'une régression vers un monde qui ne serait pas le retour à l'animal (l'évolution ne
s’inverse pas), mais la descente vers une sous-humanité ?


Cette évolution est inquiétante et offre un nouvel exemple où le parti-pris d'optimisme préconisé par Jean-Claude Guillebaud dans son dernier ouvrage me semble décalé voire inapproprié.


Pierre Locher

fanfan 02/11/2012 22:12


Que dire?
Dieu que la mort est jolie ou Dieu que la mort est laide???


Mourir...mais ne mourrons-nous pas toutes et tous tous les jours un peu?


jusqu'au mot fin...?


1 Co 15, 55


Mort, où est ta victoire ? Mort, où est ton aiguillon ?


C'est "un pays" d'où l'on ne revient pas...Mais y arrive-ton?


Et la Vie continue!


fanfan